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Ce texte est une version réécrite et plus longue d’un article publié par Témoignage chrétien (www.temoignagechretien.fr)

Ingmar Bergman est mort le 30 juillet, le même jour que son collègue Michelangelo Antinioni. Il avait 89 ans et vivait seul depuis plusieurs années dans sa demeure à l’île de Fårö, au nord de Gotland, là où plusieurs de ses films ont été réalisés, tel « A travers la miroire », de 1961 avec l’inoubliable actrice Harriett Andersson. A l’annonce de son décès, toute la presse suédoise, et, avec elle, une partie de l’intelligentsia, s’est livré à un exercice expiatoire : pendant plusieurs jours, on n’a parlé que de Lui, le Maître. Après ses obsèques organisées par l’Eglise luthérienne de Suède, des débats stimulants ont éclaté entre ceux qui regrettent que Bergman ne fut pas concerné par les grandes questions de son temps – guerre, mondialisation, écologie, etc – et ceux qui au contraire se contentent largement de sa connaissance des profondeurs de l’âme. Soudainement, Bergman, dont il était de bon ton de se moquer parce que ses films étaient considérés compliqués et élitistes, en ce temps de « reality shows » pré-mâchées et imposées par les grandes chaînes, eh bien, ce Bergman est presque revenu à la mode.
Il est clair que Bergman ne s’intéressait pas à la politique, qui le dégoûtait. Sa famille avait eu des sympathies nazies, à l’instar d’une partie de la bourgeoisie suédoise, et il en souffrait toute sa vie. Mais il s’inspirait de l’écrivain suédois August Strindberg, qu’il voyait comme un père spirituel, et des auteurs classiques comme Molière et Shakespeare, bien sûr. Il était par ailleurs un admirateur sans bornes du cinéaste russe Andreï Tarkovskij, un bien plus grand mystique religieux que lui. Bergman aura à son tour inspiré pratiquement l’ensemble des grands réalisateurs contemporains, dont Woody Allen, Ang Lee et Martin Scorsese pour ne mentionner que ceux-là. Ce n’est pas un hasard s’il est le seul à avoir reçu, à Cannes, en 1997, « La Palme des palmes ».
Que retenir de l’œuvre de Bergman ? Il a réalisé 58 films et téléfilms : de « Fraises sauvages » à « Sonate d’automne », en passant par « Le septième sceau », « La flûte enchantée » (une admirable interprétation de l’opéra de Mozart) et « Scènes de la vie conjugale ». A cela, il faut ajouter son travail de metteur en scène, auquel il accordait plus d’importance qu’à ses films, et aussi son écriture (1). On trouve dans ses films les plus connus une obsession de la mort, une hantise du jugement dernier et une insistance sur la relation verticale entre l’homme et Dieu, l’enfant et le parent, le dominé et le dominant. Bergman s’intéressait par ailleurs, énormément, à la relation homme-femme, y compris l’aspect érotique (ce qui l’a rendu célèbre notamment en France et aux Etats-Unis…). Peu de réalisateurs ont autant sondé le sentiment de solitude existentielle de l’homme et de la femme et avec autant de réalisme psychologique. Il laisse rarement les personnages dire franchement ce qu’ils pensent. Tout est suggéré. La caméra et la musique (Bergman se laissait toujours transporter par la musique classique) font le reste. Et on comprend d’autant mieux. Bergman dit rarement que l’on peut être sauvé par un Dieu. Il laisse la question ouverte. Même la grande et lumineuse fresque « Fanny et Alexandre » (1982), un de ses derniers et meilleurs films, particulièrement riche en événements surnaturels, ne contient aucune affirmation définitive sur le sujet. Or Bergman réfléchissait toute sa vie au divin qui est en nous.
Les critiques ont pu dire de lui qu’il était un « protestant athée ». Sans doute par opposition aux nombreux réalisateurs « catholiques » sud-européens ou américains. Bergman a écrit dans sa biographie (1) qu’il ne croyait pas en Dieu. Pourtant il reste attaché à un univers protestant. Les souvenirs de son père, pasteur luthérien, personnage ambivalent – que l’on retrouve diabolisé dans plusieurs de films – l’ont apparemment traumatisé. Bergman disait par ailleurs croire à plein de choses surnaturelles. Il voyait des fantômes, il se référait à la vierge Marie ou à d’autres saints, il répétait à l’envi qu’il reverrait sa dernière et cinquième femme Ingrid von Rosen (2), décédée en 1995. Cela ne fait pas très athée…
En 2005, dans une discussion avec l’évêque luthérien de Gotland et ami Lennart Koskinen, il a affirmé : « Le Christ est un philosophe qui témoigne de l’existence d’autres mondes. Exactement comme Bach. » Une phrase qui peut faire sourire des chrétiens, mais qui en dit long des convictions sincères de Bergman.
Cultivant une « piété naïve », selon ses propres termes, il pensait que « l’homme porte en lui sa propre sainteté ». Dans un de ses films dits « religieux » – Les communiants ou Nattvardsgästerna (1963) (3) – un pasteur perd la foi après le décès de sa femme. Deux personnes cherchent à le sortir de sa crise. Une d’entre elles est une institutrice non croyante. Elle est également la maîtresse du pasteur, dont elle subit la dureté et le mépris. L’autre ami est un gardien qui réfléchit à la souffrance du Christ. Dans une des scènes clés du film, il évoque devant le pasteur le “Pourquoi m’as-tu abandonné?” Selon lui, le pire ce n’est pas la torture physique infligée au Christ mais bien le sentiment d’être abandonné des siens et même du père. Ces deux figures autour du pasteur sont proprement « christiques », parce qu’elles agissent par amour, sans rien exiger en retour. A la fin du film, le pasteur semble retrouver sa foi en prononçant les mots bibliques “Saint, saint, saint est le Seigneur”. La “non croyante” s’incline en prière. Mais qu’est-ce que cela veut dire ? Bergman lui-même disait qu’il laissait la question ouverte : ” Aux spectateurs de décider ce qu’ils veulent voir.” C’était le film préféré de Bergman lui-même. Le nôtre aussi, parce qu’il posait toutes les bonnes questions.
Maintenant, Ingmar Bergman a enfin toutes les réponses à sa quête.
Henrik Lindell

1. Il faut lire son autobiographie « Laterna Magica » (en poche chez Gallimard, 380 pages, 7,3 euros).
2. Bergman laisse neuf enfants derrière lui, de cinq (5) femmes différentes. Ses très nombreuses histoires d’amour extraconjugales, « obsessionnelles » selon ses propres termes, constituent un sujet majeur pour la presse suédoise depuis quatre décennies. Mais on peut retenir que huit de ses enfants travaillent dans le monde de l’art et du cinéma. Le père n’était donc pas si mauvais que ça… Une de ses filles, Eva, metteur en scène, est mariée à Henning Mankell, un des plus grands écrivains suédois contemporains.
3. Vous trouverez des bonnes copies en V.O. à la FNAC des principaux films de Bergman pour environ 15 euros. Notamment Les communiants.