L'église liquide - Témoins

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En participant à un colloque francophone sur le thème de l’église missionnelle ou émergente, je n’ai pas pu m’empêcher de penser qu’on devrait appeler ce mouvement naissant du nom d’ « église liquide ».

Pour moi, l’eau est le meilleur symbole à utiliser pour parler de ce que l’église devrait être aujourd’hui. Mais peut-être plus que l’eau, c’est la notion de liguide qui m’intéresse. Un liquide est appelé à prendre la forme du récipient qu’on lui propose, sans pour autant perdre sa qualité première. N’est-ce pas un peu l’illustration de ce texte de Paul qui disait que le chrétien était dans ce monde (il épousait le récipient) sans pour autant être du monde (sans perdre sa spécificité de chrétien). L’église est comme un liquide donné pour que le monde s’abreuve, se réhydrate, s’arrose. Le liquide devrait aller vers la plante et non l’inverse. Une oratrice, dans ce colloque, parlait de s’incarner dans le monde, au lieu d’attirer le monde à l’intérieur de ses murailles.

Le marécage

Jusqu’à la fin du Moyen-Âge l’église est devenue tellement puissante en Europe, politiquement et religieusement parlant, qu’elle a investi toute la vie : religieuse, économique, culturelle, sociale. Au fond, elle a transformé l’espace européen en un vaste marécage, infesté par les moustiques. Un marécage est un biotope en soi, mais je pense que la vision du Royaume de Dieu ne colle pas tout à fait avec celle d’un « marécage ». Dans les questions environnementales, lorsque tout un territoire se transforme peu à peu en marécage, éliminant de ce fait d’autres écosystèmes, les spécialistes sont inquiets pour les équilibres de vie.

La tendance à radicaliser et à rationaliser ce qui marche est une tentation bien humaine. Toujours plus loin, toujours plus haut, toujours plus performant. Surtout si on a les moyens et chaque civilisation cherche non pas à imposer la pluralité, mais à imposer une monoculture et à vouloir dominer. Le triomphe apparent de la chrétienté au Moyen-Âge a été en même temps son tombeau. Lorsque s’y mêlent encore de puissants leviers technologiques comme par la suite l’imprimerie et les médias propulsés par l’électricité, cette tendance prend des proportions inquiétantes.

Le désert

Lorsque les Réformés sont arrivés, ils ont mis en route leur talent et un nouveau savoir-faire pour assainir le marigot. Ils ont drainé, asséché à tout va avec une ardeur incomparable pour redonner à l’eau sa vraie dimension, celle d’être nourricière, celle d’abreuver, celle d’être là sans être là. Ils ont tout fait pour créer des espaces de liberté face à la religion ambiante. Peu à peu sont apparus à nouveau des îlots où l’église n’était plus la maîtresse incontestée, mais seulement la conseillère, l’inspiratrice. La raison, le raisonnable étaient les moteurs ou les moyens de cet assainissement mais comme auparavant pour la constitution du « marécage », les élites ont poussé leur logique trop loin. De bénéfique au départ, le drainage à outrance a provoqué l’assèchement complet et en fin de compte la désertification.

Le bocal
Au XIXème siécle, une poignée de chrétiens, surtout en Angleterre et par la suite dans d’autres pays européens comme la Suisse, ont pris conscience de cet assèchement spirituel. Ils ont passé par un profond réveil et l’histoire de l’eau a repris une nouvelle dimension. Les évangéliques issus de ces bouleversements ont pris la question de l’eau sous un autre angle. Leur désir fondamental, c’était de garder l’eau pure. C’était en fait des écologistes spirituels. Ils ont érigé des doctrines, des pratiques, des règles pour ne pas souiller l’église. Le principe de base était la séparation avec le monde. De grands mouvements de sanctification (de purification) ont façonné la vie de l’église. Tout naturellement, pour garder cette eau, on l’a mise dans un bocal avec un couvercle. Elle se garde mieux « propre ». La preuve ? Par exemple, pour la St Cène il fallait montrer patte blanche. Des mouvements comme les darbystes ont poussé la notion de pureté, jusqu’à trier sur le volet ceux qui pouvaient communier et ceux qui en étaient exclus, lettre de recommandation à l’appui. Les gens venaient à l’église au lieu que l’église vienne à elle. Elle a donc dû devenir « attractionnelle » avec un fort accent mis sur le témoignage personnel. Pour attirer les gens dans le « bocal » il fallait qu’il soit convaincant. Toute la stratégie d’évangélisation des évangéliques consiste à remplir le bocal ou plutôt à faire prendre aux gens un bain dans le bocal. Ce qu’ils appellent « conversion ». C’est donc, avant tout une évangélisation sélective.
Cette approche de la réalité spirituelle a entraîné la « bocalisation » de l’église, chacun y allant de son degré de pureté. Ces bocaux se sont donc multipliés à l’infini et le grand public se retrouve avec des « étagères » remplies de bocaux dont ils ne connaissent ni les ingrédients, ni les effets, à moins de les tester.

Et aujourd’hui ?

Ouvrir le bocal et laisser à nouveau couler l’eau à l’extérieur semble être une solution envisageable. Mais elle soulève nombre de questions. Peut-on laisser se vider le bocal, alors qu’on y a investi de grosses sommes pour l’améliorer et le rendre plus attractif ? Peut-on courir le risque que l’église se dissolve dans le monde, disparaisse peut-être à jamais ? Mais au fond, est-ce que l’église-eau a vraiment besoin d’être protégée ? Et puis, cette eau qui se répand à l’extérieur va-t-elle revenir dans le bocal ou s’embourber ? C’est bien là que l’ « Eglise-liquide » posera problème. Elle quittera le bocal pour ne plus y revenir. Comment va-t-elle se développer ? Nul ne le sait vraiment, mais ce qu’on sait, c’est qu’elle retrouvera sa liberté d’entant, jusqu’au prochain assainissement !

Henri Bacher www.logoscom.org

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