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Témoignage chrétien – Jeudi 1er mars 2007 (1)

Jimmy Carter réclame une Eglise baptiste prophétique

Jimmy Carter et des leaders évangéliques refusent d’être assimilés à la droite fondamentaliste. Soutenus par Bill Clinton, ils veulent créer une Église plus ouverte.

Il souffle comme un air frais dans les Églises en Amérique. Un vent léger, mais rafraîchissant, après un temps particulièrement lourd et étouffant. D’anciens présidents comme Jimmy Carter et Bill Clinton, en passant par des responsables d’Églises, des théologiens et quantité de « simples » fidèles, on ne compte plus les chrétiens, en particulier évangéliques, qui en ont assez d’être assimilés à des réacs va-t-en-guerre. Beaucoup d’entre eux sont certes « conservateurs », insistant sur le rôle fondamental de la famille. Mais ils réclament davantage de justice sociale et affirment leur opposition à la guerre.
Jimmy Carter, avec une quarantaine de responsables de plusieurs Églises baptistes, entend ainsi fonder une nouvelle coalition, la New Baptist Covenant. L’idée a été présentée à la presse le 9 janvier dernier en présence de Bill Clinton, autre baptiste on ne peut plus célèbre. D’après Jimmy Carter, qui se veut rassembleur, « c’est peut-être un moment de première importance dans l’histoire du christianisme ». L’un des objectifs explicites est de contrer l’image « négative » des évangéliques, des baptistes en particulier, véhiculée par la plus grande des Églises protestantes aux États-Unis, la Southern Baptist Convention (Convention baptiste du Sud). La direction de cette fédération d’Églises appuie la guerre en Irak, réserve le ministère aux hommes, affiche des positions traditionalistes à outrance et prône l’intolérance à l’égard de ceux qui ne partagent pas son point de vue. Ce type de « fondamentalisme » – selon l’expression de Carter – est moins représentatif qu’il n’y paraît chez les baptistes américains, mais il sert les intérêts du Parti républicain, notamment ceux de sa frange religieuse, qui a besoin de justifier la guerre en Irak et aussi son appui quasi inconditionnel à la politique israélienne dans les territoires palestiniens. La même idéologie sert également les médias, qui aiment bien les positions tranchées et simplistes, faciles à utiliser, mais qui créent des clivages souvent artificiels.
Longtemps, le baptisme a joué un rôle fondamental aux États-Unis, surtout dans les États du Sud où il a été majoritaire (lire plus loin). Mais aujourd’hui, des hommes politiques, des leaders religieux et des médias ont imposé une image qui reflète mal la réalité. Il est frappant de constater que le message ultra-conservateur porté par les représentants au niveau fédéral est rarement partagé par la base. C’est sur ce décalage que se basent Jimmy Carter et ses amis, issus d’Églises baptistes dites « modérées » ou progressistes. Ils voudraient « créer une voix baptiste authentique et vraiment prophétique en ce temps si complexe ». Dans le langage évangélique, cela signifie assumer des contradictions et des débats internes, par exemple sur l’homosexualité, sans que cela empêche le témoignage chrétien auprès des pauvres, qui est un devoir absolu. Les conservateurs « fondamentalistes » sont, eux, connus pour leur tendance à l’autojustification que d’aucuns dénoncent comme une forme moderne de « pharisaïsme ».
Ce débat n’est pas propre aux baptistes. Ailleurs, dans d’autres Églises protestantes et évangéliques, des voix s’élèvent notamment pour impulser davantage d’œcuménisme et d’actions dans le domaine social. Le président George W. Bush est particulièrement critiqué. S’affichant comme « new born christian » (littéralement « chrétien né de nouveau »), donc évangélique, il a causé beaucoup de tort à ses coreligionnaires qui jugent sa politique incompatible avec la foi chrétienne. Une de ces voix critiques les plus connues est celle de Jim Wallis. Théologien et pasteur, il est évangélique, responsable de l’organisation progressiste œcuménique Sojourners/Call to Renewal et auteur prolifique. Son dernier livre God’s Politics (Harper Collins, 2005) s’est vendu à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires. Il dénonce avec vigueur la politique étrangère et antisociale de Bush au nom de Dieu, et critique aussi la gauche qui, d’après lui, n’a rien compris au fait religieux. En France, hélas, ce livre, comme tout ce débat, est passé totalement inapercu.
Les voix du sud
Chez les catholiques, les exigences d’un changement de ton sont moins spectaculaires, mais restent néanmoins visibles. Beaucoup ont été exaspérés par le fait que plusieurs évêques aient invité leurs fidèles à ne pas voter pour les candidats qui défendaient l’avortement, par exemple, à la dernière élection présidentielle en 2004. Cela revenait concrètement à appeler les gens à voter pour Bush, qui se veut « pro-life » (1). Ces mêmes évêques étaient moins préoccupés par la guerre en Irak. Il y a trois ans, pour la première fois, le vote catholique était majoritairement républicain. Depuis, le vent a tourmé. Lors du prochain scrutin de 2008, les catholiques seraient plus enclins à voter en majorité démocrate, reprenant ainsi leurs habitudes.
Mais revenons au monde protestant évangélique baptiste et à son univers si particulier. La plupart d’entre eux vivent dans le sud des États-Unis, dans la « Bible belt » (« ceinture de la Bible »). Dans ces États anciennement confédérés, le Parti démocrate était surreprésenté jusqu’aux années 1970, alors que le Parti républicain en était pratiquement exclu. Les raisons sont historiques : le Parti républicain représentait culturellement le Nord et le camp abolitionniste, alors que les démocrates étaient plus sensibles aux valeurs des confédérés, en l’occurrence esclavagistes, puis ségrégationnistes. Par la suite, les démocrates du Sud ont évolué vers le progressisme social et ont fini par combattre la ségrégation raciale dans les années 1960. Le baptiste le plus célèbre au monde, Martin Luther King, né à Atlanta, est le martyr de cette lutte partagée par beaucoup de ses coreligionnaires. À cette époque, les Églises évangéliques du Sud étaient blanches ou noires. C’était particulièrement le cas des baptistes, qui occupent dans certains États la même place que l’Église catholique en France. Lorsque, dans les années 70, les démocrates ont été gagnés par des valeurs « libérales » (pro-avortement, notamment, et mise en cause de la peine de mort), les évangéliques ont commencé à lorgner vers le Parti républicain, plus enclin à défendre les valeurs conservatrices.
Image de marque
Depuis, la droite chrétienne, conservatrice et parfois fondamentaliste, a pu imposer une partie de son agenda, aussi bien dans les Églises que dans la politique nationale. Ses « valeurs familiales » – l’opposition à l’avortement, à l’homosexualité et à tout ce qui perturbe la vie de famille – ont été tellement martelées dans les médias et aussi par des hommes politiques, tel George W. Bush par exemple, qu’elles sont devenues l’image de marque des chrétiens en général. Il faut dire que pour une certaine culture évangélique, qui aime à répéter son opposition à « Washington » et à la bureaucratie, il vaut mieux se concentrer sur la vie des petites gens, brandir le patriotisme contre des ennemis extérieurs réels ou supposés (communisme, athéisme, évolutionnisme, Onu, islamisme, étrangers, etc.) et s’inquiéter de la disparition du lien familial. Parallèllement, des Églises plus « libérales » ou plus « à gauche » ont perdu des fidèles en ne défendant pas lesdites « valeurs familiales » avec la même ostentation. Elles étaient une cible à abattre pour cette droite chrétienne. Les chrétiens qui votent démocrate veulent en général qu’on s’occupe davantage des grands problèmes sociaux et qu’on s’interroge sur le rôle de l’Amérique dans le monde.
Les quelque 70 millions d’évangéliques américains représentent environ un tiers de l’électorat. Ils ont apporté un soutien déterminant aux présidents républicains élus depuis Ronald Reagan en 1980. En 2004, pas moins de 78 % des évangéliques blancs ont voté Bush. Chez les évangéliques noirs, on a voté majoritairement démocrate, mais avec des scores moins forts que d’habitude. Depuis, le désamour relatif des évangéliques à l’égard des républicains s’est traduit concrètement par le résultat aux élections du « mid-term » en novembre dernier, qui ont été largement remportées par les démocrates, ainsi redevenus majoritaires au Congrès. Au-delà de la politique économique et sociale, qu’ils jugent souvent désastreuse, ils ont également été choqués dans leur conscience chrétienne par l’autorisation de la torture accordée par l’administration Bush à l’encontre des terroristes présumés. De même, la question du réchauffement climatique les inquiète de plus en plus. Récemment, des scientifiques et des responsables évangéliques ont signé un document commun pour que « la protection de la Création » devienne la « priorité absolue des dirigeants politiques, religieux, scientifiques et économiques ». (2) C’est rigoureusement le genre d’appel qui exaspère l’administration Bush.
C’est donc dans ce contexte qu’il faut lire l’initiative de Jimmy Carter. Il ne s’agit « en aucun cas », précise-t-il, d’inciter les chrétiens à voter à gauche ou à droite. Il s’agit de les réunir autour d’une plate-forme commune et ainsi contribuer à changer le rôle de la religion dans l’espace public. L’ancien Président souhaite que les enjeux de l’environnement, de l’emploi, de la protection sociale (45 millions d’Américains n’en disposent pas…), de l’aide internationale soient davantage investis par les baptistes. Un des meneurs de la nouvelle Union d’Églises, le pasteur William D. Underwood, président de l’université Mercer d’Atlanta, a estimé que les membres de l’Union allaient passer plusieurs mois à identifier des projets communs dans le domaine de l’aide internationale et de la réduction de la pauvreté aux États-Unis. « Nous ne sommes pas contre un groupe de gens croyants. Nous sommes contre le fait que 100 000 personnes sont mortes le mois dernier de paludisme. Nous sommes contre le fait que des centaines de milliers d’Africains se retrouvent face à la famine chaque année. »
Carter, lui, signale également qu’il lui est intolérable d’avoir à supporter le sexisme de trop de chrétiens. C’est sur cette question qu’en 2000, il a quitté la Convention baptiste du Sud, à laquelle il était fidèle depuis l’enfance. Il y a sept ans, les dirigeants de la Convention ont adopté le « Baptist Faith and Message », une sorte de credo qui exclut la possibilité pour les femmes de devenir pasteurs. Carter, dont l’épouse est diacre, a alors cessé de se dire membre des baptistes du Sud.
Rompre avec le moralisme
Autre enjeu majeur : l’ouverture aux autres Églises. En 2004, la Convention baptiste du Sud a carrément quitté l’Alliance baptiste mondiale, qui regroupe environ 80 % des baptistes. Cette décision a aggravé le clivage entre baptistes, mais elle a aussi semé le désordre au sein des conventions nationales affiliées aux baptistes du Sud. La convention baptiste du Texas a ainsi fait part de son désaccord et a demandé son intégration à l’Alliance baptiste mondiale. Les Églises baptistes dont sont issus les responsables qui entourent Carter font toutes partie de l’Alliance baptiste mondiale. Elles regroupent au total quelque 20 millions de membres, soit bien plus que la Convention du Sud (16 millions). Lors de la conférence de presse du 9 janvier, elles n’ont pas hésité à s’afficher avec Bill Clinton. C’est évidemment bon pour leur image dans l’opinion publique, car Clinton reste l’un des hommes politiques les plus populaires du pays. Mais c’est aussi le gage d’un esprit d’ouverture. Chez les évangéliques traditionalistes, en revanche, Bill Clinton passe toujours pour celui qui a commis une des fautes les plus graves qui soient, l’adultère. Des leaders baptistes ont signifié qu’ils souhaitaient rompre avec ce moralisme.
On constate aussi la volonté de faire une union entre Églises « noires » et « blanches ». Le pasteur William J. Shaw, président de la National Baptist Convention USA, la seconde Église baptiste avec 7,5 millions de membres, a mis les points sur les i : « Pour les Églises noires, la sexualité n’est pas la seule dimension de la moralité. Il faut aussi inclure la justice sociale, la poursuite judiciaire des criminels, la protection de l’environnement, l’immigration, et même la politique étrangère, dans le débat. » Les responsables de la Convention baptiste du Sud ont affiché une attitude plutôt hostile à ce projet. Le puissant Richard Land, qui préside la Commission d’éthique et de liberté religieuse de la Convention, a déclaré qu’il risquait notamment d’y avoir un désaccord sur la politique américaine envers Israël. Autre point d’achoppement : le regard sur l’homosexualité.
Plus de prosélytisme
Mais il y a aussi des enjeux plus fondamentaux. La Convention du Sud se sait en perte de vitesse. Sur 16 millions de membres, seuls 6 millions assistent au culte. Dans les Églises évangéliques, ce taux de fréquentation est très bas. Les Richard Land et autres parlent beaucoup, influent sur l’administration Bush, mais ils ne sont pas populaires. Les finances sont également un point sensible. La Convention du Sud dirige la plus grande agence missionnaire au monde, l’International Mission Board, qui compte plus de 5 000 salariés. Sa mission est surtout de faire du church planting (« implantation des Églises ») en ne travaillant qu’avec des évangéliques. Pendant longtemps, elle a été bien plus ouverte. Aujourd’hui, elle va jusqu’à abandonner des œuvres sociales pour se consacrer au travail prosélyte, par exemple dans des pays musulmans. Elle envoie aussi des missionnaires en Europe, y compris en France, où ce type de démarche est fort peu souhaité…
Une organisation concurrente commence à lui faire de l’ombre, la Cooperative Baptist Fellowship. Bien plus modérée, elle travaille avec des chrétiens non baptistes, condamne la peine de mort et accepte des femmes pasteurs en son sein. L’Alliance baptiste mondiale a accepté l’adhésion de cette organisation. Si les Conventions nationales des baptistes du Sud décident de laisser tomber l’International Mission Board et distribuent la manne à des œuvres plus sociales, la donne risque de changer durablement chez les évangéliques, aux États-Unis et ailleurs. La nouvelle Union impulsée par Jimmy Carter se réunira à Atlanta le 31 janvier 2008. Toutes les conditions sont réunies pour qu’elle prenne son envol.

1. En réalité, contrairement aux attentes, Bush n’a toujours pas imposé de législation anti-avortement.
2. « A new alliance for creation », signé le 23 janvier à Washington.

Qui sont les baptistes ?

Selon le sociologue Sébastien Fath, spécialiste du christianisme évangélique, « le baptisme puise sa source dans deux courants de la Réforme du XVIe siècle. Le premier courant est constitué par l’anabaptisme qui pratique le baptême des convertis et prône la séparation des Églises et de l’État. La seconde matrice est le puritanisme anglais, dans sa version séparatiste, qui conteste aux XVI-XVIIe siècles la synthèse anglicane de l’Église d’État au nom de sa conception de l’Évangile et de l’Église, voulue comme un corps d’assemblées locales autonomes (congrégationnalisme) ». Le pasteur anglais John Smyth, exilé en Hollande au début du XVIIe siècle où il rencontra l’anabaptisme, passe pour être le fondateur de ce type d’Églises professantes. La théologie est de type calviniste. On y pratique le baptême par immersion après profession de foi.
Il y aurait 120 millions de baptistes dans le monde aujourd’hui, dont environ 40 millions aux États-Unis. Parmi les plus connus, outre les deux présidents démocrates, on peut citer Martin Luther King, les pasteurs Rick Warren et Billy Graham, ainsi que des politiques comme Al Gore. C’est la deuxième plus grande dénomination protestante après le pentecôtisme. 80 % des Églises sont affiliées à l’Alliance baptiste mondiale.
En France, il y a trois familles baptistes. L’une d’entre elles, la plus grande, est membre de l’Alliance baptiste mondiale : la Fédération des Églises évangéliques baptistes de France (également membre de la Fédération protestante de France). Le baptisme en France existe depuis 1810. Environ 35 000 personnes participent au culte. Au total, les évangéliques seraient 400 000.

Jimmy Carter, combattant chrétien

De ses premiers mandats en Georgie à son engagement de globe-trotter de la paix, l’ancien Président américain n’a cessé de trouver son inspiration dans une foi ardente.

Jimmy Carter a au moins un point commun avec Jésus. C’est un prophète moderne, qui fait passer son message de réconciliation un peu partout dans le monde… sauf dans son propre pays. Professeur à l’école du dimanche d’une petite Église évangélique baptiste, l’ancien président des États-Unis ne partage pas le conservatisme rigide de bien de ses coreligionnaires des États du Sud. Et il tient à le faire savoir, comme en témoigne son initiative de créer une nouvelle Union d’Églises.
Élu président en 1976, Jimmy Carter est mondialement connu en raison de sa prétendue bonhomie « sudiste » et de sa ferme de cacahuètes qui ont contribué à forger de lui l’image d’un homme simple, populaire, mais un peu trop gentil. Le drame des otages américains en Iran en 1979 a pu être exploité par la campagne populiste et « patriotique » de Ronald Reagan, qui l’a battu en 1980. Le bilan de Carter est cependant impressionnant : c’est le premier président américain à avoir obtenu un accord de paix au Proche-Orient avec les accords de Camp David signés le 11 septembre 1978. Depuis, la paix entre Israël et l’Égypte est toujours respectée. Par ailleurs, Carter a mis fin au soutien à la dictature de Somoza au Nicaragua et a aidé les sandinistes. Il a cependant ignoré l’appel de l’évêque Oscar Romero de ne pas envoyer d’aide militaire au Salvador. Carter a beaucoup critiqué le régime sud-africain. Après son départ de la Maison-Blanche, ce globe-trotter a sans doute fait davantage pour la paix que pendant son mandat. Le Carter Center, une ONG fondée en 1982, particulièrement réputée dans le domaine de la construction de la démocratie, a entre autres surveillé les élections en Palestine en 2006. Il a aussi visité Cuba et le Venezuela.
Place aux noirs
Carter, c’est un peu le rêve américain. Né en 1924 à Plains, en Georgie, James Earl Carter Junior suivra une formation scientifique. Sorti de l’Académie navale en 1946, il est sous-officier dans la marine jusqu’en 1953. À son grand regret, il n’a jamais commandé de sous-marin nucléaire. En 1953, à la mort de son père, il reprend la ferme familiale. Petit à petit, il se lance en politique dans différents secteurs de l’administration. Dans les années 60, il est élu sénateur de Georgie, puis gouverneur en 1970. à cette époque, dans leur église, les Carter étaient, avec une autre famille, les seuls à voter pour que les Noirs soient intégrés au culte. Une fois élu gouverneur, il fut le premier parmi ses collègues des États du Sud à déclarer que la ségrégation raciale était révolue. Il a ensuite nommé plusieurs Noirs à des postes de responsabilité. Aujourd’hui, tout cela peut sembler banal mais pour un baptiste blanc de Georgie, c’était quasiment révolutionnaire. Seule ombre au tableau : son soutien au rétablissement de la peine de mort en 1972 en Georgie. Aujourd’hui, Carter y est hostile. A titre personnel, il est aussi opposé à l’avortement, mais en faveur de la législation actuelle qui l’autorise. Il est par ailleurs contre les relations hors mariage et contre le mariage homosexuel. Mais il considère que les homosexuels devraient bénéficier d’une union civile. Or, pour lui, ces enjeux sociétaux divisent inutilement les gens. Il cherche plutôt à faire en sorte que la religion les rassemble. Concernant George W. Bush, il déclare : « Je n’adore pas le Prince de la guerre préventive. J’adore le Prince de paix. » Il n’a jamais hésité à dire les choses franchement. L’automne dernier, il a écrit un livre sur le conflit au Proche-Orient dont le titre est évocateur : Palestine Peace not Apartheid (Palestine : paix pas apartheid). Il critique aussi bien la domination injuste des Israéliens sur les Palestiniens que le soutien disproportionné et déraisonnable dont bénéficie Israël aux États-Unis. Naturellement, cette prise de position a provoqué une levée de boucliers chez les évangéliques conservateurs et chez les faucons pro-israéliens. Certains ont même accusé Carter d’antisémitisme… Mais il a tenu bon en réitérant ses propos devant la communauté juive et différentes universités.
Le 10 décembre 2002, il terminait ainsi son discours pour la remise du prix Nobel de la paix pour les actions du Carter Center : « Dieu nous donne la capacité de choisir. Nous pouvons choisir d’alléger les souffrances. Nous pouvons travailler pour la paix ensemble. Nous pouvons entreprendre ces changements. Et il le faut. »

« Garder une parole publique sur la religion »

En France aussi, des évangéliques en ont assez des clichés. Certains d’entre eux s’engagent franchement contre la misère, comme l’explique Thierry Seewald, coordinateur du Défi Michée.

TC : L’engagement social des évangéliques n’est pas très visible. Ne s’intéresseraient-ils pas beaucoup à l’action ?
Thierry Seewald : En France, nos actions ne sont pas très connues, c’est vrai. Mais elles existent. En Afrique ou ailleurs, vous trouverez des hôpitaux, des orphelinats et des programmes de lutte contre le sida menés par des Églises et/ou par des missionnaires évangéliques. Il est vrai également que de nombreux évangéliques ne s’investissent pas ou peu dans le champ social. En tant qu’évangélique, qui cherche à être fidèle à l’Évangile, je considère qu’il faut combattre la pauvreté.

Mais pourquoi les actions évangéliques sont-elles aussi méconnues ?
Il y a deux raisons. Les médias se concentrent généralement sur tout ce qui est spectaculaire et sensationnel chez les évangéliques. Ainsi, on voit davantage les gens qui se roulent par terre lors du culte que ceux qui prient calmement et s’intéressent au monde qui les entoure. Par ailleurs, trop d’évangéliques ont mis l’action sociale de côté. Ils ont longtemps eu peur de cultiver l’idée très catholique selon laquelle on obtient le salut par les œuvres. Chez nous, le salut ne dépend pas des œuvres. On a aussi eu peur de « l’Évangile social ». On n’apporte pas le salut aux pauvres en les faisant sortir de la pauvreté. Mais en insistant trop sur ce point, on en arrive à ce que beaucoup d’évangéliques soient coupés des actions sociales. Dernière explication, les évangéliques ont très longtemps été minoritaires. Leur principal travail était donc d’évangéliser et de grandir. Maintenant qu’ils sont plus nombreux, ils peuvent envisager autre chose.

Le Défi Michée est-il ouvert à tous les chrétiens ?
Il est ouvert à tous les protestants. On pense que c’est là qu’il y a le plus de travail à faire. Les catholiques ont déjà beaucoup d’œuvres, comme le Comité catholique contre la faim et pour le développement. La Fédération protestante de France est partenaire du Défi Michée. Je vais souvent dans des Églises réformées pour présenter nos projets.

Aux États-Unis, votre initiative susciterait à coup sûr des soutiens politiques. Et en France ?
On ne recherche pas de soutien politique. Mais à l’occasion des élections, on souhaite interpeller les candidats pour les sensibiliser aux enjeux du commerce international, au problème de la dette et de l’aide publique au développement. On demande simplement aux candidats ce qu’ils entendent faire. Après les élections, on leur rappellera les engagements qu’ils ont pris.

En France, beaucoup d’Églises évangéliques se développent. à part le problème de la pauvreté, quels sont les grands enjeux d’aujourd’hui ?
Un des défis est de pouvoir garder une parole publique sur les questions religieuses. La foi est d’ordre personnel, mais elle devrait aussi être présente sur la place publique. La laïcité n’empêche pas de parler religion. Plutôt que de modifier des lois, il faut essayer de changer la perception de la religion en général. J’ai passé deux ans en Côte d’Ivoire. Là-bas, on peut parler de Dieu à n’importe qui : aux chrétiens, aux animistes, aux musulmans… Il n’y a rien de plus naturel. En France, dès que le mot Dieu apparaît, cela fait bizarre. Il faut donc que nous continuions à utiliser le nom de Dieu. à travers le Défi Michée, on peut percevoir les évangéliques et leur foi d’une façon qui me semble intéressante et représentative. Pour le dire plus brutalement, nous ne sommes pas tous à la solde de Bush et nous ne sommes pas tous des charismatiques. En France, certains médias donnent de nous une image qui ne correspond pas à la réalité. On ne cherche pas à « conquérir » le monde, on témoigne de notre foi.

Recueilli par Henrik Lindell

Thierry Seewald est pasteur à Montpellier d’une Église membre des Communautés et assemblées évangéliques de France (CAEF). Il est le coordinateur de l’initiative « Défi Michée » en France, impulsée par l’Alliance évangélique mondiale et par le réseau Michée.

1. Cet article a été publié par Témoignage chrétien le 1er mars 2007. Le numéro peut être commandé sur www.temoignagechretien.fr

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