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Le héros des sans abris nous a quitté le 22 janvier. Le prêtre a incarné le combat pour la dignité de l’homme. Curieusement, son identité de croyant passe souvent au second rang lorsque les médias évoquent son parcours.

L’homme le plus populaire des Français était un fervent croyant. Curieusement, ce fait passe souvent au second rang lorsque les médias font le bilan de sa vie. Il est sans doute vrai que les Français ont surtout retenu un engagement politique. Or, la foi d’Henri Grouès ne pouvait être séparée de ses activités. La foi était sa raison de vivre, comme il explique à plusieurs reprises dans ses écrits. C’est la foi, pas l’engagement politique, qui le conduit directement à faire sa première « œuvre ». A l’âge de 19 ans, ce « bourgeois », comme il se qualifiait lui-même, a abandonné par acte notarié absolument tout ce qu’il possédait et l’a distribué aux pauvres. Puis il est entré chez les capucins où il a passé sept ans totalement cloîtré.
Henri Grouès a eu le temps de découvrir que l’enfermement n’était pas sa vocation. Ordonné prêtre en 1938, il a par la suite été pris dans le tourbillon de l’Histoire. Dès 1941, après la rafle du Vel d’Hiv à Paris, le prêtre accueille, en zone libre, des juifs rescapés des rafles. Puis il prend le nom de l’abbé Pierre dans la résistance. Le reste de son histoire épouse l’histoire de ce pays : après avoir été élu député sur une liste MRP – le grand parti chrétien-démocrate – en 1945, il fonde la première communuauté d’Emmaüs en 1949, lance son fameux appel au secours en 1954 et devient le porte-parole des sans-logis.
Effectivement, ce prêtre « engagé », comme on le dit aujourd’hui, ne passait pas son temps à prêcher. Il agissait et accompagnait les pauvres dans la plus pure tradition franciscaine. Et il était probablement le seul prêtre en France à oser dire « ta gueule » à Jean-Marie Le Pen sans présenter des excuses.
On sait sans doute moins que l’abbé Pierre était d’une spiritualité classique et catholique, puisée depuis son adolescence au sein de sa famille lyonnaise. Il a prié toute sa vie et ne s’endormait jamais sans un « Je vous salue Marie ». Il n’avait pas peur de mourir, ni de la mort en elle-même. Il se réjouissait même à l’annonce de la mort de ses plus proches. L’abbé Pierre n’avait tout simplement aucun doute sur le fait qu’il serait accueilli par Dieu, même s’il était un pécheur. Il aspirait à ce que Dieu lui dise : « Merci d’avoir aimé comme vraiment un de mes fils, pour rendre croyable que je suis Amour, malgré tout ce qui, dans la Nature et dans l’Histoire, semble le nier. » (1)
Rejoint par téléphone à Rome le jour de sa mort, son vieil ami Roger Etchegaray, président émérite du Conseil pontifical Justice et Paix, évoque avec émotion le croyant abbé Pierre comme quelqu’un qui cherchait toujours à garder sa confiance en Dieu alors que tout l’incitait à douter.
En faisant le bilan de sa vie, l’abbé a écrit dans son livre « Testament » qu’il n’avait pas beaucoup de certitudes. Il en cite seulement trois : « l’Eternel est Amour quand même, nous sommes aimés quand même, et nous sommes libres quand même. Ah ! si je réussissais à communiquer ces trois certitudes ! »
Effectivement, à lire l’abbé Pierre, on ne peut qu’être frappé par sa volonté de communiquer sur ce qui l’animait. Tous les 16 livres qu’il a écrits ou coécrits sont des témoignages de cheminement avec Dieu. L’analyse de la société est une partie intégrante de sa vision chrétienne. La lutte concrète contre le mal est un devoir, expliquait-il. Mais le remède absolu pour lui était l’Adoration, la prière sous toutes se formes. Puis il ajoute : « De même que, l’expérience nous le prouve, quand on a la foi, le sacrement de l’Eucharistie qui comporte en lui-même le pardon donne la force qui aide. »
Certains de ses livres comme « Mémoires d’un croyant » (Fayard, 1999) et « Mon Dieu, pourquoi ? » (Plon, 2005) pourraient être utilisés comme des livres d’apologétique. Il défend le christianisme comme une proposition aux non croyants avec lesquels il partageait par ailleurs la vie. Il aime rappeler la signification du mot « Yahvé », qui signifie « je suis » en hébreu. Il en tire une « certitude de l’Etre ». Il dit : « Nous venons de ce « je suis » qui, plus tard, nous dira : « Je suis Amour ».
Si l’abbé mystique est relativement méconnu, ses positions sur l’Eglise sont, elles, franchement populaires. Avec une naïveté digne de saint François d’Assise et une franchise qui évoque saint Augustin, l’abbé déclarait ne pas supporter le dogmatisme de l’institution, ni l’enfermement spirituel. Il s’est prononcé pour l’utilisation des préservatifs au nom du réalisme. Il estimait également qu’il était temps d’ordonner des hommes mariés et même des femmes. Pour ces dernières, il n’hésitait pas à écrire : « La femme dans l’Eglise est doublement exclue, car elle l’est aussi par la règle du célibat sacerdotal ». Il était par ailleurs favorable à une forme de reconnaissance pour les couples homosexuels et il pouvait comprendre l’adoption des enfants des homosexuels dans certaines conditions. Dans un autre domaine, il avait des idées sur les raisons pour lesquelles les églises se vident. Les messes sembleraient artificielles aux yeux des jeunes, dit-il, et pose crûment cette question : « Aller aujourd’hui à la messe pour y retrouver quelques vieilles femmes, en quoi est-ce ressourçant ? » La liste des tabous qu’il a ainsi voulu casser dans l’Eglise catholique est très longue. Mais le plus grand coup d’éclat en la matière et d’avoir confessé avoir « connu l’expérience du désir sexuel et de sa très rare satisfaction ». Au-delà du besoin personnel d’aborder ce « péché », il parle évidemment au nom d’innombrables prêtres qui souffrent terriblement de leur voeu de chasteté. Le fameux passage publié en 2005 dans un livre co-écrit par Frédéric Lenoir (Mon Dieu… pourquoi, Plon) comporte cependant une deuxième partie que l’on oublie souvent : « cette satisfaction (sexuelle) fut une vraie source d’insatisfaction car je sentais que je n’étais pas vrai ».
Lorsque l’on aborde la franchise de l’abbé, une question revient fréquemment : pourquoi l’Eglise institution n’a-t-elle pas fait taire cet homme comme elle a voulu imposer le silence à Monseigneur Gaillot, par exemple ? L’évêque de Parthenia a posé le problème en ces termes : « Moi, dès que je dis un mot, on me tape dessus. Vous, vous en dites dix fois plus, et ça passe très bien ! » L’abbé a répondu : « Premièrement, c’est que je ne suis pas évêque. Deuxièmement, je crois que le Bon Dieu m’a donné une espèce d’instinct de l’insolence mesurée. Je sens jusqu’à à quel point je peux gueuler. »
L’abbé Pierre faisait toujours attention à ne pas choquer la grande masse des croyants. La seule fois où il n’a pas réussi à éviter un vaste débat sur la moralité de sa position – en soutenant en 1996 son ami Roger Garaudy qui avait écrit un livre antisémite – il a fini par retirer ses propos les plus choquants. On dit que l’archevêque de Paris de l’époque Jean-Marie Lustiger, qui est d’origine juive, l’avait sermonné. Il est sûr que l’abbé Pierre croyait vraiment à l’existence d’un lobby sioniste international et qu’il pensait que la création d’Israël était une erreur. Cela montre que l’abbé Pierre n’était pas à l’abri d’un aveuglement idéologique grave et qu’il pouvait même sombrer dans le pire des préjugés. Cela paraît d’autant plus surprenant quand on sait que le même homme avait sauvé des juifs pendant la guerre. Osera-t-on suggérer qu’il était victime du vieil antijudaïsme catholique ? En tout cas, humain, il l’était. Et Dieu le jugera assurément.
Quant à nous, reconnaissons en lui une divine inspiration qu’il a su transmettre notamment à travers son exemple qui est don de soi. La plupart du temps, l’abbé Pierre a incarné une image populaire d’un christianisme souhaitable. Peut-être a-t-il aussi provoqué, malgré lui, une vague de christianisme par procuration. L’abbé Pierre et Emmaüs faisaient des choses à notre place. Nous n’avions qu’à donner un peu de notre surabondance pour nous sentir un peu moins mauvais. En vérité, l’abbé Pierre aurait trouvé ce phénomène détestable. Il était le premier à penser qu’« il n’y a pas que l’abbé Pierre ». Des héros, il y en a beaucoup dans l’Eglise. Lui, avec ses défauts et ses énormes qualités, était tout simplement un peu plus populaire que les autres. Tous ceux qui l’ont connu insistent sur l’intégrité du personnage. Il était vrai et constant dans ses engagements. Il ne s’est presque jamais trompé de combat. Et cela, pour quelqu’un qui est rappelé à 94 ans, c’est très rare.
Henrik Lindell
1. Sauf mention contraire, toutes les citations dans cet article sont de « Testament… » (Bayard, 13 euros) paru en 2005.

La première version de cet article a été publié dans un dossier sur l’abbé Pierre publié dans Témoignage Chrétien (jeudi 25 janvier 2007) . Site internet : www.temoignagechretien.fr
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