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En faisant usage de notre mémoire, comme en observant les changements qui interviennent dans notre vie, nous avons conscience de participer à une transformation accélérée de la société et de nos conditions d’existence. Selon notre position, selon les moments, selon la direction de notre regard, nous percevons les bienfaits ou les méfaits, les chances ou les menaces engendrées par cette évolution et, pour mieux dire, par cette révolution.
Comment nous situer dans ce grand mouvement?
Comme le savent bien les lecteurs de Témoins, bibliste et sociologue (1), Frédéric de Coninck nous apporte par ses livres (2) une précieuse contribution. Son récent ouvrage, “L’homme flexible et ses appartenances” (3), nous permet de prendre du recul et instruit notre regard.

Une grande vague portée par la houle

Des sociologues (4) nous ont déjà montré comment la France a traversé une véritable révolution sociale et culturelle au cours de ce dernier demi-siècle. À partir de quelques indicateurs, Frédéric de Coninck confirme l’ampleur de cette révolution. Mais si elle est inégalée, s’agit-il d’un phénomène soudain? Est-ce une rupture imprévue avec le passé?
“La sociologie de langue anglaise parle volontiers de post-modernité pour qualifier un état d’émiettement du social ou le consensus ne règne nulle part longtemps. Cette post-modernité est censée être quelque chose de radicalement différent de la modernité. Mais pour notre part, nous considérons que les transformations sociales actuelles sont la poursuite de différents processus de très long terme et qu’il n’y a pas vraiment lieu de parler de rupture, mais plutôt de poursuite” (p. 21).
Cette mise en perspective dans la longue durée est illustrée par un exemple particulièrement éclairant: l’invention de l’écriture et ses conséquences. “L’écriture a permis une plus large innovation, un plus large débat, bref une plus grande flexibilité et son usage continue à gagner du terrain aujourd’hui, dans la suite d’un processus multiséculaire” (p. 26).
En remontant au tournant du 16ème siècle, modernité et flexibilité sont deux mouvements qui vont de pair. À partir de figures historiques et d’exemples concrets, Frédéric de Coninck fait apparaître quelques grandes lignes d’évolution. “D’abord les sociétés, en se modernisant, ont valorisé le temps court contre le temps long, ensuite, il y a eu systématiquement une critique de la dimension rituelle de l’existence. Ce sont deux remarques qui portent sur la structuration du temps: on raccourcit le temps et on le rend moins régulier, moins ritualisé. Mais ce qui vaut pour le temps vaut aussi pour l’espace… Il y a eu systématiquement un élargissement des horizons et donc du champ du possible… Cela vaut aussi bien pour l’espace géographique matériellement accessible que pour des espaces plus métaphoriques comme des espaces de pensée” (p. 29).

Homme flexible, homme fragile

Mais où en sommes-nous aujourd’hui?
“La flexibilité prend sa source dans des dynamismes historiques de long terme qui rétrospectivement apparaissent plutôt comme des avancées sociales dont la plupart des individus ont profité: un élargissement de la réflexion, un élargissement des horizons, des modèles de vie plus divers, une possibilité de changement de direction plus souvent, une moindre dépendance à l’égard de l’autoritarisme familial d’autrefois… Ce qui est nouveau aujourd’hui, c’est que pour la première fois depuis l’émergence des sociétés modernes, on se heurte dans certains domaines à quelque chose qui est jugé comme un excès de flexibilité” (p. 83-84)
La nouvelle situation est source de grandes opportunités, mais leur saisie et leur mise en œuvre requièrent de fortes exigences. Si certains sont à même de tirer partie de ces possibilités accrues, d’autres ne supportent pas cette tension, perdent leurs repères et sombrent dans l’exclusion.

“L’homme flexible est aussi un homme fragile” (p. 85). Dans une analyse particulièrement originale, F. de Coninck nous montre comment cette fragilité dépend pour une part de la perte des repères. En effet, il montre “comment les ressources passées de sens ont été vidées de leur contenu, de sorte que l’individu n’a plus guère aujourd’hui de points d’appui en dehors de lui-même, n’a plus d’appartenance… Nous ne parlons même pas du sens de la vie en général, mais tout simplement du sens que l’on peut donner à une activité: du sens que l’on peut se donner à ses propres yeux ou du sens que l’on peut donner aux autres pour rendre compte de ses choix. Le sens se définissait naguère comme appartenance à un projet collectif, mais tout a été rabattu sur l’individu. Alors, “malheur à celui qui est seul et qui tombe; il n’a pas de second pour le relever” (Livre de l’Écclésiaste, ch. 4,10). Il n’a plus d’appartenance. Il n’a plus de sens à sa disposition (p. 85-86).

Porter remède. Ouvrir un sens

Si l’on parle tant aujourd’hui du lien social, c’est qu’il est ainsi menacé. À partir d’une observation des phénomènes sociaux émergents, F. de Coninck nous propose plusieurs voies de recherche et de propositions.
“Une des premières idées qui vient à l’esprit bien sûr est de travailler à construire, au niveau de l’individu, une subjectivité qui lui permette de faire face à ces défis… Ainsi la plupart des écoles de psychothérapie s’emploient à augmenter ce qu’on appelle “la force du moi” (p. 118). Tandis que différents services fournissent à l’individu un “parachute” de base qui lui permet de ne plus dépendre des autres pour sa survie, la mise en place d’une formation permanente permet une amélioration constante des compétences. Cette approche valorise le développement de projets et l’insertion dans des réseaux. Cependant, comme l’observe F. de Coninck, ces logiques ont des limites. Elles valent pour ceux qui sont à même de les mettre en œuvre, c’est-à-dire des élites.

La deuxième voie qui nous est proposée est le rôle accru de l’État, “gardien du temps long, des solidarités à long terme, des investissements de longue durée tels que l’éducation face à la montée du temps court du marché et de ses aléas” (p. 125) L’action de l’État est particulièrement importante en France, mais elle est également présente dans les grands pays occidentaux. Pourtant, “l’État en tant que pourvoyeur d’argent et d’assurance ne résout pas la question de l’État en tant que pourvoyeur d’un projet de vivre ensemble” (p. 128). Et c’est là que le bât blesse actuellement. “L’État comme lieu de construction d’une appartenance souffre aujourd’hui de plusieurs handicaps: le développement de logiques territoriales qui lui échappent, la difficulté de rassembler des majorités stables et donc d’élaborer des projets de vie collective pérennes…” (p. 129).

Ainsi F. de Coninck propose une troisième voie: “Le travail de renforcement de l’individu, ainsi que le travail de maintien d’un minimum matériel par l’État, tous deux nécessaires et positifs, doivent être complétés par un investissement de type communautaire plus proche de l’individu et plus concret sans receler les dangers de l’individualisme” (p. 130). Aujourd’hui des communautés peuvent “donner constance et sens à des existences individuelles”, mais aussi entretenir des convictions fortes à même de “nourrir la vie sociale globale rangée pour sa part à la règle de la majorité” (p. 157).

Le levain dans la pâte

À l’instar de sociologues comme Weber et Durkheim, F. de Coninck s’engage dans l’étude du passé pour fonder des analyses et des propositions. Il nous montre effectivement combien est éclairant l’exemple du parcours effectué par le judaïsme de l’exil et d’après l’exil et du christianisme primitif dans une société antique emportée dans une trajectoire d’expansion et d’élargissement qui présente des analogies avec celle du monde d’aujourd’hui.
Ces deux mouvements qui s’enchaînent et se recouvrent en partie ont tous deux exprimé des convictions fortes. F. de Coninck nous entraîne dans la découverte du judaïsme confronté à la situation de l’exil. C’est un contexte que nous pouvons comprendre aujourd’hui. Aussi intitule-t-il un récent ouvrage consacré à la vision d’Ézéchiel: “Nous sommes tous des exilés” (5). En quelques siècles, le judaïsme est passé ainsi de la religion du temple à la pratique de la synagogue. “Le christianisme primitif poursuit d’une manière radicale l’entreprise de dé-ritualisation entreprise par le judaïsme de l’exil” (p. 151).
Les communautés chrétiennes proposent un nouvel espace qui se veut ouvert à toutes les cultures. “Ces communautés ne constituent pas une minorité retirée. Elles ne forment pas un groupe cherchant à imposer son point de vue à la majorité. Elles vivent en tension avec le reste de la société. Elles constituent un groupe en dialogue avec la société globale” (p. 156).
Par la suite, l’Église va se modeler sur le pouvoir politique dominant en perdant beaucoup de sa spécificité et de son originalité. Mais après la Réforme, le mode de fonctionnement originel va réapparaître et il va se répandre notamment dans les pays anglo-saxons. Au 17ème siècle, la révolution anglaise diffuse ces valeurs dans la société globale (6).
Aujourd’hui cette inspiration demeure. Elle offre un modèle socioculturel dans lequel des communautés de conviction peuvent être une force de proposition dans la durée (7). “En l’absence de vastes majorités stables et résolues, capables d’impulser un dynamisme dans l’action de l’État, il est possible d’envisager des minorités qui peuvent influer sur l’espace public en favorisant des ressources de sens qui viennent nourrir le débat” (p. 136) dans notre société.

Au terme de cette analyse, on mesure l’importance de cette contribution. Ce livre est nourri de faits éclairants. Il propose des réflexions pertinentes en bien des domaines. Parfois ces réflexions sont particulièrement originales. Cela nous paraît être le cas dans son étude du judaïsme de l’exil et du christianisme primitif.
Mais ce livre a un autre mérite. Il est également très accessible. L’auteur ne s’enferme pas dans un langage technique. Au contraire, il chemine avec le lecteur avec beaucoup de pédagogie. Si vivre en relation est une exigence de notre foi, le souci de communiquer en est bien le corollaire. Voici donc un livre à lire, à discuter, à diffuser au delà même des cercles familiers.

Jean Hassenforder

NOTES
(1) Frédéric de Coninck est professeur à l’École Nationale des Ponts et Chaussées et chercheur au Laboratoire: Techniques, Territoires et Sociétés.
(2) Notamment:
La justice et l’abondance (1997); La justice et la puissance (1998); La justice et la connaissance (1999): aux éditions La Clairière, Québec.
(3) Frédéric de Coninck. L’homme flexible et ses appartenances. L’Harmattan, 2001.
(4) Henri Mendras. La seconde révolution française, 1965-1984. Nv éd. Gallimard, 1994 (folio essais)
France. Les révolutions invisibles. Calmann-Lévy, 1999.
(5) Frédéric de Coninck. Nous sommes tous des exilés. Empreinte, 2001.
(6) F. de Coninck a esquissé une histoire de l’Église en rapport avec l’évolution du contexte social à travers les siècles dans un article paru dans Témoins: La dynamique de l’Église. Témoins, n° 128, 4ème trim. 1999, p.6-7 et 10.
(7) L’auteur cite, entre autres, les mouvements écologistes et les organismes non gouvernementaux. Il montre comment une composition diversifiée contribue au bon fonctionnement du Comité consultatif national d’éthique. Les communautés chrétiennes sont appelées à s’interroger sur leur mode de participation au débat public.

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