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En 2010, à la Faculté de Théologie de l’Université Catholique d’Angers, Agathe Brosset a soutenu une thèse de doctorat intitulée : « Partenariat et compagnonnage. Des modes « nouveaux » de faire Eglise. Un analyseur : des pratiques de l’aumônerie hospitalière ». Comme son titre l’indique, cette recherche ouvre effectivement des horizons pour des formes nouvelles de vie en Eglise. En remerciant Agathe Brosset de nous donner accès au rapport de soutenance, nous présentons celui-ci accompagné d’une mise en perspective qui  souligne l’originalité et la fécondité de cette recherche.

 

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Une recherche innovante en ecclésiologie

Dans ce rapport de soutenance d’une thèse de doctorat présentée en 2010 à la faculté de théologie de l’Université catholique d’Angers, Agathe Brosset nous présente son itinéraire de recherche et le fruit de son travail sur un nouvel aspect du « faire Eglise » dans les termes du « partenariat et du compagnonnage ». Ce parcours doctoral résulte tout naturellement de l’histoire de vie d’Agathe Brosset. Elle a participé à la vie de communautés chrétiennes de base. En 1999, elle a soutenu un mémoire sur ce thème : « Les communautés chrétiennes de base en France ? Des manières de croire, de célébrer, de vivre ».  Ainsi, son insertion ecclésiale se réalise aujourd’hui à la fois par la poursuite de sa participation à une communauté chrétienne de base, mais aussi par l’engagement dans un service diocésain de formation. Aussi peut-elle écrire à ce sujet : « La première me met en position de relation et d’écoute de personnes de divers milieux pour qui l’Evangile demeure réalité vivante et qui, en son nom, interrogent les visages donnés par l’institution ecclésiale par ses discours, ses pratiques, ses positionnements. Le second me permet d’entendre les bonheurs, les difficultés et les questionnements des agents pastoraux dans leurs lieux de responsabilité ecclésiale ». Dans sa thèse, Agathe Brosset poursuit ainsi son questionnement sur la vie en Eglise, sur « l’ecclésialité » dans la mise en évidence de nouvelles manières de « faire Eglise ».

Les aumôneries hospitalières comme lieu d’émergence de pratiques nouvelles.

C’est dans la rencontre avec les aumôneries hospitalières qu’Agathe Brosset va trouver un champ où la vie en Eglise prend des formes nouvelles. Ainsi, dans son rapport,elle nous dit comment sa décision de recherche est née et a mûri. Elle a analysé vingt années de publications de la revue nationale des aumôneries hospitalières de 1984 à 2001. En 2004, la soutenance de thèse de théologie pratique de Gwennola Rimbaut : « Soutenir une démarche spirituelle en milieu hospitalier. Analyse de dialogues vécus en aumônerie hospitalière et réflexion théologique pour l’action pastorale » a été pour elle une incitation à développer une recherche où elle analyserait les pratiques des équipes d’aumônerie hospitalière pour mettre en évidence leur originalité et en dégager une inspiration pour des pratiques nouvelles dans d’autres lieux d’Eglise. Effectivement, dans la formulation de ses hypothèses de recherche, elle met en valeur un horizon nouveau qui va se confirmer ensuite dans son travail d’enquête. Ainsi exprime-t-elle « l’intuition que le compagnonnage, qualifiant un chemin naissant d’une rencontre, donne corps à une réalité ecclésiale autre. Quant au partenariat,…il m’apparaissait comme indicateur d’un certain rapport : Eglise-société pouvant qualifier lui aussi des mode d’être et de faire Eglise ».

Compagnonnage et partenariat.

Dans son rapport de soutenance, Agathe Brosset nous permet de suivre les étapes de sa recherche, notamment la manière dont les concepts de compagnonnage et de partenariat émergent et prennent forme à la fois comme résultante d’une recherche de terrain et comme approfondissement de la réflexion menée sur ce point par des historiens et sociologues. Ainsi s’est-elle référée à la pratique du compagnonnage telle que vécue et pratiquée dans la tradition des « compagnons du devoir ». Et elle évoque « la réflexion du sociologue Jean-Pierre Boutinet qualifiant de « signes des temps », la multiplication des demandes d’aide et d’accompagnement en des champs très diversifiés ». De même, en lien avec la recherche de Jacques Larrouy, elle considère le « partenariat » comme « à la fois, le témoin d’une mutation sociale en cours et un moyen pour l’activer ».

Une approche nouvelle en ecclésiologie.

Dans sa démarche théologique, Agathe Brosset a ensuite conjugué le regard nouveau se manifestant dans les concepts de compagnonnage et de partenariat avec le donné et l’inspiration des textes bibliques et la pensée de quelques théologiens.  Ainsi peut-elle nous ouvrir un nouvel horizon. Elle « propose de considérer le partenariat comme attitude missionnaire de la part de l’Eglise pour rencontrer le monde de ce temps, l’accueillir et se laisser accueillir par lui, y servir la construction d’un vivre ensemble et donc l’advenue du Royaume, tout en y discernant l’action de l’Esprit la précédant ». En second lieu, elle « développe la perspective d’une Eglise naissant de rencontres, de compagnonnages, d’hospitalité et de commensalité avec le tout-venant, poussée à élargir l’espace de sa tente aux dimensions de l’universel, l’Eglise se manifestant ainsi comme confessante dans sa dimension sacramentelle ». Enfin, elle essaie de « montrer la fécondité d’une pastorale d’engendrement (1) que suscitent la relation de compagnonnage et la nouveauté synodale et collégiale qui naîtrait de pratiques partenariales ». « Tenir ensemble partenariat et compagnonnage », lui a permis « d’articuler la dimension personnelle et sociale du salut et de ne pas séparer la structure institutionnelle de l’Eglise de sa dimension fraternelle ».

Nous voyons dans cette approche un bel exemple de la manière dont des regards nouveaux apparaissent à partir de l’émergence de nouvelles réalités sociales et culturelles. Ces regards rencontrent la sève évangélique toujours présente, toujours active et se conjuguent avec elle dans l’inspiration de l’Esprit à l’œuvre dans les transformations en cours. Des convergences s’établissent. Ainsi  cette approche nous paraît rejoindre quelque part la vision de l’Eglise émergente où l’on retrouve à la fois la dynamique du compagnonnage et une ouverture associative et partenariale. Cette thèse, on l’a vu, est l’aboutissement d’une démarche qui s’est poursuivie tout au long d’une vie.  Ainsi, cette recherche est aussi le produit d’une vision. Nous remercions Agathe Brosset pour ce travail dans ce premier document à laquelle elle nous donne accès : son rapport de soutenance.

Jean Hassenforder.

(1) **Voir sur ce site : La pastorale d’engendrement. Appel à un regard  chrétien nouveau sur la naissance et le développement de la foi. **


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Partenariat et compagnonnage : Thèse d’Agathe Brosset.

Introduction

En janvier 1999, dans cette même faculté de théologie, je soutenais un mémoire en vue de l’obtention de la licence canonique. Il s’intitulait : “Les communautés chrétiennes de base en France. Des manières de croire, de célébrer, de vivre.” Dans cette réflexion, je relisais l’histoire de la naissance, en France, de communautés se situant, selon leurs propres dires, aux marges de l’institution ecclésiale. Analysant leurs pratiques à un moment où se conjuguaient, pour les catholiques romains engagés dans ce mouvement, l’espérance suscitée par le concile Vatican II et l’impact des revendications sociétales de mai 68, je soulignais leur ecclésialité au travers de leurs manières de croire, de célébrer et de s’engager dans la société. Ce rappel me semble important car il indique une certaine continuité dans l’intérêt que je porte au champ ecclésiologique.
Je me propose donc, dans le temps qui m’est imparti, d’évoquer rapidement l’enracinement pastoral de ma réflexion théologique et l’histoire de ma décision d’engager cette recherche doctorale. Puis j’en préciserai les étapes, les difficultés, les dénouements et les découvertes qui l’ont jalonnée aboutissant à ce qui vous est présenté aujourd’hui.

1 – L’enracinement pastoral de ma réflexion théologique.

Mon insertion ecclésiale est qualifiée, entre autres, par l’appartenance à une CCB (Communauté Chrétienne de Base) et par l’engagement dans un service diocésain de la formation. La première me met en position de relation et d’écoute de personnes de divers milieux pour qui l’Evangile demeure réalité vivante et qui, en son nom, interrogent les visages donnés par l’institution ecclésiale, par ses discours, ses pratiques, ses positionnements. Le second me permet d’entendre les bonheurs, les difficultés et les questionnements des agents pastoraux dans leurs lieux de responsabilité ecclésiale.
Il m’arrive aussi, à l’occasion d’évènements familiaux ou de rencontres fortuites, d’être invitée à accompagner des démarches de célébrations de mariages, de baptêmes, de sépultures. Me demeure en mémoire la fécondité de compagnonnages au cours desquels se forgent des langages communs et des chemins de significations perceptibles aux uns et aux autres, croyants de traditions religieuses diverses, non croyants, agnostiques. 
Il me semble que mon identité théologienne se nourrit de ce vécu humain et ecclésial au coeur duquel vont résonner de manière particulière les évènements qui conduiront au projet de mener à bien la recherche dont cette thèse témoigne.

2 – L’histoire d’une décision de recherche

1er élément : le remodelage du diocèse de Nantes
Ce fut d’abord, dans l’ordre chronologique, les enquêtes et les réflexions qui ont accompagné le remodelage du diocèse de Nantes au début des années 2000. Invitée à relire une partie des enquêtes préparatoires, j’ai été particulièrement sensible au désarroi d’un certain nombre de prêtres et d’agents pastoraux laïcs s’interrogeant sur certaines situations pastorales. Il s’agissait très particulièrement de ces rencontres à l’occasion de demandes sacramentelles ou de célébrations de sépultures, rencontres souvent riches de qualité d’échange et de relation, et qui, pourtant pouvaient s’avérer sans suite. Quelle signification pastorale leur donner, au regard de la mission ? Il m’apparaissait également que cela venait interroger aussi nos représentations d’appartenance à l’Église.

2ème élément : une demande de l’aumônerie hospitalière
Alors que je commençais d’entrevoir l’intérêt d’une recherche ecclésiologique enracinée dans ce terrain pastoral, me parvint, par l’intermédiaire de Gwennola Rimbaut, la demande de relire 20 années de publication de la revue nationale des aumôneries hospitalières, de 1984 à 2001, de manière à y pointer divers déplacements qui auraient pu s’opérer en différents domaines au cours de cette période. Je découvris rapidement que celle-ci faisait suite à la décision prise par l’assemblée de l’épiscopat français en octobre 1982 à Lourdes de mettre en place des équipes d’aumôneries se concertant avec les communautés chrétiennes et les responsables de la pastorale de la santé, équipes où la responsabilité pastorale pouvait être donnée à d’autres que des prêtres. Au terme de ce travail de lecture et d’analyse, je m’étais un peu familiarisée avec les pratiques de l’aumônerie hospitalière et avec les projets qui les sous-tendaient et j’en découvrais la fécondité pour le témoignage ecclésial des équipes.
La rencontre des personnes hospitalisées, se situant souvent sur un temps limité, élargissait le champ de l’interrogation pastorale concernant le rapport évangélique à une réalité ponctuelle et transitoire. La spécificité du témoignage porté par l’Église en un lieu où sa présence est régie par le principe de laïcité pouvait s’inscrire dans le cadre d’un partenariat possible entre l’Église et la société. Enfin, la diversité des déplacements opérés sur une vingtaine d’années aboutissait à une forte conscience d’identité ecclésiale exprimée par certaines équipes d’aumônerie hospitalière et dont la revue se faisait l’écho.

3ème élément : l’évènement suscitant
C’est alors qu’intervint, en 2004, la soutenance de thèse de doctorat en théologie pratique de Gwennola Rimbaut : “Soutenir une démarche spirituelle en milieu hospitalier. Analyse de dialogues vécus en aumônerie hospitalière et réflexion théologique pour l’action pastorale”. J’assistais à cette soutenance et j’y ai entendu l’intérêt que représenterait une recherche déployant les enjeux ecclésiologiques des pratiques des équipes d’aumônerie hospitalière. Cet évènement fut capital en ce qu’il fut à l’origine d’une décision de prendre comme analyseur ces pratiques dont il m’apparaissait qu’elles pouvaient être opératoires en d’autres lieux pastoraux, très particulièrement les accompagnements de démarches sacramentelles, l’accueil du provisoire et du ponctuel.

3 – La formulation d’une hypothèse de recherche

La mise en corrélation de ces deux lieux : l’aumônerie hospitalière et  la pastorale ordinaire où se joue un rapport à l’Église de l’ordre du ponctuel, commençait de donner force à l’intuition que le compagnonnage, qualifiant un chemin naissant d’une rencontre, donnait corps à une réalité ecclésiale autre. Quant au partenariat, en tant que projet des équipes d’aumônerie hospitalière à mettre en oeuvre dans le cadre du “prendre soin du malade et de son environnement”, raison d’être de l’hôpital, il m’apparaissait comme indicateur d’un certain rapport Église-société pouvant qualifier lui aussi des modes d’être et de faire Église.
A ce stade de la recherche, il m’apparut possible de soutenir une problématique qui soulignerait que, partenariat et compagnonnage, vécus et mis en oeuvre par des institutions et des communautés ecclésiales, modifiaient des modes d’être et de faire Église. Et que cela s’avérait important pour notre temps. Ceci aboutit à la formulation d’hypothèse suivante (tome I, 1ère partie, p.14-15) : Prenant comme analyseur des pratiques d’équipes d’aumônerie hospitalière, nous faisons l’hypothèse que, formuler la mission de l’Église en termes de partenariat et de compagnonnage modifie profondément la manière d’être Église et en Église et favorise l’émergence d’autres modèles de communautés ecclésiales à prendre en compte.
Je vais m’attacher, maintenant, à déployer comment cette hypothèse s’est trouvée transformée, précisée, en même temps qu’élargie au cours de la recherche.

4 – La mise en oeuvre de la recherche

41 – La constitution d’un corpus

M’inscrivant dans la suite de la recherche en théologie pratique de Gwennola Rimbaut, une première rencontre avec elle me permit de déterminer le corpus à partir duquel j’analyserais les pratiques de l’aumônerie hospitalière, corpus qui viendrait compléter ce que m’avait déjà révélé l’analyse de la revue nationale. Dans un premier temps, en effet, il me fallait vérifier sur le terrain la conscience que des équipes pouvaient avoir de leur identité ecclésiale et recevoir d’elles ce qui les autorisait à se considérer comme telles. Nous avons délimité l’espace géographique de la recherche, les 5 diocèses de la région des pays de la Loire. Nous avons décidé d’interviewer les 5 responsables diocésains et d’obtenir d’eux la détermination de 3 équipes de leur diocèse respectif que je pourrais également interviewer. Nous avons rédigé ensemble le questionnaire adressé préalablement à chaque personne et équipe concernée. Vous trouvez ces courriers en annexe I du tome des Annexes.
Volontairement, le questionnaire n’évoque ni le partenariat, ni le compagnonnage. Il porte essentiellement sur l’identité ecclésiale des équipes. Si l’hypothèse était juste, je faisais le pari que, suscitant l’expression des équipes sur leur ecclésialité, elles me donneraient à entendre ce qui la justifiait, ce qui la construisait au fil du temps et ce qui la caractérisait au regard d’autres lieux ecclésiaux. Ce faisant, peut-être verrais-je apparaître comment les relations de compagnonnage vécues avec les personnes hospitalisées et entre les membres de l’équipe et la mise en oeuvre de pratiques partenariales donnaient de la singularité à ces communautés. De même, les questions posées aux responsables diocésains sur les enjeux ecclésiologiques du vécu des équipes d’aumônerie hospitalière et leur possible interaction avec d’autres pastorales diocésaines avaient pour objectif de me permettre de mettre en oeuvre le choix de considérer ces pratiques comme un analyseur.

42 – Des moments importants dans l’itinéraire de la recherche

L’analyse du corpus
L’analyse du corpus me permit de déployer la richesse d’une réalité ecclésiale dont le caractère sacramentel et confessant est fortement souligné, de même que la dimension du témoignage porté communautairement dans un lieu public. Cette réalité ecclésiale se fonde sur l’envoi en mission reçu de, dans et par l’Église. Elle se déploie, se construit et se fortifie au fil du temps par le partage, la prière, la relecture pastorale, la méditation des Ecritures. Les projets des équipes soulignent une forte volonté de l’institution de pratiques partenariales allant de pair avec la reconnaissance du service de l’aumônerie ayant sa place auprès des autres services hospitaliers. Ainsi m’apparût-il que les pratiques partenariales pouvaient qualifier un rapport Église-société, servant et respectant la réalité mystérieuse du Royaume de Dieu qu’évoquent les paraboles évangéliques. Un autre élément venait aussi enrichir ma compréhension de l’identité ecclésiale des équipes d’aumônerie. Pratiquant l’accueil et l’ouverture sans discrimination d’aucune sorte, la plupart d’entre elles élargissait ainsi d’une certaine manière l’espace de leur ecclésialité. Mais qu’en était-il des relations de compagnonnage puisque ce terme “compagnonnage” n’apparaissait pas dans les extraits analysés pas plus d’ailleurs que dans les projets. Il est question d’accompagner, d’accompagnement, mais est-ce la même réalité de relation ?
L’analyse du corpus avait joué son rôle. Elle m’avait permis de mettre au jour où s’originait la spécificité de l’ecclésialité des équipes d’aumônerie hospitalière. Je percevais qu’il devenait utile et intéressant de chercher à manifester en quoi pratiques partenariales et relations de compagnonnage pouvaient qualifier de manière neuve des modes d’être et de faire Église. A ce stade, la rencontre de Bertrand Bergier fut capitale en ce qu’elle me permit de préciser le cadre dans lequel j’allais déployer les enjeux de ces deux types de relations. Les pratiques partenariales s’appliqueraient à des rapports inter-institutionnels et les relations de compagnonnage à des rapports inter-personnels. Et pour ces dernières, il me faudrait spécifier en quoi je les distinguais de relations d’accompagnement, leur donnant place dans la ponctualité et le transitoire de beaucoup de rencontres.

Le partenariat : un témoin de la mutation d’un modèle social
Parmi la multiplicité des champs où s’exercent des pratiques partenariales, je choisis rapidement ceux où les objectifs de ces pratiques s’expriment en termes “de compétences à acquérir, de citoyenneté à mettre en oeuvre, de démocratie à consolider voire à construire.” (p.144) Au terme de l’analyse, je percevais la positivité d’un concept qualifié d’empirique, prenant forme originale de par les interactions entre les divers partenaires rassemblés pour la réalisation de projets et d’objectifs communs. Entrer dans une pratique partenariale c’était entrer dans un processus de construction interactive de ces projets et de ces objectifs, pouvant amener les partenaires à des déplacements de “représentations” les conduisant à des rapports institutionnels nouveaux.
De même, souligner la positivité que fut pour moi la rencontre de la recherche de Jacques Larrouy considérant le partenariat comme, à la fois, témoin d’une mutation sociale en cours et moyen pour l’activer, c’est donner à entendre qu’elle venait offrir une issue favorable à un moment difficile de ma recherche. Il me manquait, en effet, cet élément permettant d’articuler la nouveauté ecclésiale manifestée par l’histoire et le contenu de la constitution conciliaire Gaudium et Spes à cette conception d’un rapport partenarial Église-société comme témoin d’une mutation ecclésiale en cours et moyen pour l’activer.

La pluridimensionnalité du concept de compagnonnage
Lorsque j’avais formulé mon hypothèse de recherche, je n’envisageais pas que le compagnonnage, tel que vécu et pratiqué dans la tradition des “compagnons du devoir” ferait partie intégrante de ce travail. C’est un ami, Pierre Masson, aujourd’hui décédé, engagé dans l’association “Peuples et cultures” qui m’a indiqué ce chemin. Grâce à lui, et en ayant accès à l’histoire du compagnonnage à travers l’oeuvre de Martin St Léon, disponible au centre de l’histoire du travail de Nantes, j’ai découvert les diverses harmoniques de cette réalité. Bertrand Bergier m’a alors orientée vers les travaux actuels d’Annie Guedez, Christine Hautin et Dominique Billier. Ces travaux déploient la richesse, pour aujourd’hui, de ces pratiques d’initiation-transmission à un métier tout autant qu’à une manière de vivre ensemble. Ce modèle me donnait à penser ecclésialement. Mais il n’entrait pas directement dans la compréhension de ce qu’implique comme compagnonnage la rencontre de la personne hospitalisée, par exemple. D’autant plus que le vocabulaire employé par les personnes engagées dans cette pratique est celui de l’accompagnement que je persistais à vouloir distinguer du compagnonnage.
Ce fut là un moment délicat de la recherche. La référence intuitive au récit de la rencontre de Philippe avec l’Ethiopien (Ac 8), également aux récits de rencontres de Jésus avec le “tout-venant” (pour reprendre le vocabulaire de Christoph Théobald), tout autant que la référence explicite à des récits ou des expériences de compagnonnage que j’évoquais précédemment, m’incitait à mettre au clair la différence que je tenais à instaurer entre compagnonnage et accompagnement. En même temps, je percevais que la frontière était nécessairement poreuse entre les deux. Nous pourrons peut-être en reparler dans l’échange qui va suivre. La réflexion de Jean Pierre Boutinet, qualifiant de “signe des temps” la multiplication des demandes d’aide et d’accompagnement en des champs très diversifiés, m’a conduite à avoir un regard sur la société contemporaine et l’individu qu’elle façonne en quelque sorte, de manière à mieux mettre en évidence la pertinence pour aujourd’hui d’entrer dans des relations de compagnonnage.

43 – Le développement d’une ecclésiologie où partenariat et compagnonnage qualifient de nouveaux modes de “faire Église”

La recherche sociologique et anthropologique m’avait donc permis d’élargir ma compréhension des deux concepts de partenariat et de compagnonnage et de percevoir en quoi ils se montraient adaptés à un certain nombre de requêtes contemporaines. Il me restait à élaborer la dimension ecclésiologique de mon hypothèse de recherche     L’articulation du partenariat à l’émergence de modes nouveaux de “faire Église” ouvrait deux chemins : le rapport Église-société et le “vivre ensemble” ecclésial dans ses dimensions de synodalité et de collégialité. Quant au compagnonnage, j’entrevoyais sa fécondité dans une manière d’accueillir et de « faire chemin avec » donnant sens au ponctuel et au transitoire des rencontres. Sa dimension pédagogique d’initiation-transmission me renvoyait, entre autres, aux nouvelles orientations de la catéchèse pour les diocèses de France
La mise en place de la dimension ecclésiale de cette recherche fut néanmoins un moment particulièrement difficile. Dans un premier temps, je pensais la développer à partir des catégories de l’identité ecclésiale mises en lumière par l’analyse du corpus, à savoir : Église communauté, Église sacrement, Église évangélique, Église partenaire. Pourtant cela ne me satisfaisait pas. Prendre ce  chemin m’éloignait du spécifique d’une recherche portant sur ce que partenariat et compagnonnage introduisaient de nouveauté dans l’advenue, la construction et la manifestation de l’identité ecclésiale. Dans le même moment, je m’interrogeais sur la catégorie biblique de l’Alliance. Pouvais-je l’ignorer ? En quoi cette relation spécifique éclairait-elle ou intégrait-elle celles de partenariat et de compagnonnage ?
Sur le conseil de mon directeur de thèse, je rencontrai alors Christophe Pichon. Le dialogue avec lui me permit de réaliser que, pratiques partenariales et chemins de compagnonnage avaient quelques caractéristiques anthropologiques communes en particulier : une disponibilité à autrui, une acceptation de faire chemin ensemble, l’expérience du déplacement hors de chez soi pour se laisser conduire vers le lieu de l’autre… Ceci venait conforter mon choix de tenir les deux concepts comme pouvant qualifier de manière nouvelle genèse et construction d’un “faire Église”. En conséquence cela me conduisait vers un corpus scripturaire incluant les Actes de apôtres, en tant que récit de naissances d’Église et les Evangiles comme témoins du compagnonnage de Jésus avec ses disciples.
Demeurait la difficulté de mise en oeuvre de cette troisième partie. J’ai beaucoup lu et relu. La perspective historique de David Bosch revisitant les divers paradigmes missionnaires au cours de l’histoire de l’Église m’a fourni un modèle de réflexion éclairant ma référence au “nouveau” comme dynamique de genèse, ouvrant la dimension d’histoires où l’imprévu, l’inédit, peuvent apparaître non sous le mode de destruction de l’ancien, mais sous mode de surgissement de réalités neuves.
J’ai fait alors un choix de méthode d’exposition. J’ai voulu que cette perspective dynamique soit la colonne vertébrale de la recherche théologique dans un aller-retour du corpus aux Ecritures, intégrant la dimension historique et l’aujourd’hui de la contemporanéité. J’ai fait le choix de cette articulation plutôt que celui de la succession des approches : sciences humaines, exégèse, histoire de l’Église, théologie. En effet, elle m’a semblé plus adaptée au sujet de cette thèse dont la pointe réside dans le fait
– qu’exprimer une identité ecclésiale au travers de pratiques partenariales et de relations de compagnonnage, montre un style nouveau de faire Église,
– mais tout autant, que, s’engager dans des pratiques partenariales, risquer des relations de compagnonnage font advenir des modes nouveaux de faire Église. En conséquence la circularité m’a paru plus cohérente avec le sujet que la successivité mais également avec la démarche de théologie pratique (1).
La lecture globale du livre de Christoph Théobald, “Le christianisme comme style. Une manière de faire de la théologie en post modernité”, puis la relecture plus affinée de certains chapitres de l’ouverture et de la deuxième partie du livre m’ont finalement permis, au bout de longues semaines, de trouver l’articulation que  je présente dans la troisième partie de cette recherche. Ainsi, en premier lieu, je propose de considérer le partenariat comme attitude missionnaire de la part de l’Église pour rencontrer le monde de ce temps, l’accueillir et se laisser accueillir par lui, y servir la construction d’un vivre ensemble et donc l’advenue du Royaume, tout en y discernant l’action de l’Esprit la précédant. En second lieu, je développe la perspective d’une Église naissant de rencontres, de compagnonnages, d’hospitalité et de commensalité avec le tout-venant, poussée à élargir l’espace de sa tente aux dimensions de l’universel, Église se manifestant ainsi comme confessante dans sa dimension sacramentelle. Enfin, j’essaie de montrer la fécondité d’une pastorale de l’engendrement que suscitent des relations de compagnonnage et la nouveauté synodale et collégiale qui naîtrait de pratiques partenariales. Au terme, il me paraît judicieux d’avoir osé tenir ensemble partenariat et compagnonnage. Je l’ai exprimé en conclusion (p.479 et ss). Ceci m’a permis d’articuler la dimension personnelle et sociale du salut et de ne pas séparer la structure institutionnelle de l’Église de sa dimension fraternelle.

5 – Des perspectives

Il me semblerait intéressant de poursuivre cette recherche en d’autres domaines. Sur le terrain ecclésiologique, je ne peux qu’espérer que soit continuée la réflexion sur la dimension ministérielle de l’Église et sa traduction dans une diversité de ministères ordonnés et institués. Les questions qui naissent au sein des aumôneries hospitalières et carcérales, mais aussi des prises de responsabilités de laïcs hommes et femmes dans la vie ecclésiale, la rendent urgente. J’ai aussi évoqué rapidement l’univers du dialogue inter-religieux où pratiques partenariales et relations de compagnonnages ont participé à l’éclosion de chemins théologiques nouveaux, concernant, par exemple les relations de l’Église aux autres traditions religieuses, la compréhension du salut en Christ intégrant qu’il soit opérant en ces autres tradition. Ce champ du dialogue inter-religieux serait à continuer d’explorer de même que celui du dialogue oecuménique.
J’ai été heureuse, récemment, de me trouver bien accordée à la réflexion que propose Christian Salenson dans un récent numéro d’Esprit et vie que je cite p.480. J’ai aussi été agréablement confortée dans l’approche historique et critique de la constitution conciliaire Gaudium et Spes à laquelle je me réfère à divers moments de ma recherche, par la rencontre de Joseph Famérée à l’occasion d’un colloque récent proposé aux doctorants de cette faculté et qui avait pour thème : “la réception de Vatican II”. Il y faisait aussi écho à la réflexion de Christoph Théobald sur cette réception à réengager aujourd’hui à nouveaux frais. Mettre en oeuvre des pratiques partenariales dans les structures institutionnelles de l’Église et dans son rapport à d’autres réalités sociales, vivre des relations de compagnonnage, accueillir l’inédit, l’imprévu, le ponctuel, le transitoire, comme lieux possibles d’une genèse et construction d’humanité et donc d’advenue du salut, n’est-ce pas contribuer à la réception du Concile dans l’aujourd’hui de ce monde qui est le nôtre. Cet aujourd’hui qui peut aussi nous conduire à une réexpression des “réalités dernières” au travers d’une théologie pratique de l’espérance chrétienne.

En conclusion

Au-delà de l’importance que revêt pour moi le fait d’avoir pu aller au bout de l’écriture souvent douloureuse de cette thèse, je dois dire qu’aujourd’hui, oubliant les difficultés traversées, je souhaite que ce travail puisse réconforter, éclairer, signifier l’expérience ecclésiale et pastorale de communautés insérées dans ces lieux divers où se rencontrent des personnes en souffrance, en errance, en exclusion ; de communautés vivant la précarité de la foi et de l’espérance ; de communautés trouvant leur assise dans la rumination de la Parole de Dieu. En un mot, je souhaite modestement que ce travail soit un peu utile à l’Église de ce temps.
Au terme de cette prise de parole, je tiens à remercier toutes celles et ceux qui, dans le cadre de cette faculté de théologie, m’ont initiée à cette pratique. Je remercie très particulièrement chacune et chacun d’entre vous dont la rencontre, la pensée, l’encouragement m’ont été d’une aide précieuse au long de ces années. Je vous remercie d’avoir accepté de participer à ce jury et d’y continuer le dialogue avec moi.
Je voudrais dédier ce travail et cette soutenance
à mes parents, à Bernard, mon frère,
à Thérèse, Renée et Armelle, à Yves, Charles Henri, Francis et Pierre
Tous et toutes ont achevé leur chemin parmi nous.
Leur vivante mémoire habite aussi les chemins de cette thèse.

Agathe Brosset

(1)  « Le geste singulier de la théologie pratique réside dans l’articulation entre contexte, interprétation théologique et communication évangélique…Le discours théologique, s’appuyant sur des textes interprétés à partir de leur centre, trouve sa pertinence dans la rencontre d’une situation, à étudier avec l’aide des sciences humaines. » (Fritz Lienhard, in La démarche de théologie pratique, p.16)