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   Dans certains cas, l’horizon paraît bouché : la perte d’un être cher, une maladie inexorable, une dépression interminable, le vieillissement, l’effondrement d’une situation familiale ou économique… A des degrés divers, dans des contextes différents, nous pouvons être confrontés à la tentation de sombrer dans le pessimisme et de baisser les bras : A quoi bon ?

Bien sûr, toute la Parole biblique est là pour nous encourager et nous inciter à vivre dans l’espérance. Cependant, un détournement peut se présenter à notre esprit : déplorer cette « vallée de larmes » et aspirer à la quitter au plus vite pour une autre vie dans l’au-delà.

         Le grand théologien, Jürgen Moltmann répond à ce dilemme dans son livre : « In the end…the beginning » (1). Nous allons cheminer avec lui un moment (2).

« Quand quelqu’un évoque la vie éternelle, on pense immédiatement à la vie après la mort. Ici, la vie est passagère et là bas, elle dure à jamais… ».  Effectivement, « si nous investissons tout notre espoir dans la vie éternelle au-delà, la vie ici-bas, mortelle et fragile, peut devenir plus supportable… Mais elle peut devenir aussi plus insupportable, car trop souvent , l’attrait d’une vie comblée dans l’au-delà retire notre amour pour cette vie ici-bas qui devient comme une salle d’attente pour l’éternité ».

         Ainsi , il est nécessaire de bien percevoir deux aspects dans notre vie actuelle. Celle-ci se situe effectivement dans le temps. « Mais une vie temporelle n’est pas seulement une vie transitoire. Elle nous apparaît comme transitoire dans la mesure seulement où nous regardons vers le passé et sommes obligés de quitter ce que nous ne pouvons plus garder. Mais, en même temps, c’est une vie qui commence à chaque instant et une vitalité qui s’éveille si nous accueillons les potentialités de chaque journée nouvelle…Si nous avons seulement la mort devant nos yeux, l’impression que toutes les choses que nous aimons sont transitoires, va prendre le dessus. Mais si nous regardons par delà et, à travers le sombre horizon de la mort, à la lumière des couleurs de la nouvelle journée qui nous est donnée par Dieu, alors nous devenons attentif à tout ce qui commence ».

         Ainsi, selon notre regard, la perspective change. « La vie transitoire est vouée à la mort. La vie perçue comme un commencement toujours renouvelé s’ouvre à une vie en plénitude (« fulfilled life »). La vie accomplie, la vie en plénitude, voici l’appellation donnée à une vie unifiée et si engagée dans un oui à la vie que les bacilles empoisonnés du négatif y sont interdits. C’est une vie dans un présent continuel, libre par rapport au passé ou à une vie imaginaire dans l’avenir ». Ainsi sommes- nous entièrement ici et maintenant. Bref, nous accueillons la vie comme un don renouvelé, une source à partir de laquelle un flux de vie peut se développer en nous. On pense à la parole de Jésus qui promet de donner de l’eau vive à celui qui le lui demande (Jean 4.1).

         Cette vie constamment en commencement, en recommencement, témoigne d’une aspiration au bonheur et est « elle-même la promesse vécue d’une vie qui est éternelle… C’est une parabole visible d’un accomplissement futur… Est-ce que la vie éternelle peut déjà être ressentie ici-bas ? Oui, vraiment : un amour passionné et la joie dans le goût de vivre… ».

         Jürgen Moltmann nous dit ensuite comment la vie humaine devient éternelle (3).

« Puisque les êtres humains sont des créatures, ils trouveront la plénitude de la vie non pas en eux-mêmes, mais seulement dans le Dieu qui les a créés… ». Ainsi la tradition chrétienne voit-elle en Dieu le « bien suprême » (« summum bonum » : the highest good). « Cette réalité trouve son expression dans l’attente de la contemplation de Dieu qui engendre la béatitude (« visio beatifica ») et dans la conviction que lorsque le but final sera atteint, Dieu qui a créé et racheté toute chose, habitera sa création et y sera si parfaitement présent qu’Il sera « tout en tous » (1 Corinthiens 15.28).

         La pensée de Jürgen Moltmann s’inscrit ainsi dans une vision d’espérance. « Puisse le Dieu de l’Espérance vous remplir de joie et de paix dans votre foi de telle sorte que, par la puissance du Saint Esprit, vous puissiez être remplis d’espérance (Romains 15.13).

La  foi chrétienne se distingue des autres religions par une dynamique d’espérance (4 ). La foi signifie vivre dans la présence du Christ ressuscité et participer au Royaume de Dieu en train de se manifester. Nos expériences de vie quotidienne s’inscrivent dans une attente créative du Christ qui vient. Nous supportons et espérons, nous prions et observons. Nous sommes à la fois patients et curieux . C’est ce qui rend la vie chrétienne à la fois vivante et excitante ». Jürgen Moltmann est le théologien de l’espérance. Il  nous invite à écrire maintenant des paraboles du royaume qui vient et à anticiper ainsi aujourd’hui le jour où Dieu sera pleinement manifesté. « Ici et maintenant, manifester déjà quelque chose de la guérison et de la nouvelle création de toutes choses que nous attendons dans l’avenir. C’est une « attente créative »  (« creative expectation).

         Il y a des moments où la vie est difficile et nous apparaît comme une impasse. Quel avenir y a-t-il pour nous sur cette terre ? Nous sommes tentés de regarder à une dégradation de notre condition et de perdre espoir. Moltmann nous invite, au contraire, à inscrire notre existence dans un courant de vie qui se renouvelle. Il nous présente une vie qui constamment commence et recommence. « Les bontés de l’Eternel ne sont pas épuisées. Elles se renouvellent chaque matin (Lamentations 3. 22/23). Ainsi Jésus ne nous dit-il pas d’avoir confiance en Dieu, de vivre avec Lui le quotidien et de ne pas nous inquiéter du lendemain ? (Luc 6.25-34).

         Jürgen Moltmann décrit très finement nos attitudes dans les situations avec lesquelles nous sommes confronté. Son approche me permet d’évoquer le témoignage d’un être cher qui, dans une grande épreuve, a constamment anticipé la vie dans la confiance en la présence divine. Et, pour moi, dans la réception de l’amour de Dieu, je suis appelé à éduquer mon regard pour persévérer et m’inscrire dans un courant de vie.

         Partager cette lecture, c’est entrer dans une perspective d’encouragement mutuel. Le livre de Jürgen Moltmann, auquel nous avons fait référence, fait suite à son précédent ouvrage sur la théologie de l’espérance (5). Et son intitulé même est lui aussi un encouragement puisqu’à la suite de la mort et de la résurrection de Jésus, il nous invite à voir « dans la fin, un commencement ».

Jean Hassenforder

(1)            Moltmann (Jürgen). In the end…the beginning. Fortress Press, 2004 . Ce livre a été également présenté sur ce site sous un autre aspect : « Vivre dans l’espoir.  Dans la fin… un commencement » ** Lire l’article **. Un autre livre de cet auteur : Moltmann (Jûrgen). Le rire de l’univers . Cerf, 2004. ** Voir sur ce site : « Pâques manifeste la plénitude de Dieu » **.

(2)            Cf : p.153-155

(3)            Cf : p.155-158

(4)            Cf : p. 87-95

(5)            Moltmann (Jürgen). Théology of hope. Leitch, 1967. Ce livre, originellement publié en allemand et fondateur dans l’œuvre de Moltmann, a été traduit et publié en français aux éditions du Cerf : Théologie de l’espérance. Cerf, 1983. Un commentaire : « Pour lui, l’Evangile ne parle pas de l’avenir en général : il proclame l’avenir du Ressuscité.L’eschatologie chrétienne, c’est la Résurrection à l’œuvre dans l’expérience humaine. Elle conteste le présent au nom de l’avenir qu’elle atteste . Elle fait l’histoire en accueillant et en faisant un avenir autre ».

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