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Halte aux guerres de religion! Ces accents sont sans doute excessifs, car, si la menace terroriste en provenance d’un extrémisme islamiste est bien là, et si une violence politico-religieuse ravage la terre qui a été le berceau des grandes religions monothéistes, la société occidentale est, dans l’ensemble, bien consciente des distinctions à opérer et des garde-fous à poser. Mais la vigilance est nécessaire pour circonscrire les germes d’intolérance. En France même, comment évaluer les chemins de l’information?

Prendre garde aux amalgames

Dans la vie quotidienne, en France, des projections malheureuses apparaissent dans certains milieux. Ainsi, l’aversion pour la politique offensive d’Israël vis à vis des palestiniens se mue en hostilité vis à vis des juifs de France. Tragique dérive heureusement combattue. De même, les attentats terroristes engendrent , chez certains, une suspicion vis à vis des musulmans. Ce phénomène parait limité, mais le mouvement d’opinion, qui a poussé à l’adoption de la loi contre le voile à l’école, s’est développé dans un contexte de crainte suscité par les dérives islamistes.
Dans l’ensemble, les responsables des médias paraissent mesurer leur responsabilité. Mais sur un thème aux implications moins immédiates, la fidélité de l’information nous semble avoir été mise en défaut. Certainement la guerre déclenchée en Irak par les dirigeants actuels des Etats-Unis est intervenue dans des conditions qui ont été jugées répréhensibles par la majorité des français… et par nous même. A cet égard, la responsabilité du Président Georges Bush est considérable. Or elle advient dans un contexte fortement marqué par une expression religieuse ou se manifeste une coloration “évangélique”. Des lors, tandis que des sentiments anti-américains commençaient à s’exprimer, une campagne hostile aux “évangéliques” vivant aux Etats-Unis est apparue, non pas tant dans un geste concerté, mais comme une allergie résultant d’un ensemble de facteurs: indignation vis à vis de l’écart entre leurs pratiques et un certain nombre de valeurs auxquelles le christianisme est associé en France, mais aussi absence de compréhension et d’ouverture pour une expression directe des convictions religieuses. Ainsi a-t-on vu un hebdomadaire reconnu dans les milieux cultivés publier un article dénonçant les actions évangéliques en terme de complot international dans une forme telle que cette version pouvait être perçue comme une incitation à la haine. Plus généralement, dans des journaux différents, une passion sous-jacente a induit sur ce point des généralisations indues. En sciences sociales, on sait qu’il faut opérer une distinction entre ensemble et sous-ensembles. Trop souvent dans ce cas, on a opéré un amalgame entre les courants conservateurs soutenant la politique du Président Bush et l’ensemble plus diversifié de l’univers évangélique. Des hommes d’état opposés à la politique de celui-ci, comme l’ancien Président Carter ou la précédente équipe dirigeante, Bill Clinton et Al Gore, ne sont-ils pas issus de ce même univers religieux?

Le contexte religieux américain à la lumière des sciences sociales
Ainsi l’intervention d’un chercheur en sciences sociales, Sébastien Fath, apporte-t-elle une clarification bien utile. Son livre: “Dieu bénisse l’Amérique. La religion de la Maison Blanche”(1) situe la politique de l’actuelle administration américaine dans une analyse historique et sociologique du contexte religieux américain. En même temps, Sébastien Fath fait preuve du talent pédagogique nécessaire pour opérer une médiation interculturelle, là ou “les filtres culturels franco-européens qui entrent en jeu dans le regard porté sur la religion Outre-Atlantique demeurent souvent sensibles, parfois opaques à une compréhension en profondeur. En dépit d’une apparente proximité, les cultures politiques et religieuses, de part et d’autre de l’Atlantique, révèlent un véritable fossé anthropologique qui mérite mieux que quelques clichés culturels rebattus. Le tropisme franco-français, tenté pour de multiples raisons par une “laïcité d’abstention et de méfiance vis à vis du religieux” (Jean-Paul Willaime) accentue le décalage…” (1a)
L’analyse de Sébastien Fath nous permet de sortir des généralisations abusives en présentant les différents courants chrétiens dans leur diversité (1b). “Au terme du survol des différents acteurs chrétiens de la scène américaine à l’heure de la guerre contre l’Irak, il apparaît erroné d’attribuer l’option militaire à l’influence chrétienne. C’est au contraire du côté chrétien que les pressions antiguerre les plus véhémentes ont retenti Outre-Atlantique. Même les évangéliques, pourtant les plus proches de la ligne présidentielles, se sont montrés beaucoup plus partagés en 2003 qu’en 1991, cultivant une “ambivalence” relevé dans le Washington Post…”(1c) L’auteur nous montre comment les attitudes, dans le milieu évangélique, se sont partagées. Manifestement une généralisation serait abusive. Il en est de même sur le plan d’autres options politiques.

La Droite chrétienne et Israël
“La “Nouvelle Droite Chrétienne” correspond à une famille théologique bien particulière, liée à l’aile la plus conservatrice du mouvement évangélique: le courant fondamentaliste(1d). C’est dans cette même mouvance que s’est développée une interprétation de l’Apocalypse, dans laquelle l’attente d’un retour prochain de Jésus, se combine à “un profond pessimisme sur les capacités de l’homme à bâtir par lui même un quelconque progrès” (1e). Cette conception entraîne une démobilisation des chrétiens concernés quant à leur participation à une action collective pour la justice sociale et la défense de l’environnement.
Mais c’est également dans ce cercle de pensée que se situe l’origine d’une collusion politico-religieuse ayant des incidences bellicistes. En effet, selon la doctrine du “pré millénarisme dispensationnaliste”, “nous vivons aujourd’hui la dernière “dispensation” marquée par le”rétablissement d’Israël”, prélude immédiat du retour du Christ en gloire. D’ou le soutien appuyé des fondamentalistes américains à l’Etat d’Israël, envisagé comme conforme au plan de Dieu…et un lobbying acharné à Washington pour faire avancer leurs positions”(1f).
Dans un livre récemment publié aux Etats-Unis: “On the road to Armageddon. How evangelicals became Israel’s best friends” (2), un chercheur américain analyse ce phénomène et en démonte les ressorts. Ce soutien inconditionnel à la politique de l’Etat d’Israël , quelqu’en soient les aspects hégémoniques, nous parait particulièrement révoltant. Cette position nous renvoie à l’esprit des croisades. Comment ne pas se rappeler à ce sujet les paroles de Jésus: “Gardez vous des faux prophètes. Vous les reconnaîtrez à leurs fruits. Tout bon arbre porte de bons fruits; mais le mauvais arbre porte de mauvais fruits” (Matthieu 15-17) Voila bien le meilleur principe de discernement.

Questions pour la France

On peut se demander, si les observateurs français, pour une part d’entre eux, n’ont pas des difficultés particulières pour comprendre certains phénomènes religieux. Cela vaut pour l’interprétation des pratiques à l’étranger comme nous venons de le voir à propos de la perception de la vie religieuse aux Etats-Unis. Mais pareillement, à l’intérieur de notre pays, la vivacité des craintes en forme d’allergies, manifestées vis à vis des sectes ou du foulard islamique, ne traduit-elle pas des représentations liées à une culture inquiète vis à vis du fait religieux lorsqu’il n’est pas encadré et étiqueté? Ces attitudes renverraient-elles à une mémoire ou l’uniformité a longtemps été privilégiée par rapport à la diversité et ou l’on attend une assurance venant d’en haut? Ce sont là des questions importantes puisque en la matière l’incompréhension peut susciter l’intolérance, voire la persécution.
Acteurs et informateurs en ce domaine seraient bien avisés de s’interroger sur leurs représentations en réfléchissant sur l’influence exercée par la mémoire collective. Et dans ce domaine, les travaux des historiens et des sociologues sont à même d’éclairer cette mémoire.

Un tournant capital : la Révolution française
La Révolution Française a été un tournant capital dans l’histoire de notre pays. Après les persécutions exercées contre les protestants et les jansénistes, une monarchie centralisée s’exerce dans l’alliance du trône et de l’autel. Face à cet absolutisme, le processus révolutionnaire débouche sur un autre absolutisme. Le conflit entre ces deux absolutismes se manifeste dans une guerre de religions. Un livre récent sur les “Origines religieuses de la Révolution Française” (3), éclaire les origines et les conséquences de ce phénomène.”S’il y a une tragédie, ce n’est pas parce que la Révolution à ses débuts a osé réformer l’Eglise, mais parce que la Réforme a été menée de telle sorte qu’elle a divisé et finalement s’est aliénée toute une partie de l’opinion catholique favorable à des changements profonds dans l’Eglise, et, probablement à la Révolution”(3a). Cette réforme est venue d’en haut, à l’image de la tradition monarchique. Comme dans l’Eglise et dans la monarchie, l’état républicain n’a pas supporté les dissensions. “Le résultat est d’avoir condamné l’Eglise constitutionnelle, radicalisé la Révolution contre les deux églises, rejeté la majorité du clergé dans les bras de la papauté et assuré le triomphe de la tendance dévote et ultramontaine (qui s’est associé au légitimisme et à la réaction politique).C’est ainsi que s’est mise en place en France une situation toujours plus stérile ou catholicisme et libéralisme politique sont devenus d’éternels ennemis”(3b).Cette situation a perduré pendant tout le XIX e siècle. Elle s’est progressivement dissipée dans la première moitié du XXe siècle à la suite du régime de séparation entre l’Eglise et l’Etat advenu en 1905 et des deux grandes guerres successives qui ont brassé les populations et facilité ainsi la communication entre les français.

La seconde moitié du XXe siècle . Une mutation
Dans son livre: “La France imaginée”(4), l’historien Pierre Birnbaum nous retrace l’histoire des idées et l’évolution des mentalités pendant la longue période qui a été marquée par l’affrontement de deux France ennemies. En contraste, le changement de la société française , dans la seconde moitié du XXe siècle, est d’autant plus remarquable.
Pierre Birnbaum nous montre les transformations qui affectent les grandes institutions. L’Etat évolue. Sur le plan religieux, l’Eglise catholique, qui s’est ouverte grâce au Concile, mais aussi grâce à la réduction de sa puissance, se range, comme la majorité des autres acteurs religieux, à l’acceptation d’une “laïcité ouverte”.L’appréciation de Jean Birnbaum rejoint les travaux des historiens et de sociologues qui nous permettent de penser, à la suite du livre de Henri Mendras titré significativement: “La seconde Révolution Française”(5), qu’ une transformation irréversible s’est accomplie et que nous sommes entrés dans un nouveau paradigme d’organisation sociale et politique.
Aujourd’hui, la tendance de fond est bien l’implosion de la tradition centralisée et unitaire. Comme l’exprime la présentation du livre de Pierre Birnbaum,”Imaginer la France, de la Révolution à nos jours, c’est rencontrer immédiatement les passions rivales pour l’uniformisation. Toutes s’affrontent dans leur volonté de rendre la France homogène. Entre Sièyes et Joseph de Maistre, le libéralisme de Tocqueville se trouve réduit à la portion congrue. Le pluralisme des cultures, des territoires, des intérêts et même des langues demeure illégitime.
De nos jours, imaginer la France ne va plus de soi, tant les identifications rivales, les allégeances locales ou encore les mémoires et les cultures s’affrontent, au moment ou l’Etat et l’Eglise, les deux vieux lutteurs, déposent les armes; ou le projet républicain renonce à l’utopie et le peuple catholique à son intransigeance. Les clivages jadis tenus pour intangibles s’effritent, le local devient central. La France hésite entre l’acquisition du pluralisme et le basculement dans l’inconnu, invention d’une identité ou le sang et l’ethnicité joueraient un rôle nouveau”(4a)

Les soubresauts actuels
Aujourd’hui le jeu politique français s’inscrit dans le droit commun des démocraties occidentales. Ainsi le pluralisme progresse, mais dans le tréfonds des mentalités, les évolutions sont plus lentes, et dans telle ou telle conjoncture, on peut enregistrer des soubresauts. A cet égard, l’affaire des foulards à l’Ecole est instructive. En effet dans les années 90, cette question avait trouvé une solution dans un avis du Conseil d’Etat qui tentait de tracer une position médiane alliant laïcité et respect des croyances. Cet avis est soutenu par le Ministre de l’Education Nationale de l’époque: Lionel Jospin. Celui-ci dénonce en termes sévères “les idéologues qui ont réaffirmé une laïcité idéale avec une intransigeance glacée”(4b). Cette attitude d’ouverture est soutenue par les forces religieuses et, notamment, par l’Eglise catholique qui manifeste ainsi un changement notable par rapport à ses positions passées (4c). On sait par ailleurs combien les protestants s’inscrivent traditionnellement dans une laïcité ouverte.
Une décennie plus tard, dans un climat marqué par la crainte de l’Islamisme radical, l’opinion est emportée par une vague d’intolérance. Une commission d’experts, présidée par Bernard Stasi, se range à l’avis dominant sur la question du foulard à l’école. Une analyse du processus de travail de cette commission, publiée dans un article de la revue: Sciences Humaines (6), montre comment des personnalités qualifiées ont été influencées par le contexte médiatique et ont négligé les règles d’une méthodologie scientifique avec lesquelles certains d’entre eux étaient pourtant familiers. Pas de véritable enquête. Une absence quasi-totale de la dimension européenne. Au total une loi est votée interdisant le foulard à l’Ecole.
Ainsi, si les fondamentaux de la politique française ont changé, sur le plan des rapports entre le religieux et le politique, cet épisode, comme l’extrême allergie manifestée vis a vis des sectes (7b), montrent qu’on n’est pas encore parvenue à une “laïcité apaisée”.

Comprendre la crise actuelle
Les analyses des sociologues, en particulier Jean Baubérot, Danièle Hervieu-Léger et Jean-Paul Willaime, sont là pour nous aider à comprendre la situation et pour faciliter ainsi l’évolution des mentalités. Ainsi, dans plusieurs de ses livres (7), Danièle Hervieu-Léger montre comment l’inquiétude actuelle s’inscrit dans une évolution historique marquée par la croissance de l’autonomie des individus et l’affaissement conjugué de l’Eglise catholique et du camp laïc. “La désagrégation institutionnelle du paysage religieux contribue à déstabiliser le modèle de la laïcité à la française, ébranlé, par ailleurs, par des évolutions politiques, économiques et culturelles qui atteignent en leur principe les valeurs sur lesquelles il repose.(7a1)
Aujourd’hui, dans une société ou les croyances se développent plutôt qu’elles ne s’épuisent, différents facteurs , engendrent l’inquiétude et l’agitation. Pour beaucoup de gens, il y a la perte des points de repère qui favorisent l’anxiété. Pour d’autres, la mémoire d’un passé, lointain ou plus proche, peut se réactiver et se manifester par une suspicion vis à vis du religieux. C’est là un trait de mentalité particulièrement sensible en France. Toute crise appelle un antidote. Les travaux des sociologues permettent une compréhension des phénomènes , à partir de laquelle les gens des médias pourraient apporter une information plus objective et les politiques développer une “laïcité médiatrice”(7a2).

Les chemins de l’Europe

Dans le contexte de la mondialisation, la France est appelée à participer au concert international. Plus précisément, la politique française s’inscrit aujourd’hui dans le contexte européen. Ainsi la parution récente d’un livre de Jean-Paul Willaime: Europe et religions (8) est-elle particulièrement bienvenue. “Riche de l’entrecroisement de diverses traditions nationales en matière de relations Eglises-Etat, l’Europe est le terrain ou s’expérimente une laïcité tellement laïcisée qu’elle se trouve à même de redécouvrir la contribution que les religions peuvent apporter à la formation et à l’exercice de la citoyenneté dans des démocraties quelque peu désenchantées”(8a). L’auteur nous montre comment les religions ont participé à la construction de l’identité civilisationnelle de l’Europe et comment elles sont présentes et interagissent dans le développement des institutions européenne.

Des rapports nouveaux entre politique et religieux
Il met en valeur les rapports nouveaux qui se tissent entre la politique et le religieux dans des sociétés sécularisées et pluralistes. “La sécularisation ayant réussi, les institutions religieuses n’ont plus grand pouvoir dans et sur la société. Cette configuration religieuse dessine une nouvelle donne ou le religieux, loin d’apparaître uniquement sous la forme pré moderne de traditions résistant à la modernité conquérante, apparaît aussi sous la forme hyper moderne de traditions évitant à l’hyper modernité de se dissoudre dans une critique autodestructrice”(8b).
Jean-Paul Willaime rappelle la pensée de Tocqueville (9) qui montrait comment la conscience religieuse pouvait encourager les vertus civiques dans des sociétés profondément marquées par l’individualisme et le confort matériel. On voit aujourd’hui en Europe comment les églises contribuent à la promotion du “lien social”. De même, dans la mesure ou elles se détachent des vieilles structures de pouvoir, “elles émergent comme acteurs sociaux et deviennent sensibles à de nouvelles causes. Alors elles peuvent s’inscrire dans une société pluraliste à partir d’un lieu clairement identifiable. Dans une société de débats, c’est la condition même d’intervention du religieux dans la sphère publique.(8c).

La laïcité. Un bien commun en Europe
“S’il y a une singularité franco-française dans la façon de considérer la place et le rôle du religieux dans la société, la laïcité est un bien commun de l’Europe. Son respect et sa promotion sont compatibles avec divers modes de relations Eglises-Etats”.L’auteur illustre son propos par une comparaison entre l’Allemagne et la France. En Allemagne, la modernité et la religion n’ont pas eu le même caractère antagoniste qu’en France. Dans ce pays, c’est une révolution religieuse, la Réforme protestante, qui constitue un point de repère fondamental de son histoire. Le pluralisme confessionnel devient un pluralisme structurel dès les traités de Westphalie en 1648.

Les limites de la laïcité en France. Aspects politiques
Non seulement la laïcité n’est pas l’apanage de notre pays, mais encore son exercice est appelé à y être plus authentique. “Comme Pierre de Rosenvallon le souligne: “Si l’organisation jacobine première a fortement été corrigée, la culture politique de la généralité est restée dans toutes les têtes avec toutes ses conséquences en terme de conception de la souveraineté ou de l’intérêt général. Les prétentions du monde politique à incarner seul l’intérêt général ont continué à peser”(8d). “En France, l’unité politique s’est plus bâtie contre les pluralités de la société civile que par l’aménagement de cette pluralité. C’est particulièrement clair dans le domaine linguistique. Et, selon Jacqueline Costa Lacoux, “la France ne réserve pas aux particularismes religieux un traitement différent de celui appliqué aux particularismes linguistiques ou régionaux”(8e). “Il y a un paradoxe dans la défense par la France de sa spécificité culturelle sur la scène internationale alors même que sur son territoire, elle n’admet qu’avec réticence l’expression publique des identités culturelles”(8f).
Au total, si la décentralisation progresse, “cette politique, qui vient bousculer la tradition jacobine et centralisatrice, rencontre des résistance en France”(8g).Ces remarques, a contrario, montrent l’importance de l’évolution politique qui est intervenue dans notre pays dans les deux dernières décennies. “La France est, de fait, engagée dans un nouveau régime de l’action publique ou le rôle de l’Etat central est moins important”(8h)) et ce mouvement est congruent avec l’entrée dans l’Europe.

Les limites de la laïcité en France. Aspects intellectuels
Sur le registre des idées, une évolution est également nécessaire. Il reste, chez certains, “un parti pris philosophique considérant qu’être religieux, c’est d’une façon ou d’une autre, ne pas être libre”(8j).Ainsi l’opposition entre la France et les Etats-unis réside dans le fait qu’en Amérique, “c’est la liberté religieuse qui est première, en sorte que la séparation en découle, tandis qu’en France, dans un imaginaire de combat contre l’obscurantisme, l’horizon est celui d’une émancipation vis à vis des croyances”(8j). Jean-Paul Willaime poursuit sa réflexion par des observations très pertinentes sur la difficile réception de Max Weber et de Tocqueville en France. Les sciences sociales jouent un rôle particulièrement important dans l’évolution des représentations. “Sensibles aux données empiriques, historiens et sociologues, remettent plus facilement en cause le présupposé de la méfiance alors que de nombreux philosophes préfèrent l’abstraction du concept”(8k). Nous avons pu constater personnellement que cette observation se vérifie également dans d’autres domaines comme celui de l’éducation.

Quel horizon?
Aujourd’hui, sur le plan politique comme sur le plan des idées, la France est en mouvement. Au cours de la seconde moitié du XXe siècle, il y a eu une véritable mutation dans le paysage religieux de notre pays (7c1). On entend bien les résistances qui se manifestent aujourd’hui. Mais ce mouvement s’inscrit dans une évolution en cours de la société française. Il témoigne d’une ouverture démocratique. Il rejette une tradition totalitaire. Il débouche sur une participation accrue à la vie européenne et au concert international.
On peut donc conclure en rejoignant l’affirmation sereine de Jean-Paul Willaime qui nous invite “à passer d’une laïcité d’indifférence à une laïcité de confiance sachant intégrer l’apport des religions à l’exercice de la citoyenneté dans des démocraties sécularisées et désenchantées”(8l)

Un regard évangélique. Respecter, comprendre, discerner

Les grandes questions concernant les rapports entre politique et religieux ne passent pas inaperçues. Elles alimentent des conflits. Elles suscitent des passions. On ne peut y demeurer indifférent. Dans ce parcours, nous nous sommes limités à l’examen des sociétés occidentales: France, Europe, Etats-Unis. Et nous avons cherché à analyser ces problèmes en les situant dans leur contexte historique et sociologique. C’est pourquoi nous avons renvoyé le lecteur à quelques textes majeurs qui nous paraissent indispensables pour comprendre les enjeux.
Les sociétés occidentales examinées dans ce parcours sont parcourues, à travers leur histoire, par des débats qui sont étroitement liés à des conceptions issues du christianisme. En conclusion, nous voulons ici trouver notre inspiration dans le Nouveau Testament en évoquant quelques pistes pour l’interprétation et la compréhension.
Tout d’abord, le principe de la séparation entre l’Eglise et l’Etat, qui s’impose aujourd’hui dans les sociétés occidentales, sous des modes différents, est directement issu de la parole de Jésus dans l’Evangile: “Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu”(Matthieu 22/21). Mais au cours de l’histoire, cette parole fondatrice a été méconnue pendant une longue période. L’osmose qui s’est instaurée entre l’Eglise et l’Empire Romain, à partir de Constantin, s’est traduite dans un système politico-religieux: la chrétienté. Celle-ci a dominé pendant des siècles jusqu’à ce qu’advienne, à partir du XVIe siècle, un processus de décomposition. En analysant cette évolution, qui aboutit à l’émergence d’une période nouvelle: la post chrétienté(10). Le théologien britannique, Stuart Murray, nous aide à percevoir combien il y a là matière à réflexion. A la lumière de l’inspiration évangélique redevenue pleinement visible et active, comment opérer un tri dans l’héritage du passé? Les chrétiens sont appelés à mettre fin aux séquelles de l’hégémonie de l’Eglise, et, en même temps, à faire entendre leur éthique de vie dans le débat public.
Tandis que l’organisation impériale, qui a structuré la chrétienté, descend d’en haut et s’impose dans l’uniformité, la première Eglise, telle que le Nouveau Testament nous la décrit, s’exprime dans un mouvement de petites communautés, très diverses. Lorsque la chrétienté commence à se défaire, la même inspiration se manifeste à nouveau et va influer sur la société civile comme un germe de démocratie. C’est dans ce terreau que l’esprit d’association va trouver un climat favorable. Ainsi la régulation de la société peut s’établir sur des bases nouvelles. Dès le livre de la Genèse, dans le récit sur la tour de Babel, l’inspiration biblique nous montre la faillite d’une organisation sociale fondée sur l’uniformité. Aujourd’hui encore, nous sommes appelés à reconnaître la diversité.
L’esprit de l’Evangile est tout entier la proclamation et la manifestation de la Relation dans l’amour et le respect. Bien évidemment, cet esprit nous appelle à la paix et à la réconciliation. Les guerres de religion s’installent à l’extrême opposé et constituent un mal absolu. Jésus lui-même n’a-t-il pas été victime du fanatisme religieux?
Cet esprit nous appelle aussi à une recherche inlassable de compréhension. L’intelligence doit y prendre sa part. Il nous faut prendre en compte les réalités de la vie en société. A cet égard, nous pensons que les sciences sociales participent à cette approche. Ce parcours nous parait témoigner de la qualité de cette contribution.
Au total, cette évaluation des rapports du politique et du religieux dans les sociétés occidentales devrait nous aider à mieux nous situer dans un champ en pleine évolution et à pouvoir ainsi témoigner plus efficacement de l’Evangile.

Jean Hassenforder
Groupe de recherche. Témoins
Octobre 2004.

Notes bibliographiques :

(1) Fath (Sébastien) Dieu bénisse l’Amérique. Les religions de la Maison blanche; Seuil, 2004.

Ouvrage indispensable pour comprendre les Etats-Unis dans une composante essentielle de ce pays: la dimension religieuse en pleine évolution.

1a p15 1b p141-165 1c p163 1d p93 1e p95 1f p96.

(2) Weber (Timothy P) On the road to Armageddon; How evangelicals became Israel’s best friends. Baker academic, 2004.

Une excellente vue d’ensemble recommandée par la revue américaine des bibliothèques.

(3) Van Kley (Dale K) Les origines religieuses de la Révolution Française.1560-1791 Seuil, 2002.

Un nouvel éclairage sur la Révolution Française.

3a p546 3b p547.

(4) Birnbaum (Pierre) La France imaginée. Déclin des rêves unitaires? Gallimard, 1998 (Folio histoire).

Un point de vue original sur l’histoire française. Essentiel pour comprendre notre pays.

4a Page de couverture 4b p300 4c La première affaire du foulard p290-301.

(5) Mendras (Henri) La seconde Révolution Française 1965-1984. Gallimard, 1998.
(Avec L Duboys Fresney. Nouv. éd. mise à jour 1994) Eclairage sociologique indispensable pour comprendre la mutation de la société française.

(6) Fournier (Martine) La laïcité assiégée. Sciences Humaines, N° 147, mars 2004, p8-9.

Analyse des travaux de la Commission Stasi par plusieurs chercheurs du Groupe de sociologie des religions et de la laïcité. Sur ces travaux, on pourra lire également les observations de Jean-Paul Willaime dans son livre: Europe et religions (p324-326).

(7) a) Hervieu-Léger (Danièle) Le pèlerin et le converti. La religion en mouvement. Flammarion, 1999.

Institutions en crise; Laïcité en panne. p201-205 Conclusion. Pour une laïcité médiatrice p253-273.

7a1 p225 7a2 p253-272.

b) Hervieu-Léger (Danièle) La religion en miettes ou la question des sectes. Calmann-Lévy. 2001.

c) Champion (Françoise), Cohen (Martine) Sectes et démocratie éd. Seuil, 1999.

Ce livre collectif est issu pour une large part, des contributions à un colloque organisé par l’Association française de sociologie religieuse dès 1996. Les responsables du livre notent qu’à la différence d’autres pays, les instances officielles répugnent à prendre en compte les travaux de recherche.

Notons le remarquable chapitre de Danièle Hervieu-Léger : Prolifération américaine. Sécheresse française. (p86-102) 7c1.
Ce texte monte le contraste entre les deux paysages religieux. Mais il montre aussi combien la situation en France a considérablement changé au cours du dernier demi-siècle; “Le paysage religieux des sociétés modernes de l’Ouest apparaît de plus en plus nettement parcouru de lignes d’évolutions communes”.

(8) Willaime (Jean-Paul) Europe et religions. Les enjeux du XXIe siècle. Fayard, 2004.

Une approche synthétique apportant une clef de compréhension Indispensable pour apprécier l’avenir européen.

8a p13 8b p209 8c p263 8d p300 8e p301 8f p303 8g p305 8h p307 8j p308 8k p309 8l p341.

(9) La pensée de Tocqueville , émise dans la première moitié du XIXe siècle garde toute sa pertinence pour comprendre notre temps. Sur ce thème, voir aussi le livre de Pierre Birnbaum (4) : Chapitre premier.

Cf: Tocqueville (Alexis de) De la démocratie en Amérique.

(10) Murray (Stuart) Post Christendom. Paternoster press, 2004
Point de vue alliant des approches historiques, sociologiques, théologiques.

Cf : analyse produite par le groupe de recherche de Témoins.

Références: Groupe Recherche Temoins