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L’inattendu de Dieu, ou la gratuité de la grâce : deux titres possibles pour ce texte ; mais ces expressions différentes ne renvoient-elles pas toutes les deux à une tendance très naturelle chez l’être humain ? Celle qui consiste à s’attendre spontanément à devoir payer le prix de tout bienfait, d’une façon ou d’une autre ?

Quand le roi d’Israël reçoit du roi de Syrie la lettre lui ordonnant de guérir de sa lèpre Naaman, le messager qui la lui apporte,  il prend peur : sa récente défaite devant ce même roi ne lui laisse pas le choix, il lui faut obéir ! Mais comment ? En tant que roi, il se sent impuissant à résoudre le problème (« suis-je Dieu, moi ? ») ; peut-être parce qu’il raisonne finalement par son rang, plaçant ainsi le pouvoir politique au dessus du pouvoir religieux : le roi d’Israël semble penser comme le roi de Syrie, qui certes, reconnaît la puissance et prend en compte la supériorité du Dieu d’Israël, mais donne l’ordre de guérison !

Le roi d’Israël ne songe pas un instant à son prophète ! Dans ce récit, chez les Syriens, comme chez les Hébreux, ce sont les « petits » qui semblent les plus aptes à recevoir la pensée de Dieu, à débloquer la situation :  la fillette captive sait qu’il y a un prophète chez les Hébreux, et elle le fait savoir (verset 3) ; les serviteurs de Naaman raisonnent leur maître, touché dans son orgueil (« si le prophète t’avait dit de faire quelque chose d’extraordinaire, ne l’aurais-tu pas fait ? A plus forte raison »…. verset 13).

Car Naaman veut décider comment se passera la guérison, il oublie sa position de demandeur et vient en vainqueur syrien, qui s’attend à une réception digne de son rang : il est très surpris de voir qu’Elisée ne vient pas au devant de lui ; peut-être s’attendait-il même à être touché par lui, bien que lépreux ? Il est ensuite profondément irrité : il s’attendait à une guérison compliquée, et on lui demande de se plonger tout simplement dans l’eau du Jourdain 7 fois de suite !

Quoi de plus naturel, pourtant, que l’eau du Jourdain, où s’effectue le baptême ? Un fleuve, il est vrai, moins « prestigieux » que les fleuves de Syrie ! Naaman a du mal à comprendre que le potentiel de guérison est dans l’œuvre de l’Esprit de Dieu, pas dans une logique sacrificielle ; mais ici, il y a rupture dans l’échange, pas de contrepartie au don de Dieu ! Et comme beaucoup d’entre nous, Naaman a des représentations à priori qui le bloquent, qui l’empêchent dans un premier temps de recevoir ce qui lui est destiné.
Il est pourtant sensible aux arguments, et sans doute aussi à l’affection manifeste de ses serviteurs, désireux de le voir guéri ; il avait déjà été touché par la sollicitude de la petite esclave, dont le témoignage l’avait convaincu d’emblée ! Importance pour lui, comme pour nous, de la présence à nos côtés de personnes qui nous témoignent de l’amour et de la compassion.

Naaman connaît ensuite une véritable conversion, une guérison du cœur ; il retourne vers Elisée ; plus d’exigences, mais une reconnaissance qui veut encore s’exprimer par les cadeaux somptueux qu’il avait préparés pour obtenir, suivant l’usage, les faveurs de l’homme de Dieu ; tant il est vrai que les exigences varient suivant la maturité dans la foi ; on peut aussi dire  merci alors qu’on n’a pas demandé une chose précise.

Elisée refuse tout cadeau, car la guérison est gratuite puisque don de Dieu ; mais la vue de toutes ces richesses provoque la convoitise de son serviteur, Ghéhazi : poussé par une véritable « addiction », il commet un acte tout à fait contraire à sa charge : il entre dans l’hypocrisie la plus délibérée et la plus blasphématoire par rapport à Naaman, allant jusqu’à prendre le nom de Dieu lors de sa démarche ! (« par la vie du Seigneur, je vais courir après lui ! »)

Il essaye ensuite de tromper son maître, mais celui-ci est un prophète, un « homme de Dieu », dont les charismes lui permettent de voir au-delà de ses sens, et de dévoiler une imposture d’autant plus grave qu’elle a été commise par un homme déjà béni par sa situation particulière

La maladie, ou son aggravation, peut être la conséquence d’un tel choix ; c’est ce que déclarera plus tard Jésus à l’infirme guéri près de la piscine de Bethesda : « tu as été guéri, ne pèche plus, de peur qu’il ne t’arrive quelque chose de pire. »

Le choix de Ghéhazi va le rendre très malade ; son impureté est en effet plus profonde que celle de Naaman, il s’est engagé à fond dans la tromperie ; la lèpre, qui était une faiblesse, un handicap chez Naaman, devient chez lui une condamnation  « s’attachant à lui et à sa descendance pour toujours ».

Naaman, lui, est reparti vers son pays avec une foi nouvelle, réalisant que s’incliner avec son roi devant un autre dieu, au temple syrien, n’était plus de mise : prise de conscience qui fut pour Elisée le signe de son changement et de sa sincérité (verset 19 :« va en paix ! ») ; un changement en relation avec la promesse faite à Abraham en Genèse, 12, 2-3, qui avait annoncé que toutes les familles de la terre seraient au bénéfice de la grâce ; Naaman hier, nous aujourd’hui.
Alain Bourgade
Sur la base des notes prises par Gisèle McAfee

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