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Entré à la météo en 1980, j’ai été amené à m’engager dans le syndicalisme lorsque nous avons été confrontés localement à des problèmes d’aggravation du travail de nuit. Dans un souci d’économiser du personnel, la direction avait diminué le nombre de personnes travaillant la nuit, ce qui provoquait une surcharge de travail pour celles qui était impliquées dans cette forme d’activité. Or, le travail de nuit est déjà une anomalie par rapport aux rythmes biologiques.
J’avais un désir de justice depuis ma jeunesse. J’avais été objecteur de conscience et j’avais participé à des actions concrètes dans une perspective de non violence. Il y avait chez moi le souci d’agir, de donner mon avis, de ne pas accepter l’inacceptable. Aussi, je suis entré d’une façon assez naturelle dans l’action syndicale, en sachant que c’était un moyen de fédérer les avis des collègues et de faire entendre nos points de vue.

S’écouter, se connaître, s’entraider

Technicien à Météo France, mon travail consiste à établir des prévisions météorologiques. Mon engagement syndical a évolué et s’est développé au cours des années. Assez rapidement, j’ai été désigné comme secrétaire régional, dans le cadre du syndicat CFDT de Météo France.
Cette fonction me met en contact avec des services très variés. Il est intéressant de s’écouter, de se connaître, de s’entraider. Récemment, par exemple, nous avons dû intervenir en faveur d’un service de documentation très performant qui était menacé de suppression, avec transfert des ouvrages à la Bibliothèque de France. Cette intervention a été efficace. La direction générale a décidé de respecter ce potentiel.
Je participe également à l’Union fédérale des syndicats CFDT de tout le secteur aérien. Les syndicalistes de la Météo et de l’Aviation Civile y rencontrent ceux des Aéroports de Paris et ceux des compagnies aériennes. Dès lors, le champ d’horizon est très vaste.
En raison du développement de la concurrence dans le transport aérien, les compagnies cherchent à avoir les coûts les plus faibles. Il en résulte une forte pression à la baisse des salaires et des conditions de travail. Ainsi pendant des années, des études avaient été faites sur les incidences de décalage horaire pour les pilotes et les équipages. Des mesures avaient été prises pour organiser en conséquence le temps de récupération. Aujourd’hui ces dispositions sont menacées. Il n’y a jamais rien d’acquis. Il y a toujours des causes à défendre.
Pour toutes ces tâches, je dispose d’une décharge de service substantielle qui est établie en rapport avec les résultats des élections professionnelles.

Visages divers de l’action syndicale

Mon action syndicale comporte plusieurs aspects: être attentif aux besoins, participer aux conflits, comprendre les évolutions.
Je suis appelé à écouter et à aider les collègues en difficulté. Nous les orientons vers les syndicalistes qui ont la compétence adéquate. Pour moi, je traite particulièrement les problèmes relatifs aux conditions de travail. Les situations sont très diverses. Par exemple, des travaux récents ont mis en valeur la question du harcèlement moral. Ce sont des problèmes particulièrement difficiles et délicats. Un cas s’est présenté récemment. Après plusieurs essais de conciliation, le chef d’un petit service, compétent mais très maladroit dans la gestion d’une équipe, a été déplacé.

Il y a eu deux conflits importants à Météo France: en 1989 puis en 1995. Dans tous les milieux, il y a des conflits. Cela fait partie de la vie humaine. Dans ces situations, un travail sérieux est nécessaire pour faire le tour des problèmes, pour préparer des arguments, bâtir des contre-propositions. Il y a souvent beaucoup de mauvaise foi en face de nous. Il faut parler franchement et dénoncer ce qui est faux et malhonnête. Mais il faut s’efforcer parallèlement de ne pas s’attaquer à la personne et de ne pas calomnier. Parfois, il est nécessaire de calmer quelques collègues un peu trop impulsifs ou agressifs. Bref, il faut chercher le juste milieu: être combatif sans être agressif.

On enregistre actuellement des changements importants dans la vie économique. Il faut à la fois prendre en compte les évolutions et mettre des garde-fous par rapport à certains excès. À Météo France, nous avons connu une période agitée lorsqu’on est passé du statut d’une administration d’état à celui d’un établissement public. De fait, en plus des missions de service public qui étaient assurées par la météorologie nationale, de nouvelles activités de type commercial apparaissaient: la vente de certaines prévisions. À l’époque, la CFDT a choisi d’accepter le changement du statut en mettant des conditions: le maintien du caractère prioritaire des missions de sécurité vis-à-vis des populations et des biens.

Du local au mondial

Le syndicalisme est appelé aujourd’hui à un changement d’échelle pour faire face aux grandes transformations en cours sur le plan mondial. Lorsque l’on évoque la question des fonds de pension et de l’actionnariat des employés, il faut savoir que ces dispositions requièrent une augmentation des bénéfices annuels des entreprises à un taux pouvant atteindre 10 à 15%; pour l’actionnariat des salariés, le taux est moindre mais la logique qui s’en suit est la même. Cette augmentation entraîne un regroupement des entreprises, une limitation des charges et par suite des compressions d’emplois. Il faut donc savoir analyser la conjoncture économique et appeler à remettre l’homme à la première place dans l’économie avant le profit maximal.
Il faut également affronter les problèmes à un autre niveau, c’est-à-dire au plan européen et au plan international. Le naufrage de l’Érika cet hiver a eu les conséquences désastreuses que l’on sait. Il y a longtemps que le syndicat international des transports, dans sa branche maritime, demandait le contrôle de tous les bateaux naviguant sous un pavillon de complaisance: équipages sous payés, navires peu entretenus. La course au profit pose actuellement de sérieux problèmes. Par exemple, à l’Organisation Internationale du Travail à Genève, la partie patronale demande aujourd’hui une réduction des congés de maternité. Ainsi le rôle du syndicalisme reste toujours aussi important.

Faim et soif de justice

Au chapitre 58 d’Ésaïe, Dieu nous appelle “à détacher les chaînes de la méchanceté, à dénouer les liens de la servitude, à renvoyer libre les opprimés et à rompre toute espèce de joug”. Cette Parole inspire mon action syndicale. C’est un appel à lutter pour la justice. Je remarque un grand souci de justice et d’équité parmi les collègues avec qui je travaille. C’est un esprit qui nous unit. Il y a des chrétiens dans l’équipe de travail. Nous travaillons dans une sympathie mutuelle avec les collègues non croyants.
Je vis cet engagement en écho avec la parole des Béatitudes: “Heureux ceux qui ont faim et soif de justice, car ils seront rassasiés”. C’est une invitation du Seigneur Jésus à avoir soif de la justice et à lutter pour qu’elle progresse non seulement dans notre environnement immédiat mais à l’échelle du monde.
J’ai été touché par le texte de l’évangile de Luc où il est rapporté qu’un publicain et des soldats sont venus vers Jean-Baptiste pour se faire baptiser. Ils ont demandé ce qu’ils devaient faire. Jean Baptiste leur a répondu qu’ils devaient se contenter de leur salaire sans réclamer rien de plus en excluant fraude et violence. Ainsi, sommes-nous de même appelés à être droits, à être justes.
Notre foi chrétienne est à vivre tous les jours et dans tous les milieux où nous sommes impliqués: avec l’aide de Dieu, dans notre famille, dans notre voisinage et dans le milieu de travail où nous passons beaucoup de notre temps.

Interview d’Alain Crumière par Jean Hassenforder en 1998

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