Le paternalisme : un problème dans l’Eglise ? - Témoins

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Le regard d’une sociologue britannique : Linda Woodhead

Linda Woodhead Linda Woodhead est professeur de sociologie de la religion à l’Université de Lancaster. Elle a mené des recherches importantes dans le champ de la religion et dans le domaine du genre (1). Aujourd’hui, en Grande-Bretagne, elle est considérée comme une experte et elle est souvent consultée. Ainsi a-t-elle été interviewée sur le thème de la relation entre le féminisme et l’Eglise aujourd’hui (2).

On connaît la progression de la place des femmes dans le clergé de l’Eglise anglicane, mais le processus a été ardu et suscite encore des frictions. Linda Woodhead s’interroge sur les obstacles qui rendent si difficile l’égalité des genres dans les églises alors que celle-ci progresse beaucoup plus rapidement dans la vie publique. Linda Woodhead impute ce conservatisme à un paternalisme ambiant dans les églises.

« Plus j’y pense, plus j’estime que le paternalisme est le mot juste pour décrire et débloquer ce qui se passe dans les églises. Il décrit plus directement ce qui est en jeu mieux que les mots : patriarcat, sexisme ou misogynie. Le mot paternalisme décrit l’autorité des pères. Le père est à la tête de la famille avec femme et enfants sous sa direction. Cette direction se veut bienveillante -comme celle de Dieu le Père- mais il est le maître. Papa sait mieux ».

Est-ce que le paternalisme est répandu dans le christianisme aujourd’hui ?

« Oui, les églises en sont imprégnées. C’est une partie majeure de leur symbolisme et de leur langage… Dieu le Père ; le pape, père ; le prêtre, père… et cela se reflète dans les structures et les hiérarchies du pouvoir. Parler de l’Eglise comme d’une famille est généralement un reflet de cette attitude. C’est une famille sous l’autorité d’un père.

Mais les églises sont également paternalistes dans un sens plus large. C’est le sens dans lequel les sociologues de la politique utilisent le mot. C’est l’opposé de « libéral ». Un libéral est quelqu’un qui croit que les individus devraient être libres de se faire leur propre opinion sur la manière dont ils voient leur propre vie. Par contraste, un paternaliste est quelqu’un qui croit que les gens doivent s’en remettre à une autorité plus élevée. Cette autorité peut être un homme ou une femme, la Bible ou Dieu, mais s’il y a conflit, cette autorité devrait l’emporter sur votre conscience ou votre propre jugement ».

Mais en quoi, dans la pratique, peut-on voir ce paternalisme ?

« Je pense qu’il apparaît avec évidence dans le refus continu des églises à rendre leurs structures plus démocratiques, plus participatives et rendant davantage compte. Il est évident dans le manque d’intérêt pour ce que leurs membres pensent et croient. Il est évident dans beaucoup de leurs pratiques… Aujourd’hui où est-ce qu’on s’attendrait à recevoir un prêche ailleurs que dans une église ? Mais les esprits évoluent de plus en plus. D’après mes enquêtes, je sais que la majorité des gens, y compris ceux qui se disent chrétiens, ne veulent plus de cela ».

Cependant, le paternalisme reste puissant. Comment cette situation peut-elle évoluer ? « Le paternalisme est profondément tissé dans la structure et le symbolisme des églises. Ses défenseurs peuvent se référer à des parties de l’Ecriture et de la tradition. Mais il ne prend pas racine dans la personne de Jésus. S’il y a une chose que Jésus n’a jamais faite, c’est de se présenter comme un père. Et il ne se soumettait pas à un régime familial enfermant. Une bonne partie de la tradition chrétienne le suit en ce sens. C’est le côté spirituel du christianisme. Cette partie de la tradition qui ne dénie pas « la nature », mais regarde à travers elle à son essence spirituelle, à la grâce qui parfait. Dans les relations humaines, elle regarde là où la division et l’inégalité s’en vont et où une plus grande communauté d’amour fleurit. C’est le monde à l’envers du Royaume dans lequel les vallées sont élevées et les montagnes abaissées, où les puissants sont renversés de leurs trônes et où les collecteurs d’impôt et les prostituées entrent au ciel avant nous. L’enseignement de Jésus porte sur l’amour. Pendant des siècles, certains ont interprété le message chrétien d’une manière paternaliste. Mais, en dépit de toute l’ambiguïté dans les évangiles, il ne semble pas que Jésus ait rendu les gens dépendants de lui. Il leur a offert la même relation avec Dieu et le même Esprit qui l’inspiraient. Et Paul, à son meilleur, fait de même.

Linda Woodhead s’interroge lorsqu’on lui demande si il y a un espoir de voir l’église future en amie du féminisme. En effet, elle mesure l’importance du paternalisme dans ce qui est transmis par l’église. La transformation requiert une vraie révolution, une révision du sommet au bas de l’échelle, et des leaders qui aient le désir et la capacité de faire cela… ».

Depuis la publication de cet article en 2013, des femmes ont accédé à la fonction d’évêque dans l’Eglise anglicane, ce qui semblait très difficile quelques années plus tôt. Une évolution est en cours. Manifestement, il y a beaucoup d’écarts entre les églises dans cette évolution. Certaines sont plus égalitaires et fraternelles ; d’autres sont encore très hiérarchisées et sont constituées à la tête par un  univers masculin qui exclue les femmes des responsabilités ecclésiales. L’interview de Linda Woodhead nous aide à prendre conscience de l’ampleur des changements à réaliser.  A un moment où, dans les sociétés occidentales, remontent des pulsions d’autoritarisme et de rejet, on constate que le respect porté à la place des femmes dans la société est un critère de civilisation. Leur mobilisation récente dans les « women’s march » est un jalon dans une évolution qui se poursuit malgré les aléas. La question du rôle des femmes dans les églises est donc un enjeu majeur dans la recherche de pertinence par rapport aux gens d’aujourd’hui.

Jean Hassenforder

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