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     Dans quelle mesure la culture des églises parvient-elle à rester en phase avec des mentalités qui participe à la mutation de la culture globale ? La réponse varie selon les églises et selon les régions.

Depuis près de quinze ans, le groupe de recherche de Témoins (1) analyse la pertinence de l’offre des églises à l’échelle internationale. Et face à l’écart entre les propositions des institutions et les attentes des gens, au recul que cet écart suscite dans la fréquentation des églises, nous mettons en évidence les innovations qui permettent la mise en route de dynamiques nouvelles.

 

         Comme association chrétienne interconfessionnelle, Témoins se sent tout à fait habilité et qualifié pour aborder ces question dans un champ global qui inclue toutes les églises, mais il s’interdit parallèlement toute immixtion dans les affaires intérieures de telle ou telle d’entre elles. Cependant, le groupe de recherche de Témoins ne peut rester indifférent à la conjoncture. Si les lecteurs peuvent trouver dans les études que nous publions depuis plus d’une décennie, des éléments d’interprétation pour évaluer une situation, il n’en demeure pas moins que, face à un événement majeur, il est bon de rappeler notre approche et la compréhension qui en résulte. En ce qui concerne l’Eglise catholique qui est aujourd’hui sujette à toutes les interrogations, elle s’inscrit depuis le début dans notre champ de recherche et donné lieu parfois à des analyses spécifiques (2). On peut également rappeler ici la manière dont un prêtre et sociologue australien,

Gerald Arbuckle a montré comment la mise en œuvre du Concile Vatican II s’est heurtée à une absence de leadership pour maintenir le cap en dépassant les antagonismes (3).

         Aujourd’hui, la renonciation du pape Benoît XVI à sa fonction fait l’objet de très nombreux commentaires auxquels on pourra facilement se référer. Bien sûr, cet événement est aussi un révélateur. En regard de la mutation culturelle qui se poursuit et même s’accélère, comment ne pas être interpellé par ce qu’on sait d’un  groupe dirigeant dans les termes d’une société patriarcale en complet déphasage par rapport à la culture mondiale ? En regard de l’évolution de nos sociétés, non seulement vers la généralisation des fonctionnements démocratiques, mais au delà vers l’émergence de processus participatifs, comment ne pas être interpellé par une gouvernance qui se caractérise comme une hiérarchie descendant de haut en bas et comme l’expression d’un milieu clos qui s’auto-reproduit puisque les grands électeurs du prochain pape ont été nommés pour une bonne part par le précédent. On  peut s’étonner que l’empreinte des mentalités soit telle que ce mode d’élection n’ait pas été remis en cause.

Quelle interpellation pour les croyants qui cherchent une inspiration dans le Nouveau Testament, inspiration avec laquelle le Concile Vatican II avait renoué dans la mise en valeur de la collégialité !

         Bien sûr ce regard est partiel. Les réalités humaines dépassent nos catégories d’analyse. Mais cette approche est néanmoins fondamentale.

L’épuisement de la monarchie pontificale

         Au fil des années, la recherche menée à Témoins a été éclairée par les travaux de Danièle Hervier-Léger, sociologue, directrice d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales. Son livre :

« Le pèlerin et le converti » (4) , publié en 1999, demeure une source d’inspiration privilégiée.  Sa réflexion sur l’autonomie croyante éclaire toujours notre approche (5). Aujourd’hui, Danièle Hervieu- Léger nous paraît une des personnalités les plus qualifiées pour analyser la situation actuelle de l’Eglise catholique. Ainsi, c’est à elle que nous faisons appel aujourd’hui pour éclairer les conditions et les enjeux de l’élection d’un nouveau pape en présentant l’article qu’elle vient de publier à ce sujet sur le site du journal « Le Monde » (6). Nous rejoignons son propos sur « L’épuisement de la monarchie pontificale ».

         Par delà les commentaires concernant la renonciation de Benoît XVI, ce choix inattendu « pose à l’Eglise catholique, sans échappatoire possible, la question de sa gouvernabilité ».

         Danièle Hervieu-Léger replace cet épisode dans une perspective historique. « La question de la gouvernabilité se pose en réalité, depuis le moment où l’Eglise, rompant avec l’enfermement intransigeant auquel l’avait conduit son rejet global du monde nouveau issu de la Révolution française, a choisi d’entrer en dialogue avec un monde auquel elle voulait envoyer un message de sens… Un tel tournant opéré par le

Concile Vatican II, impliquait une considération positive des aspirations et des attentes d’une société que l’institution romaine savait ne pouvoir réunifier sous sa tutelle spirituelle directe ». Ainsi décrit-elle le passage « d’un rêve de reconquête, conduite par une Eglise pensée comme une armée rassemblée derrière un chef » à l’idéal « d’un   témoignage évangélique portée par une Eglise définie comme « Peuple de Dieu »….

         Mais « une furieuse polarisation entre deux camps a suiviPaul VI a usé son pontificat à tenter de conjurer l’éclatement de l’institution, sans parvenir à donner au modèle conciliaire l’assiette organisationnelle qui aurait fait prendre corps à l’idéal rénové d’une communion ecclésiale compatible avec la reconnaissance de la pluralisation de l’institution ». Les deux papes qui ont suivi,

Jean-Paul II et Benoît XVI, « chacun , à leur manière propre, se sont employés à conjurer le péril de la dislocation qui mine le corps ecclésial, mais ils l’ont fait, l’un et l’autre, en travaillant à une relégitimation de la centralité pontificale, hors de laquelle aucun des deux ne pouvait penser l’unité de l’Eglise ». Dans les deux cas, cette logique a échoué.

         Ainsi, le diagnostic posé au départ par Danièle Hervieu-Léger éclaire aujourd’hui la question posée quant à la gouvernance de l’Eglise catholique. Elle évoque « la  réalité d’un  monde emporté, à vitesse accélérée, dans une spirale de changement qui, sur tous les fronts, place en porte à faux l’Eglise, son discours, ses normes, son organisation et ses pratiques de l’autorité »… « La figure du pape monarque, gouvernant seul et d’en-haut un corps ecclésial supposé homogène (est) emporté dans le même mouvement. Il est devenu impossible, depuis le sommet romain, de tenir tous les fils d’une Eglise confrontée à la fois à la sécularité montante du monde occidental, à la disparité croissante des situations des églises nationales et au choc de la concurrence religieuse à l’échelle planétaire. Il est devenu de moins en moins plausible, de compenser par une centralisation idéologique et disciplinaire renforcée la dissémination des communautés détachées de l’armature d’une civilisation paroissiale définitivement moribonde ».

         Dans le monde d’aujourd’hui, il y a un mouvement d’unification, mais l’évolution des mentalités s’effectue à des rythmes différents selon les contextes et s’inscrit dans la spécificité des cultures. Aujourd’hui, « face au défi de la pluralisation interne et externe qui disqualifie le système centralisé et resté monarchique du pouvoir romain, aucune recharge venue d’en haut ne peut reconstruire l’Eglise comme un corps. Redonner toute sa place à la collégialité que Vatican II appelait de ses vœux est probablement aujourd’hui la seule voie permettant de retisser l’unité de l’Eglise romaine et de refonder la primauté de l’évêque de Rome comme garant de la communion des églises locales. Il y faut, comme condition nécessaire que le pape cesse d’être le seul évêque dans l’Eglise ».

         On peut évidemment s’interroger sur la plausibilité de la réalisation de ce scénario, mais ici Danièle Hervieu-Léger montre la direction. Cet enjeu nous paraît concerner l’ensemble des chrétiens des différentes dénominations, car la reconnaissance de la pluralité dans une des composantes du christianisme favoriserait l’unité dans la diversité.

Jean Hassenforder

(1)            Genèse et orientations du groupe de recherche de Témoins : « La dynamique de Témoins ». ** Lire l’article sur ce site ** 

(2)            Plusieurs articles concernant le milieu catholique, entre autres :
– « Du neuf chez les cathos. Représentations et pratiques nouvelles du faire église » ** Lire l’article sur ce site ** 
– « La théologie catholique dans une Eglise en crise.  Une contribution de Bernard Sesboüé » 
** Lire l’article sur ce site **
– « La messe dominicale. Une forme qui s’épuise » 
** Lire l’article sur ce site ** 
– « Crise de l’institution catholique. Une approche en terme de cultures » 
** Lire l’article sur ce site ** .
– « La crise de l’Eglise catholique aux Etats-Unis » 
** Lire l’article sur ce site ** 

(3)            Arbuckle (Gérald A). Refonder l’Eglise. Dissentiment et leadership. Bellarmin, 2000

(4)            Hervieu-Léger (Danièle). Le pèlerin et le converti. La religion en mouvement. Flammarion, 1999 (Publié aujourd’hui en livre de poche)

(5)            « L’autonomie croyante. Questions pour les églises. Entretien avec Danièle Hervieu-Léger » ** Lire l’article sur ce site**

(6)            ** Voir sur le site du Monde ** l’article de Danièle Hervieu-Léger : « L’épuisement de la monarchie pontificale » (28 février 2013)