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Laisser l’Esprit nous parler encore une fois dans sa nouveauté permanente par ce texte si célèbre, qui a déjà inspiré tant de lectures et d’œuvres littéraires et artistiques, dont la moindre n’est sans doute pas le tableau de Rembrandt : c’est encore une fois l’approche qui a été proposée à ce groupe de partage biblique ; une approche à laquelle est invité en fait tout chrétien devant la Parole, mais qui ne va pas obligatoirement de soi, dans la mesure où elle nous demande d’être attentif à notre « petite voix » intérieure (mais qui s’exprime aussi par les autres), entrant ainsi dans la liberté de quitter les rails confortables de nos lectures précédentes sans en rejeter l’apport.

Le contexte particulier où s’inscrit cette parabole fournit déjà une première réponse à notre recherche de sens en ce qui la concerne : face à la réaction des pharisiens, choqués de voir Jésus accueillir les « gens de mauvaise vie », ceux qui ne respectent pas toute la loi et coopèrent avec l’occupant païen, Jésus tente, en 3 paraboles, de les convaincre de l’importance de ne pas les rejeter, mais bien au contraire de se réjouir de les voir revenir vers Dieu (le fils perdu et retrouvé fait suite à deux autres : celle de la brebis, et ensuite celle de la pièce perdue et retrouvée) ; il essaye ainsi de leur montrer que l’amour et le pardon sont premiers, et définissent les vrais « justes », et non pas l’observation formaliste des commandements.

Ce petit peuple dit pécheur, ces gens des marges sont-il d’ailleurs les seuls coupables ? Leur attitude ne s’expliquerait-elle pas aussi quelque part par ce mépris des « gens bien » ? Dans une société comme dans une famille, les problèmes de certains révèlent souvent un malaise plus général ! Pensons à la façon dont les psychologues abordent aujourd’hui le cas d’un enfant difficile, en proposant à l’ensemble de la famille de s’impliquer dans le traitement. Que veut quitter le cadet ? Le père, mais peut-être aussi ce frère aîné, image des pharisiens dont la foi rigide, inadaptée aux besoins du peuple entrave toute démarche de conversion ; image quelque part de nos églises, « inadaptées aux inadaptés? » si l’on en croit l’article récent d’un journal chrétien.

Comme le fils cadet, le frère aîné est en fait en conflit avec le père, mais sans le dire ; c’est un conflit larvé ; comme son frère, il lui reproche d’entraver ses désirs spontanés, d’être un « empêcheur de  jouir en rond »  ; alors que le fils cadet affirme son identité, sans doute parce qu’il a avec son père une relation suffisamment confiante pour oser s’opposer et demander ; comme l’adolescent qui a des rapports suffisamment solides avec ses parents pour exprimer ses désirs, sans dissimulation. Et cette affirmation de son identité pourra finalement lui permettre de mieux obéir par la suite, d’exprimer une obéissance « authentique » en quelque sorte, comme l’un des deux fils de la parabole de Mathieu (21, 28,32), qui refuse d’abord de travailler dans la vigne du père, et qui ensuite se repent et y va.

Le père de la parabole de Luc n’essaie pas de retenir le cadet, il l’aime assez pour ne pas l’attacher ;  il le laisse partir et lui donne la part de l’héritage qui, selon son fils, lui est « due ».  Son amour est celui du père céleste qui fait pleuvoir sur les « justes et les injustes », et celui que Jésus manifeste à l’égard des perdus (ou déclarés tels par les pharisiens) : un amour qui est d’autant plus frappant qu’il est tout à fait conscient de la gravité de leurs fautes et des conséquences dramatiques qu’elles peuvent avoir, comme le montrent bien, de façon imagée, plusieurs éléments de la parabole, et tout d’abord le choix initial du fils cadet : demander sa part d’héritage avant la mort de son père est un comportement très inhabituel (un seul exemple dans la Bible) que certains auteurs ont même assimilé à un  parricide symbolique…le cadet est parti avec l’héritage comme si le père était mort, et en fait c’est lui qui, après avoir dissipé ces biens, en arrive à « mourir » de faim (une « mort » qui entre d’ailleurs en résonance avec une famine générale : crise personnelle et crise économique vont de pair !) ; d’ailleurs le verset 24 (« car mon fils que voici était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé ») montre de façon on ne peut plus nette que la séparation d’avec le père céleste (« j’ai péché contre le ciel et contre toi ») est en réalité la mort, et  que les retrouvailles avec lui sont la vie.

La parabole est centrée davantage sur la générosité du père que sur la conversion du fils, dont la repentance est loin d’être parfaite ! comme beaucoup d’entre nous, c’est sous la pression de l’épreuve, de la « faim », qu’il se décide à « rentrer en lui-même » ; ce qui l’amène dans un premier temps à la réflexion (les ouvriers de mon père sont mieux traités, mon père est donc un meilleur maître que le mien) et ensuite à la repentance : il passe sur son orgueil, se reconnaît pécheur, indigne d’être appelé fils, et accepte l’humiliation d’un retour sans gloire, en position de mendiant, manifestant à partir de là une véritable démarche ; il se met en route vers le Père, comme Abraham se mettait en route vers le pays promis ; si ce n’est qu’à la différence d’Abraham, il ne part pas vers l’inconnu, il retourne vers le connu (mais vers l’inconnu de la réaction de son père !).

Cette démarche est la condition pour saisir la grâce, que le père accorde du plus loin qu’il voit arriver son fils (le guettait-il régulièrement ?) dans un débordement d’amour qui s’exprime par un comportement  très inhabituel dans la culture juive à cette époque : il se précipite et l’embrasse chaleureusement, et cela avant même que son fils ait eu le temps de faire acte de contrition, de « réciter sa leçon » apprise dans le pays lointain et peut-être répétée pendant le parcours ! montrant qu’il était encore dans le devoir, dans le rituel,  alors que son père était toujours dans l’amour, l’amour de Dieu qui est antérieur à la repentance ; et deux signes viennent nous montrer que le cadet est alors rétabli pleinement dans sa condition de fils : son père lui met aux pieds les sandales, symboles de l’homme libre (les esclaves allaient nu-pieds), et au doigt l’anneau, symbole de l’autorité retrouvée (c’est ce que le pharaon avait donné à Joseph pour l’installer dans la fonction de premier ministre).

Mais le fils aîné ne peut partager la joie du père, manifestée par ce festin auquel toute la maison est appelée à participer ; la musique et les danses semblent déjà provoquer sa méfiance (montrer sa peur de l’insolite ?) ; il reste en recul, se renseigne auprès d’un serviteur. Et la révélation qu’il reçoit provoque une vive réaction de colère et de jalousie ; il ne peut renoncer au jugement qu’il porte sur ce frère pécheur, dépasser la jalousie qu’il ressent par rapport à celui qui a osé exprimer ses désirs, lui qui s’est contenu si longtemps, alors qu’il aurait pu déjà disposer de tout ce qui appartenait à son père (« mon fils, tu es toujours avec moi, et tout ce que j’ai est à toi ») : Dieu n’hésite pas à partager avec nous des choses importantes, dans le cadre d’une relation de confiance. Du même coup, il se condamne à rester encore dans la frustration : après s’être privé du plaisir d’être avec un père prêt à tout partager avec lui, il se prive maintenant du plaisir des réjouissances dont il n’est pas l’objet premier, passant ainsi à côté du bonheur de l’amour que son père essaie de lui faire partager (« il fallait bien s’égayer et  se réjouir, parce que ton frère que voici était mort, et qu’il est revenu à la vie »).

Le cœur du père est toujours le même : il a couru au devant de son fils cadet pour l’accueillir dans sa pauvreté ; il court maintenant derrière l’aîné pour le ramener à la maison (et à de meilleurs sentiments), dans une position d’humilité, le « priant » de revenir sur sa décision. Notre  Père vient toujours  nous chercher là où nous sommes, sans se laisser rebuter par telle ou telle situation particulière.

Alain Bourgade
sur la base des notes prises par de Gisèle McAfee

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