Sélectionner une page

       Mardi 16 décembre 2014 à six heures du matin, en route d’Alsace, son habitat familial vers un chantier dans la région parisienne, Philippe Molla est décédé brutalement dans un accident de voiture. Un mois auparavant, il avait participé activement à la rencontre de Témoins du 11 novembre, et, juste après, il avait envoyé un message exprimant sa joie et son appréciation du rôle original de Témoins.

Cet accident a été pour nous un grand malheur, un grand choc. Et, nous savons aussi les conséquences du départ de Philippe pour Martine et leurs cinq enfants. Cependant, dans notre vision du monde, Philippe n’a pas « disparu ». Il vit autrement en communion avec notre Dieu. Et, à travers ses différentes expressions, il continue à  nous communiquer un message.

Ici, à Témoins, Philippe est connu à travers différentes rencontres. Au début des années 90, il travaille comme objecteur de conscience dans le cadre du Comité d’Action Chrétienne animé par Pascal Colin. A cette époque, il se marie avec Martine, et, à la suite d’une période difficile dans ses premières années de mariage, il nous fait part d’une évolution libératrice dans un numéro du magazine Témoins paru en 1998 (1). A Nevers, les parents de Philippe Molla sont amis avec Alain et Geneviève Gubert, tous deux actifs à Témoins. Philippe participe à ces relations familiales. Enfin, Philippe, Jean et Odile Hassenforder se sont rencontrés au début des années 90 dans le cadre du Centre chrétien interconfessionnel. Par la suite, des relations intermittentes vont se poursuivre. Veuf en 2009, particulièrement démuni après le départ d’Odile, Jean reçoit en fin d’année un appel téléphonique de Philippe qui l’appelle lors d’un de ses déplacements pour le travail. Et, à partir de là, une amitié profonde va naître à partir de conversations téléphoniques et d’échanges sur internet. Ce partage va être pour Jean un grand soutien. Ce texte relatant et évoquant le parcours de Philippe a donc, pour une part, un caractère personnel. Il s’appuie notamment sur des expressions de Philippe recueillies sur le blog : Vivre et espérer (2).

 

Quel est le point de départ du parcours spirituel de Philippe Molla ? Quelques lignes d’un mail envoyé le 6 novembre 2013 me paraissent significatives. « Après avoir été touché par l’amour de Jésus-Christ à l’âge de 5 ans (1975), mon but était de plaire à Dieu. J’ai reçu cette foi en Jésus-Christ inaltérable. Mais je me suis construit dans une croyance admise : l’« opinion du milieu chrétien où j’ai grandi « sous l’emprise des idées reçues ». Sans m’en rendre compte, j’ai reçu une éducation de ce fruit défendu : « bien/mal ». Je me suis donc identifié à ma capacité de faire le bien ou pas. Aimer ne puise pas sa connaissance dans l’arbre du bien ou du mal. Notre prochain ne supporte pas un robot qui a un programme amour. Notre prochain est comme une œuvre d’art signée de la main du maître. Il ne change intérieurement que par l’Amour. J’ai été éduqué dans la loi… Cela ne m’a jamais permis de changer intérieurement, mais m’a amené à soigner l’extérieur. Les seules fois que j’ai changé intérieurement, c’est quand l’amour de Jésus-Christ a percé mon cœur… » . C’est la conscience du contraste entre la personne et le personnage.

Et lorsque Philippe se marie avec Martine, cette tension va s’imposer. Cet épisode nous est décrit dans l’article : « Tel que je suis. Lorsqu’une personnalité se libère, la prière devient relation avec Dieu » (1). Philippe raconte comment cette crise intérieure a pu se dénouer grâce à une rencontre avec un missionnaire canadien et le dialogue qui s’en est suivi dans le respect et l’amour. « C’est avec une lutte et un grand déchirement que j’ai commencé à m’ouvrir. J’ai pu enfin parler sans ressentir de rejet et lui apporter mon côté noir, ce côté que je cachais depuis si longtemps… Il m’a laissé parler et j’ai senti qu’il m’aimait avant tout. A travers lui, j’ai vu l’amour de Jésus. C’est ce qui m’a touché et qui m’a permis de m’ouvrir. A partir de là, j’ai pu sortir de mon retranchement, descendre de mon trône. J’ai compris, dans cette expérience que le « non-dit » détruisait l’être intérieur. Cet homme était passé par une libération intérieure… Rien ne l’offusquait… Par la suite, cet homme, Don Freeman est parti et je  me suis retrouvé seul ». Cependant, « parce que j’avais maintenant un cœur sensible, j’ai pu connaître de nouvelles guérisons intérieures. Peu à peu, Dieu a commencé à m’apprivoiser. J’ai choisi de me laisser faire. Dieu m’a apprivoisé tout doucement. Aujourd’hui, j’agis non par devoir religieux, mais parce que j’aime. Martine a vu toute cette évolution… Elle a trouvé des oreilles qui l’écoutent et surtout un mari libre d’aimer… ».

Quinze ans après, Philippe évoque encore cette expérience fondatrice : « Comment ai-je trouvé le chemin de la liberté, de l’amour, de la guérison intérieure ? A travers de vraies rencontres !

         Ma rencontre avec ma femme Martine a progressivement révélé mon état d’homme préfabriqué par la société, la religion. Notre amour et sa patience m’ont beaucoup aidé. A travers d’autres rencontres aussi. En particulier, une rencontre profonde avec un homme qui m’a fait entrevoir ce qu’est un partage où il n’y a pas de place pour le jugement, les préjugés… Et ensuite, il y en a eu beaucoup d’autres…

         Dieu a permis que je passe par des tempêtes intérieures, des problèmes professionnels, la maladie. Ces épreuves m’ont fragilisé. Mais c’est dans cet état de fragilité que de véritables rencontres ont surgies où l’amour de Jésus-Christ s’est manifesté, apportant guérison, changement de mentalité et reconstruction de l’être. J’ai découvert que Dieu se cache dans notre prochain. Nous le trouvons quand nous acceptons  notre fragilité,  notre vulnérabilité… » (2b).

 

Dans cet esprit de liberté intérieure, constamment en recherche, Philippe Molla a poursuivi sa quête au long des années. Et dans cet itinéraire, il a souffert des déformations qu’il percevait autour de lui dans certains milieux chrétiens : une conception légaliste et autoritaire de Dieu, un  formatage. Il a ressenti les incompréhensions et les rejets. Il s’est interrogé sur les racines de ces attitudes jusque dans l’interprétation des textes bibliques, gardant toujours en lui comme une boussole, la relation d’amour avec Jésus et avec Dieu père. Et, dans cette démarche de fraternité, il a été profondément affecté par une attitude d’exclusion perceptible dans certains milieux. Et c’est pourquoi il a immédiatement commenté un article intitulé : « Dedans… dehors ! Face à l’exclusion, vivre une commune humanité ». « J’avais appris dans ma religion que l’autre était dehors et moi dedans. J’avais appris à inviter mon prochain dans mon enclos, mon système de pensée humain, ce que j’appelle « la pensée unique ». Dans cette démarche, aucune connexion profonde avec l’autre n’était possible. Pourtant, cette connexion est si précieuse, elle n’exige rien de l’autre, elle n’attend rien de l’autre. Cette connexion où Dieu peut enfin se révéler parce qu’il est synonyme d’AMOUR ! » (2b).

 

Ainsi Philippe Molla est passé d’« une religion enfermante à la vie » (2c). Et comme il en parle aussi  dans la vidéo (3) rapportant son intervention à la rencontre de Témoins du 11 novembre, il nous apprend à discerner « les aspirations spirituelles en milieu professionnel », bien au delà des églises.

         « Je travaille dans le génie climatique. J’interviens dans la partie électricité et climatisation, la régulation du chauffage/climatisation et dans la recherche de solutions techniques pour répondre aux exigences de nouvelles réglementations thermiques. J’habite en Alsace et je travaille essentiellement dans la construction de plateformes logistiques dans toute la France. Je circule beaucoup et je rencontre des gens très différents : des ouvriers du bâtiment de différentes nationalités, des techniciens, des ingénieurs qui contrôlent mon travail, des responsables d’entreprise…

         A l’âge de cinq ans, j’ai été touché par un amour profond et je peux dire que j’ai goûté à l’amour de Dieu. Pour moi, c’était très simple d’être chrétien. Cela s’est compliqué par la suite… Des évènements dans ma vie m’ont permis de prendre du recul face à une religion enfermante. J’ai toujours été convaincu de l’amour immense que Dieu avait pour les hommes.  Quand je lis les évangiles, je vois Jésus-Christ très proche de gens non religieux… Plus j’apprends à me connaître, moins j’ai la crainte d’aller vers mon prochain et alors mon prochain s’ouvre. Cette ouverture se fait naturellement sans effort. Les personnes que je rencontre ne savent pas que je suis chrétien et me parlent spontanément de Dieu, de la religion. A cette occasion, j’aime leur communiquer mon image personnelle de Jésus-Christ. Une personne merveilleuse m’ouvrant les yeux sur les magnifiques perles précieuses se trouvant dans les profondeurs de l’âme de chaque femme, chaque homme, chaque enfant. J’apprends énormément dans la relation avec l’autre. Je chemine d’émerveillement en émerveillement…

         Je pense que notre société n’a jamais été aussi prête à recevoir le royaume des cieux. Je découvre que j’ai juste à libérer ce royaume en étant naturellement moi-même, construit maintenant sur le chemin de l’amour ».

Oui, Philippe Molla a ainsi été conduit à découvrir le Royaume de Dieu, l’œuvre de l’Esprit à l’œuvre dans le monde. Ainsi a-t-il trouvé dans la rencontre de Témoins du 11 novembre 2014, la même recherche partagée et le bonheur de participer à un partage fraternel. Aussi, quelques jours après, il envoie un message exprimant sa joie profonde et sa perception du rôle original de Témoins (4). C’est un message qui nous interpelle et nous met en mouvement.

Aujourd’hui, les proches et les amis de Philippe Molla sont dans la peine, car sa présence physique leur est retirée. Mais ses exhortations inspirées par l’amour et par la foi continuent à nous rejoindre. Aujourd’hui, dans la communion spirituelle en notre Dieu, nous entendons la parole de Philippe Molla pour chacun de nous et pour Témoins. Philippe, témoin de Jésus à l’écoute des gens d’aujourd’hui, notre ami, notre frère !

Jean Hassenforder

(1)            Philippe Molla. Tel que je suis. Témoins, N° 124, mai 1998, p 8-9 ** Voir sur ce site **. 

(2)            Articles de Philippe Molla sur le blog : Vivre et espérer :
– a « Un chantier peut-il être convivial ? » (Octobre 2011) ** Voir sur le blog ** 

– b « Dedans… dehors ! Un chemin de liberté » (mars 2012) ** Voir sur le blog **

– c « D’une religion enfermante à la vie » (Septembre 2014) ** Voir sur le blog **.

(3)            Philippe Molla : « Au delà des Eglises, des aspirations spirituelles en milieu professionnel (vidéo) (Témoins 11 novembre 2011) ** Voir sur ce site **.

(4)            Le message ci dessous de Philippe Molla aux participants, au lendemain de la rencontre de Témoins : « Chrétiens dans un nouveau monde »

Bonsoir à toutes et à tous,

Un grand merci pour cette journée du 11 novembre très intéressante et très riche !

J’ai beaucoup apprécié toutes ces interventions et le retour chaleureux et pertinent des personnes présentes.

Pour moi ce concept était expérimental. Un véritable intérêt pour beaucoup s’est exprimé pour répondre aux attentes de notre société, que l’on soit dans une institution (ou mouvement) ou pas.

Témoins a réussi à réunir (accueillir++) un groupe d’individus très différents avec les mêmes attentes.

J’ai pu voir et apprécier une grande richesse dans toutes les personnes avec qui j’ai pu échanger.

Témoins a un véritable savoir faire pour rassembler dans une volonté d’ouverture et de collaboration.

Je pense que Témoins a peut-être un rôle à jouer :
–         Dans la recherche et la valorisation d’idées nouvelles.
–         La collecte d’informations pertinentes de différents milieux.
–         La volonté de collaborer et d’accueillir pour avancer dans de nouveaux chemins.

Mais la particularité première et exceptionnelle de Témoins et que cette association ne représente aucun mouvement et aucune institution. Sans cette qualité première, je n’aurais pas pu parler aussi librement, et surtout, je n’aurais pas reçu autant !!!

Aussi cette particularité première est un grand plus pour soutenir l’église dans un monde en mutation profonde.

Pour tous ces points positifs, je propose ma participation au prochain conseil d’orientation.

Alors un grand merci à toute l’équipe de Témoins !

Merci à toutes et à tous ceux qui étaient présent(e)s pour leur écoute et patience !

Cordialement.

Philippe MOLLA

Share This