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   Préambule : la rencontre sur : « L’église émergente : une mise en perspectives » s’est déroulée sur une journée entière, à Paris, dans la Maison de l’Espérance. Chacun y était invité à réfléchir et à partager ses expériences sur le thème annoncé, à partir de la thèse de doctorat de Gabriel Monet. Ces lignes souhaitent en donner un compte rendu aussi fidèle que possible. Vu leur longueur, les exposés de Gabriel et celui de Jean Hassenforder seront accessibles, à partir d’un court résumé, par un lien renvoyant au texte intégral. Les échanges avec la salle ne sont pas exhaustifs, d’autant moins hélas qu’un loupé technique nous prive des interventions et partages.

Ouverture de la rencontre : Marie-Thérèse Plaine, présidente de Témoins, accueille chaleureusement les participants et dit sa joie d’assister, en tant que coordinatrice, à la 3ième journée organisée par Témoins sur le thème de l’Eglise émergente. Elle remercie Philippe Leduc et  Gabriel Monet qui nous ont ouvert la Maison de l’Espérance et Andy Buckler qui accepte la lourde charge d’animer la rencontre. Elle note, dans l’assemblée, une grande diversité de cultures, de sensibilités, d’appartenances ecclésiales hors ou en église avec, pour certains, des appartenances missionnaires. Plusieurs pays sont représentés : USA, Grande Bretagne, Suisse, Belgique, plusieurs régions de France : le Nord, Nantes, Toulouse, Lyon, Marseille, Rouen, la Baule et même les confins de l’Ile de France ! Un tiers des participants ne sont jamais venus à une rencontre sur ce thème et plusieurs, qui auraient voulu venir, ont été retenus par des obligations, notamment synodales.

Gabriel Monet confie à Dieu cette journée dans la prière puis Jean Hassenforder, responsable du groupe de recherche de Témoins a l’initiative de cette journée, prend la parole.

« Nous sommes rassemblés aujourd’hui pour tenter de faire le point sur une nouvelle expression d’église : le courant de l’Eglise émergente, et non seulement pour comprendre le phénomène, mais pour orienter en conséquence notre action.

De fait, notre présence ici s’inscrit d’abord dans une orientation de recherche : constater et évaluer le déphasage entre les pratiques d’église et les mentalités engendrées par la mutation culturelle et rechercher des voies nouvelles pour être et faire église dans un univers en pleine recomposition. Cette rencontre s’inscrit ainsi dans la recherche entreprise à Témoins depuis plus de dix ans. Association chrétienne interconfessionnelle, Témoins est né en 1987 à partir de plusieurs groupes ayant expérimenté de nouvelles manières de vivre et d’exprimer la foi. Nous sommes donc déjà là en présence d’une expression émergente. Les chrétiens présents à Témoins ont des cheminements variés dans des milieux très divers. Cette situation est propre à l’observation, à la comparaison, à l’expérimentation. Elle favorise une expression en liberté des besoins et des aspirations.

C’est dans cet espace qu’apparaît en 1999 un petit groupe de recherche qui, à partir des sciences sociales, s’interroge sur le déphasage des pratiques d’église par rapport au changement culturel et étudie en regard les innovations. La littérature de recherche française et internationale est explorée et les conclusions mises en évidence. Au long des années, ce travail à été mis à disposition sur le site internet de Témoins.

En 2001, cette équipe prend contact avec le groupe : Evangile et Culture qui fonctionne dans le cadre de l’Alliance évangélique. Une collaboration s’établit qui va déboucher sur l’organisation de journées communes. Nous redisons notre amitié à ceux avec qui nous avons ainsi travaillé : Matthew Glock et Stéphane Lauzet.

Ainsi, plusieurs journées vont jalonner notre parcours. Les trois premières sont organisées avec Evangile et Culture. Nous accueillons ainsi trois pionniers de l’Eglise émergente : En 2003, Stuart Murray, en 2004, Michaël Moynagh, en 2006, Brian Mc Laren. Les trois journées suivantes sont organisées par Témoins pour permettre une réflexion commune. Celle-ci porte sur l’Eglise émergente en 2007, sur les innovations dans l’Eglise en 2008, sur les groupes de maison en 2010.

Depuis le départ, Témoins a développé un réseau à travers le magazine, le site internet et de nombreuses rencontres comme celles qui ont eu lieu dans les années 2000 et qui ont porté sur internet. Ce réseau a continué à grandir à travers les journées que nous avons évoquées. Par l’intermédiaire de relations personnelles, nous sommes ainsi en contact avec de nombreux milieux d’église. Et c’est ainsi que notre travail se construit. C’est en 2004 que nous avons rencontré Gabriel Monet, au cours de la journée avec Michaël Moynagh, et depuis nous avons constamment travaillé avec lui. Gabriel Monet est aujourd’hui professeur de théologie pratique à la Faculté de théologie adventiste de Collonges sous Salève et il va nous rapporter aujourd’hui les conclusions  de sa thèse de doctorat présentée à la faculté de théologie protestante de Strasbourg. De même, nous travaillons avec Andy Buckler depuis plusieurs années, en particulier depuis le dossier sur l’Eglise émergente paru en 2006 dans Perspectives Missionnaires. Et cette année, Andy Buckler est devenu responsable de la formation dans l’Eglise réformée de France. Nous lui avons demandé d’animer les différentes sessions de cette journée : état des lieux ; enjeux théologiques ; quelle mise en œuvre ? Il présentera lui même les amis qui vont intervenir en contrepoint des apports de Gabriel Monet.

A l’orée de cette journée, nous sommes heureux d’être ainsi rassemblés dans un climat d’amitié et de convivialité qui est le fruit d’une histoire commune. Nous avons conscience de l’ampleur de la mutation culturelle dans laquelle nous sommes engagés. C’est pourquoi, la réflexion sur l’Eglise émergente n’est pas un sujet parmi d’autres. C’est un enjeu majeur. Ainsi, tout naturellement, nous savons que l’Esprit de Dieu est à l’œuvre parmi nous. »

  « L’Eglise émergente, un état des lieux » 1ier exposé de Gabriel Monet

 

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Le mot église évoque à la fois le bâtiment et l’assemblée qui s’y réunit. Ici, « état des lieux »  renvoie de fait à « état des liens » : liens d’adoration entre les croyants et Dieu, de fraternité entre les croyants, de témoignage entre les croyants et les incroyants. Or c’est parce des Eglises peinent parfois à faire vivre ces liens de manière adaptée au monde contemporain que l’Eglise émergente s’est développée. Comment et dans quel contexte ?

L’Eglise émergente est née dans une culture elle-même émergente, en d’autres mots postmoderne,  postchrétienne, ouverte à la spiritualité et googlelisée. Que signifient ces termes ?

Un postmoderne, contrairement à un moderne, affirme que la vérité est relative, qu’il n’y a pas de valeurs universelles, etc. Or la postmodernité touchant tous les domaines de la société on peut légitimement s’interroger sur la place qu’y occupent Dieu, la foi et l’Eglise.

Sur la postchrétienté Stuart Murray dit que c’est « la culture qui émerge au moment où la foi chrétienne perd sa logique au sein d’une société qui a été modelée par le récit chrétien… ». Que l’église ait perdu sa puissance n’implique cependant pas nécessairement un effacement de la foi chrétienne. « La chrétienté est mourante mais un christianisme nouveau et dynamique peut renaître de ses cendres. »  dit encore Stuart Murray. D’ailleurs, on observe que si les églises se vident, la recherche de spiritualité augmente. Dan Kimball affirme des nouvelles générations qu’elles « aiment Jésus mais pas l’Eglise »  L’Eglise dite émergente veut répondre à ce besoin. Mais c’est un courant très large difficile à définir.

Enfin, dans un monde googlelisé, les profonds changements socio-culturels posent la question de l’adaptation culturelle de l’Eglise. A-t-elle pour vocation de ne pas évoluer et de témoigner de ce qui est immuable ou bien d’accompagner les mutations afin de mettre en valeur l’actualité toujours neuve de l’Evangile ?

La notion d’Eglise émergente est un concept aux frontières flexibles.

Sous ce vocable se déploie tout un spectre d’initiatives diverses et variées. Il n’est donc pas simple d’en donner une claire définition surtout si, comme le dit l’archevêque de Canterbury : « l’Eglise est ce qui advient quand des gens rencontrent Jésus le ressuscité et s’engagent à faire perdurer et approfondir cette rencontre dans leurs rapports avec autrui, alors il existe un large espace théologique pour une diversité de rythme et de style, du moment que nous avons les moyens d’identifier le même Christ vivant au cœur de chacune des expressions de la vie chrétienne commune ».

Il existe donc plusieurs types d’Eglises émergentes.

Selon les pays, les confessions (catholiques, baptistes etc), ou les objectifs choisis, ces églises développent des styles différents. Prenons les objectifs. Missionnaires ils suscitent les églises-café, les églises de jeunes, les églises en milieux professionnels, les cyber-églises. Centrés sur le vivre ensemble ils suscitent les églises de cellules, les églises post-Alpha, les églises de projets, de nouvelles communautés monastiques. Centrés sur l’innovation liturgique ils suscitent les cultes alternatifs.

Cependant, si diverses et contrastées que soient ces communautés, on note 7 caractéristiques communes. Ces églises sont : 1) centrées sur Christ, 2) soucieuses d’êtres adaptées à la culture actuelle, 3) missionnelles (Dieu n’a pas une mission pour son Eglise mais une Eglise pour sa mission), 4) elles accentuent plus l’orthopraxie que l’orthodoxie, 5) elles se veulent “connectées” à l’Esprit Saint, en phase avec la culture et en lien social avec autrui, 6) elles sont holistiques, sécularisées, mettant le “sacré” à portée des gens et 7) elles ont une théologie “narrative” qui valorise l’apport des histoires bibliques.

Cet état des lieux ou des liens amène à un regard critique dans un double sens : critique de l’ecclésiologie classique à l’égard des Eglises émergentes (sur les ministères, la notion de membres, le “territoire” de l’église, l’émiettement des convictions etc) mais aussi critique des Eglises émergentes à l’égard de l’ecclésiologie classique (faible vision missionnaire, rites figés, manque de cohérence entre ce que je crois et ce que je vis etc).

Enfin, au vu de tout cela, doit-on parler de l’Eglise émergente ou des églises émergentes ? Ou les deux peuvent-elles cohabiter ? La question est ouverte…

 

  Une approche sociologique de l’Eglise émergente : Exposé de Jean Hassenforder

 

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Jean souhaite apporter une réflexion plutôt sociologique et partager des données relevant d’une autre grille de lecture permettant de mieux repérer certaines sous cultures.

En effet, dans la culture nouvelle en train d’émerger,  on peut distingue trois sous cultures : traditionnelle, moderne, transmoderne. Cette dernière correspond au groupe dit des « créatifs culturels » qui associe conscience écologique, attention à l’éducation, désir de reconstruire un tissu communautaire etc, et des valeurs d’altruisme, de réalisation de soi, de spiritualité. Or, plusieurs enquêtes montrent, au cours des 20 dernières années, sa constante progression.

Ce fait conduit à formuler des propositions :

1) Cette nouvelle culture des créatifs culturels manifeste une transformation profonde des mentalités. Or cette nouvelle culture n’est guère accueillie dans les églises. L’Eglise émergente peut être considérée, entre autres et pour une part, comme pouvant mieux l’accueillir. 2) Si la culture émergente reste encore minoritaire elle se répand rapidement. Les églises devraient en tenir compte. 3) La culture émergente est internationale or la France participe aux évolutions culturelles du monde d’aujourd’hui. Le retard de l’Eglise émergente en France ne peut donc être attribué à l’absence d’une sensibilité correspondante. 4) La prise en compte de la culture émerg

ente ne requiert pas seulement une nouvelle organisation de l’église : elle rompt avec la culture patriarcale qui a dominé jusqu’à maintenant.

Dans cette perspective, cette journée est appelée à s’inscrire dans une prise de conscience de cette grande mutation et à porter sur elle un regard nouveau, éclairé par l’Esprit de Dieu à l’œuvre. »

 Andy remercie Jean. Eric Zander puis Philippa Soundy prennent ensuite la parole.

 Nous ne sommes hélas en mesure de retranscrire ici que la seule intervention de Pippa.

 « Bonjour tout le monde. Je suis contente et encouragée d’être là. Comme vous l’entendez je parle un peu français mais pas assez pour continuer longtemps, aussi ai-je demandé à Andy de me traduire. Je suis heureuse de ce que je viens d’entendre car il semblerait que nos chemins soient similaires et que Dieu nous enseigne chacun comment vivre à la suite du Christ.

Je suis plutôt une intellectuelle, une personne qui analyse beaucoup. Or Dieu est en train de m’apprendre, en ce moment, comment vivre. Deux mots d’abord sur ma vie professionnelle.

Je suis ministre du culte dans l’église anglicane (la High Church) et je travaille avec la société des missions (Church Society) où Johnny Baker est un collègue très proche. Le dimanche je suis donc en paroisse dans une église anglicane traditionnelle au style liturgique un peu catholique. Cela m’a demandé une grande adaptation car je viens d’une église indépendante de type charismatique. Or, voici une dizaine d’années, Dieu m’a appelée à trouver ma place dans l’église anglicane. Jamais je n’aurais imaginé me trouver un jour officiant devant l’autel en vêtements liturgiques ! D’autant moins que, dans l’église d’où je viens, il est formellement défendu aux femmes d’enseigner ou de diriger l’assemblée.

Que se passe t-il maintenant dans ma vie quotidienne ? Mes deux parents sont décédés. J’ai un frère et deux sœurs. Mon frère, qui est mon aîné, vit difficilement le deuil de nos parents. Il n’a jamais cru en Dieu et nous exprime ses critiques à moi et ma sœur, également engagée dans une église mais d’un autre de style. Mon frère constate que depuis 20 ans l’église a la première place dans nos vies et ça l’affecte. Suite à des problèmes il est venu vivre chez moi et je découvre comment Dieu agit dans sa vie.

J’observe que, tant qu’il me perçoit comme représentante de l’église, il ne peut pas découvrir Jésus. Par contre, à la maison, autour de la table, il s’intéresse à notre existence. Vivre en famille n’est pas toujours facile. On a des désaccords bien sûr mais il peut observer notre quotidien, et alors qu’il est dépressif et plutôt timide il fait parfois des commentaires à propos de Jésus mais sans utiliser des termes religieux. Hier il m’a conduite à la gare pour venir ici et, chose qu’il n’avait pas faite depuis longtemps, il a ouvert la conversation sur ce que Dieu fait dans le monde et sur notre responsabilité d’êtres humains de changer les choses. Ainsi, tant que l’on ne lui parle pas église, le dialogue est possible.

J’apprends donc qu’auprès de mon frère mon ministère le plus important est de bien faire la cuisine ! Le comique est que durant plus de 20 ans j’ai souffert de ce que l’église m’excluait, en tant que femme, du ministère pastoral, pour me limiter à celui d’enseigner les enfants et de m’occuper des tâches domestiques. Aujourd’hui j’ai des diplômes théologiques, j’œuvre dans le cadre de l’église émergente et c’est passionnant, mais le plus important est que je prenne soin de ma famille et cuisine bien pour mon frère !

Un dernier mot pour dire en quoi ce témoignage est lié au thème de la journée. Je me sens de plus en plus appelée à encourager les gens à se réunir, à se retrouver, particulièrement autour de repas, en permettant que Jésus y soit au centre mais sans trop définir le cadre de ce moment ensemble. Se réunir avec des gens qui ne nous ressemblent pas, sortir de nos zones de confort, c’est commencer à trouver un chemin. Ne parlant pas bien le français je me sens un peu mal à l’aise parmi vous mais, d’un autre côté, je me sens en famille. Cela me donne une image plus riche de Jésus et m’encourage à poursuivre le chemin en Angleterre, particulièrement avec les petites communautés, comme ce petit groupe de 10 personnes à Oxford où des gens habitent ensemble et apprennent à vivre la foi selon une règle de vie très simple, où l’essentiel est de partager des repas et d’apprendre à être humble les uns envers les autres. J’aimerais les encourager à pouvoir penser que c’est une manière authentique de faire église ».

 Andy introduit le temps d’échange avec la salle.

 

André Pownall : « La grande difficulté de l’église n’est-elle pas de s’inscrire dans la durée sans se fossiliser ? Tant que c’est encore nouveau, petit, souple, ça se passe bien. Mais dès qu’on s’installe un tas de risques guettent comme, par exemple, les jeux de pouvoir. Au delà de 15 ou 20 ans d’âge l’église devient moins facile à gérer ».

Gabriel Monet : « Les églises ne sont-elles pas des organismes vivants et comme tels appelées à vivre, grandir, mourir et renaître ? Est-il sage de faire de l’acharnement thérapeutique sur une église ? Ne vaudrait-il pas mieux parfois développer une vision à court terme ? Un auteur en lien avec l’implantation d’église dit : « il est plus facile de faire des bébés que de ressusciter des morts ». Loin de moi l’idée que les églises les plus anciennes seraient des morts qu’il faudrait tenter de ressusciter, mais il est clair qu’il y a un cycle de la vie qui permet à la vie de perdurer, à la vie ecclésiale entre autre ».

Evert van de Poll : « Est-ce que le mot émergent a encore un sens ? Ta présentation Gabriel était si vaste que j’ai du mal à cerner le terme. Il me semble percevoir un éventail de phénomènes mais pas une représentation claire ».

Gabriel Monet : « C’est une question que je continue à me poser ! A vrai dire non, le mot n’est pas pertinent parce qu’en un sens l’église a toujours été émergente et continuera de l’être j’espère ! Ce qu’on appelle l’église émergente aujourd’hui sera « has been » dans quelques décennies. Le mot a de grosses limites, il n’est pas le plus opérationnel pour traduire ce qu’il veut signifier mais il est en même temps le moins mauvais et c’est pour ça que jusqu’à ce jour, mis en corrélation avec un certains nombre de facteurs communs, il reste utile en soi. Il est intéressant de le comparer à la théorie « Emergent science» qui montre qu’une chose peut apparaître comme étant plus que la somme de ses composants. Il y a donc une certaine pertinence à l’utiliser même s’il semble un peu fourretout. Il faut juste rester prudent et ne pas le dogmatiser. C’est pourquoi je parle aussi de nébuleuse émergente ».

Richard Gelin : « Pasteur à Paris dans une église baptiste qui a 60 ans d’âge je suis venu à cette journée malgré le mot émergent car je suis réticent aux étiquettes ! Mais j’ai entendu des choses qui m’ont intéressé. Si je comprends bien : l’église a toujours été émergente, il y a toujours eu dans l’histoire de l’église des mouvements émergents, des réformes.

Ce que j’aimerais entendre clairement c’est qu’il ne s’agit pas de la négation ou du rejet d’une histoire et d’un passé qui n’aurait pas été ce qu’il devait être car l’église se situe toujours, me semble t-il, dans le mouvement : je reçois, je transmets, « Ce que j’ai reçu je vous l’ai transmis ». Or toute transmission est une nouvelle interprétation. Comme l’exprime je ne sais plus quel auteur : « On peut toujours dire la même chose autrement ».

Ma question de pasteur d’une église qui a vieilli est donc : comment pouvons nous apprendre à dire autrement la même chose que ce qui s’est dit dans cette église depuis 50 ans ? Disant cela suis-je dans la mouvance émergente ou pas ? »

Andy Buckler : « Le mouvement de l’église émergente me semble être une autre façon de raisonner et nous avons du mal à le qualifier. Mais je me demande si le terme n’est pas surtout pertinent pour les églises existantes, une façon pour elles de dire une réalité qui les dépasse mais qui reste capable de les interpeler car l’émergence peut être une force de vie à l’intérieur d’une église existante.

Dans une église en perte de vitesse on peut s’interroger mutuellement, sans balayer tout ce qui a été reçu, mais en cherchant ce qui peut émerger de l’intérieur, de ce que l’on fait déjà. Je rejoins l’analyse d’Eric : dès qu’on fixe le langage on fossilise, on arrête une dynamique impossible à définir. Mais on exerce aussi une capacité d’analyse, ne serait-ce que pour saisir ce qu’on ne comprend pas encore très bien de là où l’on est ».

Gabriel Monet : « C’est clair, il existe des églises émergentes réactives, critiques et qui nient le passé. Néanmoins dans ce courant une lame de fond est porteuse de quelque chose de pro-actif et être pro-actif ne signifie pas nier le passé. L’histoire de l’église n’est pas linéaire et si l’on observe bien il est des églises émergentes qui se situent dans la continuation de l’histoire passée. On y trouve par exemple des débats sur « est-ce une nouvelle réforme ou un nouvel aspect de la réforme ? ». L’histoire de l’église est faite d’évolutions continuelles mais également de tournants marquants et l’église émergente s’essaye à autre chose parce qu’elle considère qu’on vit un tournant majeur dans la société et qu’il va susciter, qu’on le veuille ou non, un tournant majeur dans l’église. »

 Pippa : « Laissez-moi vous donner un exemple d’esprit émergent. Dans mon église l’assemblée est assez vieillissante mais elle a une passion pour le Seigneur qui s’exprime essentiellement par l’eucharistie où elle veut vraiment inviter d’autres personnes. Le désir est là mais pas les idées. Je les accompagne depuis 18 mois et cherche à les servir à leur manière et en apprenant à aimer Dieu à travers leur façon de faire. Je leur ai suggéré, pour aider les gens extérieurs à l’église à expérimenter la présence de Dieu, d’ériger une tente à l’intérieur de l’église pour créer un espace plus intime, plus silencieux, moins intimidant que la vaste nef. Le conseil de la paroisse a été unanime pour tenter l’expérience et très heureux de recréer du lien avec les gens de l’extérieur. Cela va se faire autour du thème des achats de Noël car chez nous, durant cette période, les magasins sont ouverts le soir. Les gens se promènent dans les rues et donc l’église sera ouverte. »

3 dernières questions sont adressées à Gabriel :

 Un intervenant : « Il me semble que ce changement de culture est comparable à ce qui s’est passé au début du christianisme entre la culture juive et la culture grecque. On trouve des débats analogues sur : faut-il garder l a liturgie, la circoncision etc. Paul voulait libérer les non-juifs convertis du joug de la loi mosaïque et préconisait pour cela l’amour. »

Un intervenant : « Venant de Lyon et avec mon épouse, nous avons hier fait une balade touristique dans Paris, croisé des églises comme Notre Dame, Saint Eustache etc. Nous y sommes rentrés et avons été fort étonnés. C’était l’heure des vêpres et une foule de gens, des jeunes, des jeunes couples étaient là. Nous nous sommes dits : l’église n’est pas morte et, vu ce que j’ai entendu ce matin, deux mots me viennent à l’esprit : n’assiste t-on pa s en fait à l’église de la renaissance ou à l’église du ré-enchantement ? »

Anaïs Grand: « Vous avez mentionné qu’une des critiques faite par l’église émergente à la traditionnelle est que ses membres sont des consommateurs. Mais de quelle manière l’église émergente encourage t-elle ses membres à se centrer sur Dieu. Vous avez aussi plusieurs fois insisté sur le besoin de ressentir la présence de Dieu. Dans quelle mesure cela ne devient-il pas une fin en soi ?

Vous dites que l’église émergente n’a pas à définir un cadre. D’accord, la définition n’est pas une question de terminologie mais de circonscription des concepts sur lesquels on s’appuie et elle est liée à la rationalisation, à la modernité. Or, dans sa façon de se définir elle-même l’église émergente n’est-elle pas elle-même postmoderne et pas uniquement adaptée au post-modernisme ? La définition que l’église émergente se donne d’elle-même ne passe t-elle pas par les fruits ? Les fruits ne doivent-ils pas servir à donner une définition ? »

Réponses de Gabriel Monet :

« Les sujets abordés cet après midi apporteront des éléments de réponse à ces questions. Exemple, sur les consommateurs la problématique est : doit-on concevoir l’église pour les postmodernes, avec les postmodernes ou en tant que postmodernes ?

Même chose sur la question pertinente de David, on en parlera aussi cet après midi. C’est le fondement de l’économie mixte et elle surgit dès le NT puisqu’il y a 2 types d’églises, voire plus, représentées : celle, judéo-chrétienne, de Jérusalem et celle d’Antioche, ouverte aux païens. Et elles cohabitent de manière très positive, pas toujours sereine ni exempte de conflit certes mais dans une famille, entre frères et sœurs, ce n’est pas toujours le calme plat !

Est-ce une renaissance ? Oui, c’est un principe biblique. J’ai un peu étudié le christianisme celtique. Il est intéressant de voir comment, sous l’impulsion de Saint Patrick, à un moment où le continent européen était envahi par les barbares, des moines irlandais ont, à leur manière, réussi à ré-évangéliser les celtes. Il y a un principe à retrouver là pour essayer d’évangéliser les néo-barbares postmodernes sécularisés qui vivent autour de nous et dont malheureusement ou heureusement nous sommes partie prenante en tant que postmodernes !

Est-ce du ré-enchantement ? Probablement aussi un peu mais derrière cette notion il y a un concept philosophique. Le philosophe Marcel Gauchet a montré, dans son livre « Le désenchantement du monde », que le christianisme est la religion de la fin de la religion. Et moi je vais plus loin car notre but n’est pas de développer une religion. Ce ré-enchantement ne doit pas se focaliser sur les structures, les institutions en tant que telles, mais sur la manière de vivre la foi individuelle et communautaire. Je reviens aussi sur le « dire autrement ». Oui, il s’agit bien de dire autrement mais, la parole étant aussi créatrice, dire autrement change et la forme et le fond. J’aurais rêvé, si la thèse m’en avait laissé le temps, de vous faire cette présentation de manière totalement différente. J’ai été très moderne et donc très peu émergent dans mon exposé et je reconnais là mes limites. »

 Les enjeux théologiques de l’Eglise émergente. 2ième exposé de Gabriel Monet

 

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Quelle conception de l’église développe le mouvement émergent ? Cette réflexion peut mettre en évidence des thèmes émergents porteurs de tension ou des points de frottements qui sont finalement des occasions de s’interroger sur les pratiques des Eglises.

1ière tension : entre l’attachement à la culture et l’attachement au Christ ou à la Bible.

Les Eglises émergentes reprochent aux Eglises traditionnelles d’être dépendantes de la culture moderne et inadéquates à la culture postmoderne. Mais l’Eglise émergente elle-même court aussi le risque d’être dépendante de la seule culture postmoderne. Clark synthétise assez bien ce double défi : « Nous qui sommes dans l’Eglise émergente devons être critiques de la postmodernité autant que nous devrions tendre vers elle ».

2ième tension : entre orthodoxie et orthopraxie. La question que les contemporains se posent n’est plus seulement « Est-ce que c’est vrai ? », mais également « Est-ce que ça marche ? ». Nécessaire, l’affirmation d’un crédo qui ne change pas le vécu du croyant, n’est plus suffisante.

3ième tension : entre Unité et Diversité 

L’Eglise est une, tout en étant diverse. Le courant émergent suscite une variété d’églises de style fort différent. Est-ce légitime, utile et biblique ? Est-il bon que des communautés soient marquées culturellement au point de ne toucher qu’une population très ciblée ? Quels sont les liens qui contribuent à faire que, malgré une certaine diversité, une communauté locale puisse néanmoins être intégrée dans une communion d’Eglises ?

4ième tension : entre confessionnalité et post-confessionnalité 

S’il existe de nombreuses Eglises émergentes dans les différentes confessions chrétiennes, un certain nombre se disent post-confessionnelles, et ne sont reliées à aucune structure d’Eglise instituée liée à une dénomination. Les Eglises émergentes sont, soit partie liée à une Eglise donnée et ça ne leur pose pas de problème, soit se positionnent en dehors des confessions reconnues et se satisfont de cette situation. Par contre, aucun réseau ou association ne souhaitent créer ce qui s’apparenterait à une dénomination appelée « émergente ».

5ième tension : entre église instituée et église déstructurée 

Liée à la précédente cette 5ième tension  concerne la conception qu’une Eglise peut se faire de sa propre organisation et de sa structure. Le courant émergent est globalement très réticent à l’idée de s’organiser sur un modèle institutionnel hiérarchique ou vertical. La majorité des Eglises émergentes prônent une approche plate ou apostolique. Or, un minimum de structure étant nécessaire à la pérennité d’un mouvement, les choses ne sont pas simples.

6ième tension : entre précarité et permanence

Beaucoup d’Eglises émergentes voient le jour depuis une dizaine d’années. Les unes se développent, d’autres se transforment, d’autres meurent. Pour les acteurs de projets ecclésiaux émergents, la vie des Eglises ressemble à la vie tout court avec ses naissances, croissances, maturités, morts, et renaissances etc. Ceci étant, une tension demeure entre la précarité de l’Eglise et l’importance d’une certaine permanence dans son rôle de continuation et de transmission.

7ième tension : entre mission de Dieu et mission de l’Eglise

Le concept de mission change et s’inscrit dans une perspective inverse à celle habituelle. La mission n’est plus conçue comme l’œuvre de l’église, c’est l’église qui est conçue comme l’œuvre de la mission… de Dieu. Ce changement de perception s’est trouvé un néologisme : « missionnel » pour se distinguer clairement du terme « missionnaire » dont la connotation n’est plus guère positive de nos jours. Cette conception n’est d’ailleurs pas récente. Karl Barth fut l’un des premiers théologiens à présenter la mission comme activité de Dieu puisque c’est Dieu qui envoie. La mission est donc un mouvement de Dieu vers le monde et l’Eglise est l’instrument de cette mission.

Conclusion

Ces sept tensions n’épuisent pas les enjeux théologiques liés aux Eglises émergentes, mais elles montrent la complexité des réponses que l’on peut apporter à des questions importantes. Et il est bon de garder à l’esprit que l’Eglise reste l’œuvre de Dieu.

L’enregistrement n’ayant pas fonctionné en début d’après midi il reprend sur un échange avec la salle.

Première remarque d’une participante : « N’est-ce pas Dieu lui-même qui est en train de créer cette église émergente ? Quand vous lisez avec cette clef de lecture tout ce qui vient d’être dit, vous voyez que les points importants prennent une autre couleur. La mission par exemple est conduite par le Seigneur Lui-même dans cette église émergente. Avant d’être visible elle est longtemps invisible et cachée. Et face à la question : quelle visibilité ou reconnaissance veut-on donner à cette église pensons à ces chrétiennes qui, dans certains pays, prient secrètement Jésus sous leur tchador. Vous voyez qu’une église d’une grande puissance est en train de naître, qui n’a pourtant aucune visibilité, et des personnes qui bravent le danger pour se retrouver ensemble et vivre la communion fraternelle. Il y a en eux une pulsion non psychologique mais spirituelle pour faire corps ensemble. L’autre clé de lecture est l’œcuménisme. Il faut du temps à ces chrétiens là pour qu’ils se définissent dans quelque institution. »

Evert Van de Poll : « Bonjour. J’enseigne les sciences religieuses à Louvain mais j’habite à Perpignan où j’occupe le poste privilégié de mari de la pasteure de l’église.
Que dire sur le mouvement émergent ? Il se joue dans l’ecclésiologie, dans la notion que l’on a de l’église. Il existe en effet une différence et un risque de confusion entre ce que l’on désigne comme église « koinonia », (la communauté locale des croyants), comme église institution (par exemples : l’église réformée de France ou l’église baptiste) ou comme Eglise universelle, l’épouse du Christ.
Les bonnes questions à se poser sont donc : Comment les églises émergentes s’inscrivent-elles dans ces 3 perspectives ? Quels liens, similitudes ou différences s’y manifestent entre communion et communauté ? Comment s’y définissent et s’y gèrent le baptême, la participation à la Sainte Cène, le ministère féminin ?
La clef du mouvement me semble dans la mise en réseau de communautés conscientes chacune d’être imparfaites. Rappelons nous ce mot de Karl Barth : « Les théologiens planent dans le Royaume des anges, les églises planchent dans le royaume des hommes » !

 L’Eglise émergente, quelle mise en œuvre ? 3ième exposé de Gabriel Monet

 

En voici les grandes lignes. ** Cliquez ICI pour lire le texte intégral ** 

Comment faire église dans le mouvement émergent dont le sens reste flexible et mouvant ?   

Prenons d’abord l’exemple du mouvement émergent Fresh expression de l’Eglise en Grande Bretagne, et la notion d’économie mixte qui en est issue, puis la situation française avant de proposer quelques thèses pour le développement de l’Eglise émergente.

1) Une étude de cas, la Grande Bretagne et son économie mixte.

Depuis plus d’une dizaine d’années, un nombre impressionnant de nouvelles formes d’Eglises a vu le jour en Grande Bretagne et, en 2004, l’Eglise d’Angleterre a adopté et publié un document intitulé Mission Shaped Church qui décrit un nombre croissant de façons nouvelles d’être Eglise dans une culture en évolution. Or ce rapport ne s’est pas construit dans une dynamique du haut vers le bas, de la hiérarchie qui dirait quoi faire à la base mais il est parti d’une approche par le bas. Et l’Eglise d’Angleterre, loin de mépriser ces initiatives, a saisi au contraire les enjeux liés aux ministères en lien avec l’émergence de nouvelles Eglises et a défini, en 2006, un ensemble de directives à propos de « ministères pionniers ordonnés ».

Rowan Williams, chef de l’Eglise anglicane, a fixé comme objectif de travailler à encourager de nouvelles expressions d’Eglise. Il a, pour cela, utilisé l’expression : « Eglise d’économie mixte » souhaitant que cohabitent les Eglises « héritées » (inherited) et les « nouvelles expressions » d’Eglise (fresh expression). L’économie mixte n’est donc pas un slogan mais une réalité qui marche, en tous cas en Grande Bretagne.

La situation française

En France des Eglises bougent, des initiatives voient le jour mais on ne peut pas dire qu’un véritable courant émergent s’établisse. Il reste embryonnaire comparé à d’autres. Des publications francophones existent sur le sujet et l’association interconfessionnelle Témoins observe et encourage ce mouvement mais il est plus avancé en Belgique et en Suisse.

En France les Réseaux du Parvis, qui rassemblent principalement des catholiques mais aussi des protestants et des unitariens, apparaissent comme les expériences émergentes les plus structurées. Il existe aussi les mouvements d’Eglises de maison ou de cellules comme le réseau Luc 5.

Quels sont les facteurs qui, en France, freinent le mouvement et ceux qui pourraient le stimuler ? Pour répondre à cette question il est intéressant d’utiliser un outil d’analyse bien connu sous le nom de SWOT qui invite à envisager d’une part les facteurs d’origine externe que sont les menaces et les opportunités, et d’autre part les facteurs d’origine interne en considérant les forces et les faiblesses. Appliqué à la France, on peut donc s’interroger sur les spécificités françaises qui peuvent représenter des menaces ou des atouts au développement de l’Eglise émergente. Exemples de menace parmi les facteurs externe : une laïcité radicale, d’opportunité : le besoin de fraternité. Concernant les facteurs internes il faut se demander quelles sont les forces et les faiblesses des différentes dénominations (catholique, luthéro-réformée, évangélique).

On doit enfin se demander comment et jusqu’à quel point les milieux interconfessionnels sont une plateforme propice au développement de l’Eglise émergente.

Avant de terminer voici quelques pistes pour le développement de l’Eglise émergente :

1. Concevoir l’Eglise comme sel de la terre et lumière du monde. En nous invitant à être sel de la terre, Jésus transmet cette vision d’une Eglise qui se mêle à son environnement … Quant à l’image de la lumière elle doit se voir et éclairer autour d’elle.

2. Croire à la nécessité d’implanter de nouvelles Eglises. Sans implantation de nouvelles Eglises, ne pourront pas émerger de nouvelles formes d’Eglises adaptées à la culture contemporaine.

3. Favoriser l’émergence de leaders qui ne se cantonnent pas aux pasteurs ou aux prêtres ordonnés.

4. Conjuguer un ministère de l’autorisation de la part des dirigeants et un ministère de la douceur de la part des émergents. A moins d’initier un projet hors de tout contexte confessionnel, un des enjeux majeurs de la réussite des projets d’Eglises émergentes est lié aux relations que vont entretenir les planteurs innovateurs et les dirigeants, que ces derniers soient ceux d’une Eglise nationale ou régionale ou d’une Eglise-mère (locale).

5. Œuvrer en Eglise non pas pour, mais avec ou en tant que postmoderne.

6. Repenser les modes d’adhésion et d’appartenance à l’Eglise pour favoriser la participation. S’il est clair que l’objectif est que tout un chacun puisse croire et grandir dans la foi tout en étant impliqué et épanoui dans une communauté de foi, il n’en est pas moins vrai que l’automaticité du rapport entre ces deux réalités n’est pas évidente. Quels peuvent être les processus mis en œuvre pour trouver un bon équilibre ?

7. Au final c’est Dieu qui crée l’Eglise

Enfin, last but not least, et on ne peut conclure que par là : il est fondamental d’affirmer que l’Eglise n’est pas l’œuvre des humains, mais bien celle de Dieu, dans une vision trinitaire où le Père, où le Fils Jésus-Christ et où le Saint-Esprit œuvrent ensemble à leur manière.

 Andy remercie chaleureusement Gabriel et donne la parole à la salle :

 

Henri Bacher : « Comme chrétiens historiques nous travaillons à partir d’un idéal et c’est un problème. Il y a une différence entre un postmoderne et un idéaliste. Un postmoderne veut me voir vivre. Pippa l’a bien montré avec son frère : il ne veut pas d’un discours, il veut voir des actes. Je ne dis pas que le discours ne vaut rien. Je dis juste que le postmoderne veut voir le visage avant de penser. Et nous, nous croyons que penser suffit. Non, les postmodernes vous ne les mettez pas en route en développant un discours. Ils suivent des leaders agissant. Il faut expérimenter, prendre des risques et ne pas craindre d’échouer. Je vais vous raconter l’histoire de celui qui a donné son nom à la place Maubert. Il était professeur à la Sorbonne au XIIIème siècle je crois. Renvoyé de l’université, il a emmené ses étudiants sur cette place et les a invités à poursuivre ses cours assis sur des bottes de paille. Sommes-nous prêts aujourd’hui à quitter nos sièges historiques de penseurs protestants, évangéliques ou catholiques pour écouter et réfléchir autrement assis sur des bottes de paille ? »

Andy Buckler : Dans le livre des Actes on remarque que les moments de crise qui ont rythmé la vie de l’église sont des moments où, pour diverses raisons, les nouveaux chrétiens, devenus ou restés un peu trop sédentaires, sont obligés de bouger. C’est la persécution survenue suite au martyre d’Etienne qui les fait sortir de Jérusalem et fonder l’église d’Antioche.

Henri Bacher : A 65 ans je me rends compte que mon problème principal est mon identité car elle est liée à la culture. Or, dans les églises évangéliques, si nous touchons aux habitudes cultuelles des gens, aux formes du culte, on touche à leur culture et on les tue. A-t-on le droit de détruire culturellement, et peut-être spirituellement ensuite, des personnes ? Nous n’avons pas à sortir les gens de force, à les faire asseoir sur des bottes de paille pour leur dire : il faut évoluer ! Les choses sont complexes, pas simple à gérer. Il faut beaucoup de compassion.

Une intervenante : Dans ma paroisse réformée en Suisse je réalise qu’une église, hors le secours puissant du Saint Esprit, est très difficilement réformable ! Mais je suis d’accord avec Henri, on n’a pas à bousculer les gens qui sont encore là. Le dommage est que dans ces églises qui ne sont pas « bousculables » quand il se passe quelque chose, disons une petite émergence, on y voit aussitôt une concurrence d’église. Dans mon église où on ne cherche pas à implanter de nouvelles communautés et je dois confesser qu’à mes yeux mon église doit mourir pour que naisse quelque chose d’autre. C’est triste de penser ainsi, c’est pessimiste. Mais je viens justement ici parce que j’ai envie de faire autre chose. Je ne sais pas trop que faire, je me sens coincée et en plus je suis la pasteure de cette église.

Andy Buckler : L’expérience des britanniques est dans ce domaine fort intéressante. Elle n’est pas transposable dans son ensemble mais de fait, ils ont appris à avoir un esprit généreux qui permet à l’existant de continuer. Ils ne cherchent pas à changer l’identité profonde de ceux qui sont là. Mais quand des choses émergent, ils les cultivent, ils ne les écrasent pas. C’est un exemple positif qui a fonctionné dans un contexte historique, c’est de l’autre côté de la Manche, mais ça peut nous aider ici, dans nos églises catholiques, évangéliques ou réformées.

André Pownall : J’ai participé à une expérience d’implantation d’église et je suis frappé de voir à quel point les jeunes églises peuvent s’institutionnaliser. Au début, chaque année, le programme a changé pour tenir compte des besoins de l’église et de l’évolution de la communauté. Mais après 15 ans l’église s’est gentiment installée dans un rythme et s’est alignée un peu sur les autres. Dieu nous fait un beau cadeau en nous donnant des enfants parce qu’ils nous bousculent, nous mettent en contact avec de nouvelles réalités de la vie. Mes enfants m’ont introduit aux techniques nouvelles. Or il me semble que ce devrait être le même processus dans les églises. Si de nouvelles églises émergent à côté des anciennes, cela va les aider à rajeunir. Pourrait-on imaginer que nous, pasteurs, puissions donner une culture du changement à nos paroissiens, une envie de vivre et de transmettre cette vie à la génération future ? Cela requiert de la volonté.

Henri Bacher : Lorsqu’on veut soutenir des expériences nouvelles il est préférable de ne pas les organiser dans les locaux de l’église. Je l’ai expérimenté avec le pasteur. Nous avons lancé des activités style « fresh expression » qui ont tourné court simplement parce que ça ne passe pas dans un vieux tissu. Quand on parle de favoriser de nouvelles expériences il faut sortir du cadre habituel, inventer ailleurs et que les églises soient prêtes à financer même des projets émergents mais en dehors de leurs bâtiments, et sans craindre les échecs. Comme dans les entreprises où l’on risque de faire exploser le laboratoire en cherchant la molécule d’un nouveau médicament par exemple. Il faut être prêt à rencontrer et à traverser des échecs.

Andy donne ensuite la parole à Claude Bernard qui doit intervenir sur le courant émergent chez les catholiques.

Claude Bernard « Je suis impressionné de prendre la parole en tant que catholique. C’est Jean H qui m’a invité à vous présenter un ouvrage collectif : « Du neuf chez les cathos » rédigé par 8 auteurs rattachés au réseau des Parvis. Nous nous sommes regroupés pour donner différents points de vue sur quelques nouveautés chez les cathos mais nous n’étions pas vraiment situés dans la postmodernité à l’époque de sa rédaction. Les réseaux des Parvis sont constitués d’une quarantaine d’entités différentes dont les plus mobilisées et mobilisatrices sont : « Femmes et hommes en Eglise » et « Droits et libertés dans les Eglises ».

Pendant deux ans nous nous sommes retrouvés dans un groupe dénommé « Faire église autrement ». On ne dit pas émergence mais c’est un peu similaire sauf que le mot « autrement » évoque une référence à quelque chose qui existe déjà. On souhaite faire « autrement que ». Dans l’ouvrage le sociologue Gabriel Marc a rédigé, à notre demande, un chapitre sur les attentes du monde d’aujourd’hui par rapport à l’église. Il en a défini un certain nombre. Des attentes spirituelles bien sûr, attentes spirituelles des Zachée, Nicodème ou des Joseph d’Arimathie de notre temps travaillés par un besoin d’absolu ; attentes spécifiques de certains catholiques pour que la vie en Eglise soit plus clairement évangélique et puisse s’épanouir dans la culture de notre époque. Ces catholiques-là se heurtent à ceux qui se référent de manière intransigeante à la tradition des siècles passés. L’Eglise catholique a l’avantage d’offrir, sous une vision globale assez unifiée, un éventail très large qui oscille entre intégristes d’un côté et courants charismatiques de l’autre. Mais cet avantage nous avons bien conscience, à Parvis, que c’est un certain frein à des évolutions qui nous semblent nécessaires.

Le mot émergent apparaît en fait dans l’introduction de François Becker, du réseau européen de Strasbourg. Il y parle de l’émergence d’un nombre croissant de mouvements, d’associations et de communautés de chrétiens cherchant à vivre et nourrir autrement leur foi. Chez les cathos, ceux que je connais en tout cas, ceux qui réussiront à bouger, à faire du neuf sont ceux qui auront acquis des convictions profondes, qui auront renouvelé leur regard sur Dieu, sur l’église, sur le Christ, grâce parfois à des théologiens comme le père Joseph Moingt qui, à 95 ans, jouit d’une puissance de réflexion et déploie une théologie décapante, ou à des ecclésiologues comme le père Jean Rigal. Je travaille moi-même sur le renouvellement liturgique des célébrations, en particulier par les chants.

Une des clefs pour faire bouger les chrétiens d’aujourd’hui c’est de s’inspirer du chapitre 15 des actes des apôtres, qui est parti de la base. Paul et Barnabé ont relayé la demande des chrétiens d’Antioche, ce qui a conduit au concile de Jérusalem et à la décision de ne pas imposer aux chrétiens d’origine non juive les préceptes de l’AT.

Malheureusement,  de nos jours ça ne se passe plus comme ça entre la base et la hiérarchie, même si nous sommes à une époque « théoriquement » plus démocratique.  Une illustration récente : hier a eu lieu la fin de l’assemblée générale (Conférence) des évêques qui se réunit 2 fois par an. Une fois de plus il a été question du dimanche. D’où ce beau titre dans la presse : « Les catholiques doivent participer au renouveau du dimanche » mais dans l’article rien de nouveau.  Les catholiques sont invités  à se rassembler en un seul lieu par secteur pastoral le dimanche, pour une eucharistie, en raison de la raréfaction des prêtres… Et  peu importe les difficultés concrètes et les obstacles que cela représente !  Par ailleurs on parle d’ouvrir les églises dans les campagnes pour organiser des temps de prière, sur la semaine ou le dimanche ; mais ces temps de prière ne seront pas « eucharistiques », puisque le ministre jugé nécessaire sera absent.  On continuera à parler d’ADAP ou d’ADAL : Assemblées dominicales animées par des laïcs.

Ce faisant, l’Institution évite les changements radicaux redoutés par Rome, et  qui seraient pourtant souhaitables et qui sont effectivement souhaités par des cathos éclairés. La logique serait celle-ci : Puisque, chaque dimanche, il n’y a plus assez de prêtres célibataires masculins pour assurer leur présence en tout lieu où une communauté catholique à échelle humaine peut se réunir, créons les ministres jugés nécessaires en allant les chercher là où il y en a : parmi les laïcs formés, qu’ils soient hommes ou femmes…  Ainsi, chaque dimanche, les églises pourraient être ouvertes à des eucharisties.

Mais, dans les paroisses, il n’existe pas encore une pression suffisante dans ce sens ; les gens sont tributaires de l’enseignement qui leur est monnayé par le discours officiel de l’évêque et de ses représentants. Ils ont de la difficulté à faire le pas, car ils ne parviennent pas à conceptualiser les raisons théologiques et ecclésiales qui étayeraient une démarche audacieuse.

Ce handicap-là est maintenant dépassé dans les réseaux de Parvis ; on a eu la chance d’avoir des personnes qui ont fait un parcours théologique, qui ont reçu une formation biblique, ce qui aide à relativiser la parole d’en haut. Les « communautés de base » en France et ailleurs, ont pris des initiatives appuyées sur ces convictions.  Le livre présente des exemples de ces communautés innovantes.

Dans le diocèse de Poitiers notamment, des paroisses se revitalisent en fonctionnant en communautés, par petits groupes de chrétiens, des communautés locales,  centrées autour d’une équipe d’animation de base de 5 personnes : une qui veille à l’animation de l’ensemble : le délégué pastoral (élu), une chargée de la vie matérielle de la communauté : le délégué à la vie matérielle (élu), une chargée de la prière (appelée selon ses dons), une chargée de l’annonce de la foi (appelée selon ses dons), une chargée de la charité (appelée selon ses dons). Ces cinq responsabilités leurs sont confiées par mandat de trois ans, renouvelables une fois. Les paroisses ne sont pas centrées sur le prêtre mais sur ces communautés locales. Monseigneur Rouet quittant le diocèse, nous espérons que l’expérience continuera.

Notre livre est une expérience de vétérans, de gens convaincus et nous espérons que ces communautés feront boule de neige. Et nous rêvons d’une conférence, non plus des seuls évêques mais, analogue à celle des orthodoxes, composée d’un tiers d’évêques, d’un tiers de prêtres et d’un tiers de laïcs. Cela ferait avancer les choses. »

 Au terme de cette longue et enrichissante journée Marie-Thérèse donne le mot de la fin.

 

« Au nom de Témoins, il me revient de conclure cette journée.

Nous prenons toujours des risques en organisant ce genre de rencontres. Celui du croisement des cultures tout d’abord : nous ne parlons pas tous du même lieu, même si nous nous référons tous à Christ. C’est le propre de l’inter confessionnalité, qui est au cœur de l’esprit de Témoins. Les paroles circulaient donc à des niveaux différents, et nous ne sommes pas là pour rechercher le consensus, mais pour que chacun parte avec des repères personnels interpelés et questionnés par d’autres. C’est ce que nous appelons « l’intelligence collective ».

L’autre risque, est lié à l’équilibre entre les apports de réflexion,  les apports d’informations du fait de la diversité de nos milieux d’origine, et les échanges et partages.  Il en résulte toujours une frustration, et c’est un appel à revenir.

Alors pourquoi pas un rendez-vous en 2012 davantage centré sur la mise en pratique et l’échange ?

Mais pour l’heure, je voudrais maintenant remercier Gabriel Monet, sans qui cette journée n’aurait pas eu lieu. Merci pour la qualité de tes apports. Merci pour la disponibilité dont tu as fait preuve pour venir nous partager les fruits de ta réflexion.

Merci aussi à Jean Hassenforder et à Alain Gubert qui ont construit cette journée, merci à Andy Buckler qui l’a brillamment animée.

Merci aux témoins particuliers à qui nous avons demandé en amont de cette rencontre, de rebondir sur l’exposé de Gabriel, et qui l’ont encore enrichi : je pense à l’éclairage sociologique de Jean Hassenforder, aux apports d’Eric Zander, de Pippa Soundy, d’Evert Van de Poll,  de Claude Bernard, d’Henri Bacher, et d’Andy Buckler.

Je pense que nous pouvons les remercier tous…

Mais je pense que nous pouvons aussi vous remercier pour la qualité de vos interventions, pour l’ambiance chaleureuse, pour cette intelligence collective qui nous fait tous avancer.

Enfin, nous avons commencé notre rencontre par la prière. Nous avions préparé la rencontre dans la prière. Et nous pouvons tous être reconnaissants de la présence de l’Esprit tout au long de cette journée.

Je vous souhaite un excellent retour. »

Françoise Rontard