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  Dans le cadre d’un voyage « associatif » Michel Ginguay a récemment effectué un court séjour au Burkina Faso, pour visiter les réalisations du S.E.L et de Compassion Suisse, associations chrétiennes de solidarité internationale qui visent à améliorer les conditions de vie des populations dans les pays en voie de développement. 

Michel nous fait part de sa découverte de l’univers culturel d’un pays africain marqué par la pauvreté, d’une église chrétienne minoritaire mais active et du travail réalisé par des chrétiens en faveur du développement.

 

  Michel, pourquoi, avec ta fille Emma, as-tu participé à ce voyage organisé par Compassion Suisse et le S.E.L. (Service d’entraide et de liaison) ?

Depuis plusieurs années nous parrainons une petite fille au Burkina Faso. Elle vit dans la banlieue d’Ouagadougou et a tout juste 11 ans.

Au début de l’année 2010 nous avons su qu’un projet de voyage était en cours d’élaboration, j’y ai répondu favorablement car il était organisé pour permettre à chaque parrain de rencontrer son filleul mais également ouvert sur des visites de projets.
Ma fille Emma a pu se libérer exceptionnellement une semaine pour venir avec moi. J’ai pensé que cela pourrait être une expérience intéressante pour elle. Nous avons beaucoup voyagé avec nos enfants mais pas en Afrique.

 

Peux-tu nous dire quelques mots sur les actions menées par le S.E.L. dans les pays en voie de développement ? Quelles sont celles qui sont mises en œuvre au Burkina Faso ?

L’association organise des parrainages d’enfants axés sur l’éducation au sens large : l’aspect scolaire évidemment mais aussi le développement de la personnalité, la culture générale.
Des cours bibliques sont proposés à tous sans considération d’origine religieuse ou d’appartenance communautaire.

L’association met en œuvre également des projets de développement économique axés essentiellement sur l’agriculture, la mise en place d’activités génératrices de revenus, des tickets repas et la promotion importante de l’artisanat local à exporter en Europe.

 

Peux-tu nous décrire ce que tu as pu observer ? Tu as rencontré ta  filleule avec ses parents. Quelle est la contribution de ce parrainage ?

Nous avons pu rencontrer les parents à la fois chez eux et au centre éducatif avec leur fille bien entendu. Il a fallu un(e) interprète car ils parlent le Mooré. J’ai bien appris quelques expressions mais à part « Dieu vous bénisse, merci, au revoir » je n’ai pas eu le temps d’aller vraiment plus loin. Les gens sont surpris quand des européens font l’effort de dire quelques mots dans leur langue. Je pense qu’ils apprécient.

Il y a plus de 60 ethnies au Burkina et autant de langues. Le français y joue un rôle important : c’est la langue officielle. Elle permet aux différentes ethnies de communiquer entre elles même si certaines personnes la parlent peu ou ne sont pas aux mêmes niveaux.

Les familles aidées par l’association sont pauvres et ont besoin d’un soutien car l’éducation publique est payante. Nombre de Burkinabés ne sont pas scolarisés. Le taux de scolarisation reste actuellement inférieur à 30 %.
Le parrainage permet une prise en charge complète de l’éducation d’un enfant et soulage donc des familles qui ne pourraient jamais payer l’école à leurs enfants.
Des études statistiques ont permis d’observer qu’en moyenne les enfants parrainés poursuivent leurs études plus loin et sont ensuite mieux armés pour trouver leur autonomie et un travail.

La croissance démographique est importante et la population très jeune. Or, élever le niveau moyen de l’éducation est un enjeu majeur et déterminant pour sortir les peuples de la misère et leur permettre d’améliorer leur niveau de vie. C’est d’ailleurs un des objectifs affichés par l’ONU et, sur le plan sociétal, cela a un impact fondamental : l’émancipation des filles.

Nous avons également visité deux centres spécialisés, l’un qui accueille des enfants malvoyants ou aveugles, l’autre des orphelins. Au centre des malvoyants nous avons été accueillis par des chants de ces enfants. C’était émouvant. Ils apprennent leur langue en braille avec des outils techniques et pédagogiques appropriés.

Je suis passionné de photos et les enfants adorent qu’on les prenne, ça devient quelquefois un peu difficile à gérer mais je n’oublierai jamais les regards de ces gamins, les sourires de ces gamines…
J’ai d’ailleurs tenu ma promesse à quelques-uns de leur envoyer les photos via l’association sur place…

 

Tu as également participé à la vie d’une église chrétienne à Ouagadougou. Comment les chrétiens vivent-ils dans ce pays ? Peux tu nous dire ton ressenti du vécu de cette église ?

Nous sommes arrivés un samedi soir avec un groupe composé de suisses, de canadiens, de français et d’un belge, et, le dimanche matin, nous sommes allés au culte d’une communauté protestante à Ouagadougou.
Nous avons apprécié les chants de chorales intergénérationnelles et le mixage des styles.
Le message des deux pasteurs Burkinabés est systématiquement traduit en français par un interprète de l’église (il ne le fut pas, ce jour là, en raison de notre présence).
Nous avons été applaudis après qu’un des pasteurs ait expliqué la raison de notre présence et notre rôle en qualité de parrains.
Pour finir le pasteur suisse de notre groupe a été invité à s’exprimer. Il a alors souligné l’unicité de l’humanité, le fait que c’est Dieu qui a conçu les êtres humains et que, noirs ou blancs, ils ont été « fabriqués » dans le même moule. Il a insisté sur cette fraternité ab initio, la fraternité au sens d’affinité « spirituelle ou intellectuelle » venant en second …

Au Burkina les chrétiens, majoritairement catholiques, sont environ 10 %, les musulmans 50 % et les animistes 40 %. Les églises sont plutôt démunies mais les gens sont accueillants, souriants.

C’est la première fois que tu te rendais en Afrique. Le Burkina Faso est un pays pauvre. Peux-tu nous donner quelques informations sur cet état et cette société ?

Le Burkina se classe dans les 5 derniers pays en termes de PIB par habitant.

Le pays exploite 6 mines d’or dont une qui vient d’être mise en exploitation et devrait exporter 20 tonnes d’or en 2010. La société Canadienne qui l’exploite semble s’inscrire clairement dans une logique de développement durable et d’investissement socialement responsable. La production devrait encore augmenter avec l’ouverture de cinq nouvelles mines au cours des cinq ans à venir.
L’agriculture, encore très peu mécanisée, reste fragile, à la mesure de la fragilité des sols. Elle représente 40 % du PIB, l’élevage 12 %, l’artisanat 20 %. Le Burkina Faso est aussi un exportateur de coton. Il représente 25 % de son PIB et 60 % de ses exportations.

En septembre 2009 des inondations terribles ont ravagé une partie du pays. Les médias n’en n’ont quasiment pas parlé en Europe mais par notre réseau nous avions été mis au courant dès le début.
Plusieurs ont perdu le peu qu’ils possédaient et des personnes sinistrées en sont venues à manger les feuilles des arbres …

L’écart de niveau de niveau de vie avec l’Europe est tellement considérable qu’un don, modeste à nos yeux, constitue une aide significative là-bas. Avec moins de 20 € on achète 25 kilos de riz et 5 litres d’huile : de quoi nourrir plusieurs semaines une famille. Le salaire minimum atteint à peine un vingtième du SMIC français, le rapport est de l’ordre de 1 à 30 en terme PIB par tête…

Bien évidemment il existe une certaine solidarité dans la société Burkinabée mais il ne faut pas compter là-bas sur une redistribution étatique ou une protection sociale…

 

Concrètement, comment as-tu vécu ce rapport avec un genre de vie très différent ? Quel est ton ressenti de la pauvreté au Burkina ? Quelles évolutions positives peut-on y percevoir ?

Avant de partir nous savions parfaitement que le Burkina était un pays très pauvre, nous avions accès à de nombreuses données mais tout cela restait théorique et intellectuel.
Vous pouvez lire les rapports les mieux renseignés et les plus fournis, ils ne remplaceront jamais  la vision, le ressenti sur place et les contacts humains.
Quand vous vous retrouvez à la campagne et que vous demandez où se trouvent les toilettes on vous répond « là bas ». Et « là bas » n’est le plus souvent qu’un trou à ciel ouvert avec deux murs frêles de 1,50 m de haut … sans rien d’autre …

J’ai fait beaucoup de camping dans des conditions spartiates mais là, il s’agit du vécu quotidien, permanent, pas une parenthèse temporaire en sachant que l’on va retrouver le « petit cocon », son « sweet home » une fois rentré… Là, dans des rues de terre, les enfants marchent pieds nus sur les cailloux.
La capitale est encombrée par les deux roues, les vélos, les cyclomoteurs, peu par les voitures.
Les conditions d’hygiène en nombre d’endroits sont bien en dessous des normes européennes et nous devenions vite préoccupés face à une gêne touchant à nos habitudes de confort. Suite à une panne d’eau qui a duré quelques heures, tout de suite l’inquiétude est montée …

Nous avons pu échanger avec quelques personnes : une étudiante en gestion, un en sociologie, un informaticien, une organisatrice de projets, des artisans ou des gens dans la rue. Elles nous ont beaucoup appris.

Grâce à une politique volontariste du gouvernement le pays a fait des progrès dans la lutte contre l’excision et le VIH.
La société Burkinabée reste encore patriarcale mais des femmes s’impliquent pour faire bouger la tradition et contribuer à leur propre promotion.
Ainsi ai-je vu un slogan imprimé sur un boubou «  promouvoir les femmes et les filles c’est favoriser le développement durable » qui mériterait également réflexion chez nous !
J’ai vu aussi, dans la capitale, des appels au civisme qui seraient dignes de figurer dans nos banlieues dites « sensibles » et ailleurs.

La société Burkinabée essaie de maintenir une cohésion interne pour éviter des rivalités ethniques et religieuses qui seraient néfastes. Les chrétiens ont un rôle à jouer à ce niveau tant sur le plan éducatif que spirituel. Les écoles privées y participent car elles accueillent des personnes de tous les horizons.

 Au terme de ce voyage, en quoi ton regard s’est-il renouvelé ? Quelles pistes pour la solidarité avec l’Afrique ?

Assurément aller sur place permet de mieux comprendre que l’aide que nous pouvons apporter à travers ces associations est vraiment utile et essentielle pour que les jeunes aient un espoir de meilleurs lendemains dans leur pays. Subsidiairement un tel voyage permet aussi de relativiser nos propres problèmes, de prendre du recul, de la hauteur et de mieux percevoir à quel point nous vivons dans un grand village planétaire.

Allier l’objectif d’élever le niveau d’éducation à celui de créer des activités génératrices de revenus permettrait à beaucoup de passer de la misère à une « pauvreté acceptable » et aux personnes pauvres d’améliorer progressivement leur situation. Mais la prospérité est encore loin devant.
Il faut pouvoir se projeter à long terme, avec détermination, dans des projets solides, utiles, cohérents et durables qui impliquent les populations locales et qui tiennent compte de leurs habitudes et de leurs cultures. C’est fondamental.

Les pistes de la solidarité passent, à mon avis, par moins de médiatisation émotionnelle lors des catastrophes naturelles et par plus d’efforts pour renforcer les actions constantes de terrain sur le long terme, menées par des personnes impliquées dans des projets et des structures où se vérifient la saine utilisation des fonds des donateurs.

Une autre clé est l’investissement économique de masse stricto sensu, en particulier pour les infrastructures, mais là on entre dans une autre dimension.

Comme le disait Nelson Mandela «  Vaincre la pauvreté n’est pas la charité mais un devoir de justice, ce n’est pas un état naturel, nous l’avons créée, nous devons l’éliminer » cette citation s’inscrit parfaitement dans un  projet inspiré des valeurs chrétiennes ou des valeurs humanistes universelles qui en découlent naturellement

Michel Ginguay
      
interviewé par Jean Hassenforder

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