Les « Fresh expressions » en Grande-Bretagne : point de vue d’un pionnier. Propos de Michaël Moynagh recueillis par Pippa Soundy en réponse aux questions d’Alain Gubert et de Jean Hassenforder (Témoins). - Témoins

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         Au tournant de deux millénaires, dans un livre retentissant . « Changing World. Changing Church » (1), Michaël Moynagh, à la fois pasteur et prospectiviste, a lancé un cri d’alarme concernant le manque de pertinence des églises traditionnelles en Grande-Bretagne et le déclin correspondant, mais aussi, en regard, un message d’espoir en mettant en évidence de nombreuses initiatives parties de la base, un courant d’église émergente. Cet avertissement a porté ses fruits. De grandes églises ont accepté de se remettre en cause et de reconnaître les communautés innovantes. Cela a été particulièrement le cas de l’Eglise anglicane à travers le rapport publié en 2004 . « Mission shaped church » (2).

         Michaël Moynagh a accompagné le mouvement en exprimant, à partir de l’expérience, des orientations et en communiquant de précieux savoirs-faire. Il publie ainsi en 2004 . « Emergingchurch.intro » (3). Aujourd’hui, l’œuvre de Michaël Moynagh fait référence. Ainsi vient-il de publier en 2013 un livre majeur, une somme de connaissances en conjuguant des approches pratique, sociologique, théologique . « Church for every context » (4).          En juin 2004, invité à Paris, par les associations Evangile et Culture et Témoins, Michaël Moynagh a animé une rencontre sur l’Eglise émergente (5). Son attention et son amitié pour la France ne se sont pas démenties par la suite (6). De son côté, Témoins a poursuivi son travail d’information pour faire connaître les réalisations remarquables du courant émergent en Grande-Bretagne (7). Aujourd’hui, Pippa Soundy (8) a recueilli les propos de Michaël Moynagh en réponse aux questions d’Alain Gubert et de Jean Hassenforder, acteurs du petit groupe de recherche de Témoins. Voici quelques extraits des questions et des réponses.

1 Dans votre livre . Church for every context », vous évoquez la sécularisation comme une hypothèse qui pourrait être démentie par la pertinence accrue de nouvelles formes d’église, plus particulièrement à travers le développement de communautés nouvelles . les « fresh expressions ». Dans les années récentes, à travers le rapport de recherche sur les « fresh expressions » reliées à l’Eglise anglicane (janvier 2014), il apparaît que celles-ci sont en forte expansion depuis 2010 (2010-2012). Comment percevez-vous l’évolution des communautés nouvelles en Grande-Bretagne au cours de ces quinze dernières années. Est ce que vos observations confirment ce démenti ?

Michaël Moynagh. La croissance des « fresh expressions» s’est effectivement accélérée après un démarrage très lent. Ainsi, dans l’Eglise méthodiste, on décompte un accroissement de 15% durant la seule dernière année… Cependant il n’est pas évident que ces groupes sont réellement des communautés ecclésiales, mais davantage des « cultes familiaux » (« family service ») mis à jour…

Oui, je pense que ces découvertes peuvent disqualifier la thèse de la sécularisation. Il est possible que nous voyons apparaître des communautés dans des contextes très différents si les « fresh expressions » continuent de se répandre au rythme actuel.

2 Aujourd’hui, dans le développement des « fresh expressions », quelle est la part de l’action missionnaire directe et volontariste des églises et une émergence plus spontanée de groupes nouveaux avec un leadership laïc ?

M.M. En Grande-Bretagne, les « fresh expressions » sont, en majorité, la résultante d’une mission menée par les églises et la plupart de ces communautés suscitées par l’église sont dirigées par de laïcs. Dans les « fresh expressions » anglicanes, les leaders laïcs reçoivent de plus en  plus une reconnaissance de l’évêque pour animer leur communauté, et restent en relation avec le leader ordonné de l’église locale traditionnelle. D’une certaine façon, cela continue la tradition des évangélistes affectés localement (comme ceux relevant d’un mouvement d’évangélisation anglican . la « Church army »). Aux Etats-Unis, la situation est différente. Il y a davantage de communautés qui se forment spontanément à partir de groupes indépendants. Ainsi, nous voyons deux chemins, deux modèles.

3 Y a-t-il des risques de « récupération » de ces communautés nouvelles par des schémas institutionnels promus par des églises classiques ?

M.M. C’est rarement un problème. Il y a plus de chance que des « fresh expressions » soient stoppées (peut être par l’arrivée d’un nouveau membre du clergé) plutôt que d’être réincorporées par l’église traditionnelle.

4 Les « fresh expressions sont en principe orientées vers l’évangélisation des milieux hors église. Mais n’y a-t-il pas un besoin analogue de changement chez des chrétiens encore apparentés aux églises classiques ? Ainsi, l’église émergente concerne  également des chrétiens encore apparentés aux églises classiques, mais cherchant une expression plus libre et plus créative, plus authentique à leurs yeux. Cet aspect est mis en évidence par le livre de Gerardo Marti et Gladys Ganiel . « The deconstructed church ». Que se passe-t-il à cet égard en Grande-Bretagne ?

M.M. En réalité, il y a deux programmes différents . renouveau de l’église classique et développement d’une « fresh expression ». Les deux sont valables. On devrait éviter de les mélanger et savoir ce qu’on essaie de réaliser. Ayant dit cela, les « fresh expressions » peuvent elles-mêmes avoir pour effet de renouveler l’église locale traditionnelle.

5 Dans votre livre . « Church for every context », vous avez mis en évidence l’apparition en Grande-Bretagne d’une nouvelle culture, une nouvelle éthique sociale. L’Eglise émergente n’est-elle pas appelée à prendre en compte tout particulièrement cette évolution, ce changement de paradigme des mentalités ?

M.M. S’il est vrai que nous pouvons discerner des tendances sociologiques, la tâche des « fresh expressions » reste simple . trouver un groupe de gens à aimer et à servir, ce qui a pour résultat de les ouvrir à l’Evangile. Cela signifie que nos communautés nouvelles doivent rester petites, locales (que ce soit un voisinage, une école ou un lieu de travail) et diverses. Nous sommes appelés à trouver des manières nouvelles de servir dans une société post-moderne, mais la forme du ministère pour chaque communauté nouvelle sera spécifique en fonction du groupe de gens.

6 Comment l’Eglise émergente en Grande-Bretagne trouve-t-elle les moyens de dialoguer avec la nouvelle culture ?

M.M. Nous devons nous rappeler que notre rencontre avec les gens se réalise bien au delà du registre cognitif. Elle est davantage expérientielle. La praxis vient d’abord, et c’est à partir de leur expérience de la communauté que les gens viennent à la foi en Jésus. Je pense que la vie selon l’Evangile se traduit dans une vie commune (« communal life ») avec Jésus.

7 Si on compare l’approche des « fresh expressions » à celle qui est mise en œuvre dans les initiatives classiques d’évangélisation, il semble que cette approche met l’accent sur une dimension relationnelle comme vous l’écrivez . « écoute, service, incarnation ». Cette approche est bien accueillie dans le nouveau contexte sociologique. Elle découle de l’Evangile. Pouvez-vous expliciter la vision théologique correspondante ?

M.M. Oui, dans les « fresh expressions », nous adoptons une approche relationnelle. Je l’indique sur un diagramme à la page 208 du livre . « Church for every context ». Ma vision théologique correspondante est d’unir la « grande mission » (faire des disciples) avec le « grand commandement » (aimer notre prochain). Historiquement, l’Eglise a eu tendance à développer ces deux voies séparément et s’est focalisée soit sur un engagement personnel à la suite de Christ, soit sur une action sociale. Dans nos communautés nouvelles, nous devons tenir les deux bouts et résister à la tentation de nous polariser.

8 Par rapport à la nouvelle culture, n’y a-t-il pas une nouvelle approche théologique à développer ?

M.M. Je suis en train de développer une théologie pour les « fresh expressions » autour de la nature du don. L’église doit être un don à la société. La mission, c’est l’église qui se donne. Le don s’effectue dans la vie quotidienne au sein de la communauté. La dynamique du don engendre davantage de don. Pour les communautés, aller en profondeur dans un contexte, cela signifie toujours être locale et petite.

9 Auprès de quels théologiens, les « fresh expressions » peuvent-elles trouver des ressources en réponse à leurs questions ?

M.M. Je trouve une inspiration particulière pour les « fresh expressions » chez John Millbank, Moltmann, Rowan Williams et Lesslie Newbigin.

10 En France, l’Eglise émergente peine à se développer. Comme l’évolution des mentalités est comparable dans les deux pays, France et Angleterre, les obstacles peuvent être davantage attribués à une offre inadaptée des églises dans un climat où le pluralisme est moindre et où des rigidités se manifestent. Dans ce contexte, dans le cadre de Témoins, association chrétienne interconfessionnelle, une réflexion s’esquisse sur un projet . utiliser l’approche internet pour relier global et local et permettre l’apparition de petits groupes locaux associés dans un réseau. Qu’en pensez-vous ?

M.M. Oui, nous devons beaucoup travailler pour développer des réseaux. Des réseaux de petits groupes, voilà une voie qui va de l’avant et internet est un bon endroit pour partager des histoires. Cependant, nous avons trouvé que les pionniers ne se connectent pas en ligne (en dehors de contacts superficiels) s’ils ne connaissent pas vraiment les gens. Cela veut dire qu’il y a besoin de réseaux locaux et de groupes d’apprentissage locaux en plus des sites internet. Quelque part, nous avons besoin de nous assurer que chacun a une bonne formation dans les méthodes de base de l’évangélisation. Bien que cela ne soit pas l’approche unique, internet est un outil nécessaire et dans quelques pays, j’ai travaillé en ce sens, là où la formation initiale des leaders d’église ne leur avait pas apporté cette base.

11 Pour permettre de nourrir ces nouvelles expressions, quelles ressources spécifiques ont été créées et organisées ?

M.M. La ressource la plus utile, c’est vraiment les histoires et les récits que l’on rassemble et auxquels on donne accès. Nous avons eu du succès en produisant des DVD avec des histoires concernant la vie des « fresh  expressions ». De plus, nous organisons des rencontres pour pionniers (tous ceux qui sont impliquées dans de nouvelles communautés) et des groupes d’apprentissage pour les leaders.

12 Comment le courant chrétien émergent en Grande-Bretagne peut-il apporter une aide pour favoriser le développement des expressions chrétiennes émergentes dans d’autres pays, par exemple en France ?

M.M. Nous aiderons, de toutes les manières possibles. Des voyages d’étude nous paraissent un très bon moyen pour aller de l’avant. Je suggère aussi de commencer à organiser des conférences régionales.

Interview de Michaël Moynagh par Pippa Soundy autour des questions d’Alain Gubert et de Jean Hassenforder

 

(1)            Moynagh (Michaël). Changing world. Changing church. Monarch books, 2001. Mise en perspective ** Voir sur ce site ** . « A monde qui change, église qui change » .  Ce livre a été traduit en français . Moynagh (Michaël. L’Eglise autrement. Les voies du changement. Empreinte, 2003

(2)            Mission-shaped church. Church house publishing, 2004. Voir à ce sujet le dossier organisé par Andy Buckler . « A propos des nouvelles formes d’église, dans . Perspectives missionnaires, 2006/1, N° 51

(3)            Moynagh (Michaël). Emergingchurch.intro. Monarch book, 2004.  Mise en perspective  ** Voir sur ce site ** . « Le courant de l’Eglise émergente. Un état d’esprit. Un processus ». Monarch book, 2004

(4)            Moynagh (Michaël). Church for every context. An introduction to theology and practice. SCM Press, 2012 ** Voir sur ce site ** Présentationdu chapitre sociologique . « Nouvelle éthique sociale. Nouveau genre de vie. Questions pour les églises » .

(5)            Le vécu, la pratique et la théologie de l’Eglise émergente. Conférence de Michaël Moynagh le 5 juin 2004 à Paris.  ** Voir sur ce site ** Compte-rendu par Françoise Rontard.

(6)              ** Voir sur ce site ** . « Interview de Michaël Moynagh. Où en est l’Eglise émergente en Grande-Bretagne ? » (2008) .

(7)            « Des communautés chrétiennes émergentes. Pourquoi ? Comment ? Questions et réponses sur les « fresh expressions »  ** Voir sur ce site **. Récemment  ** Voir sur ce site **. « La montée des églises émergentes en Grande-Bretagne. Un phénomène impressionnant » .

(8)            Pippa Soundy, pasteure-prêtre dans l’Eglise anglicane et amie de Témoins, a participé à la rencontre  de témoins du 11 novembre 2011  ** Voir sur ce site **. Elle a écrit plusieurs articles  ** Voir sur ce site **. « Comment des chrétiens de différentes confessions s’unissent pour créer un espace convivial au service le l’Autre » . Et  ** Voir sur ce site **« La société collaborative. Un mouvement en émergence. Un avenir pour l’humanité dans l’inspiration de l’Esprit » .

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