La montée de la spiritualité dans la démocratie électronique. Un enjeu pour la théologie chrétienne. - Témoins

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Avons-nous conscience de vivre dans un nouvel univers culturel ? Notre regard dépend pour une part de notre itinéraire.

Pour ceux qui font route depuis des décennies, avec le recul, ils peuvent d’autant mieux percevoir combien cet univers a changé.Certains, cependant, gardent leurs habitudes, et, implantés dans une niche culturelle, ils sont plus ou moins insensibles à la grande mutation qui se déroule sous leurs yeux. Les plus jeunes sont imprégnés par ces nouveaux modes de communication et d’expression. Les points de comparaison peuvent leur manquer, mais le changement est si rapide que cette réalité ne peut leur échapper. Ainsi, pour tous, une analyse historique est bienvenue parce qu’elle permet de mettre les phénomènes en perspective. Ainsi pourrons-nous approfondir la prise de conscience des caractéristiques nouvelles de notre culture.

   A cet égard, la lecture d’un livre paru récemment aux Etats-Unis : « Entertainment theology » (1) dans la collection : « cultural exegesis » , nous paraît particulièrement éclairante. En effet, non seulement ce livre nous montre l’ampleur des changements intervenus dans les années 60, mais il met également en évidence une dimension originale du phénomène : la montée des préoccupations spirituelles dans le nouveau contexte de la « démocratie électronique », ou, pour reprendre le sous-titre de l’ouvrage : « New-edge spirituality in a digital democracy ». Il y a là, nous dit l’auteur, un enjeu majeur pour la théologie chrétienne, car, comme nous le verrons avec lui, la montée de la spiritualité, le « retour de Dieu », ne signifient pas, loin de là, une rentrée dans une orbite chrétienne classique. Il y a donc là un enjeu pour la théologie. Comment Dieu parle-t-il aujourd’hui à travers cette nouvelle sensibilité ? A partir de quels repères bibliques pouvons nous distinguer les signes des temps ? (2). Barry Taylor nous invite ainsi à entrer dans une réflexion théologique sur cet univers culturel nouveau exprimée dans le terme d’une « entertainment theology ».
Le parcours dans lequel nous sommes conviés à entrer, s’inscrit dans la vaste culture de l’auteur. En effet, Barry Taylor n’est pas seulement un penseur, mais aussi un artiste, poète et musicien.Et il donne des cours au séminaire théologique de Fuller (Etats-Unis) en terme de classes innovantes sur la musique, le cinéma et la théologie contemporaine.

Un intérêt renouvelé pour la religion.

    « La religion a-t-on dit, est une production sociale, et, comme telle, peut être comprise seulement dans son contexte » (p.25). Barry Taylor nous montre combien le contexte, pour comprendre la religion dans notre culture, a extraordinairement changé. De grandes transformations sont en cours : « Le réenchantement de la culture occidentale ; la croissance d’une société post-séculière  et la démocratisation de l’esprit » (p.25).
On peut distinguer :
« ° un intérêt renouvelé pour la vie spirituelle qui reflète un éloignement de la suspicion vis à vis de ces questions, qui marquait l’époque moderne.
° une reconnaissance que la liberté d’expression est un prérequis pour le renouveau de la recherche spirituelle.
° une entrée dans le pluralisme intellectuel et spirituel : « Orient et Occident ».
° l’émergence d’une culture globale unie par les media, la technologie et des expériences partagées. (p.25-26).
Des tendances fortes balisent cette évolution, parmi lesquelles l’effondrement des idéologies politiques, l’implosion de la modernité, l’échec manifeste du sécularisme comme théorie globale, le développement d’une science post-newtonienne, consciente du rôle de l’observateur.
En fait, nous assistons  à l’émergence d’un état d’esprit nouveau : « La manière selon laquelle les gens pensent au sujet de la vie est en train de changer et notre façon de penser au sujet de la foi est en train de changer tout aussi radicalement » (p.26).

La montée de la spiritualité.

    L’intérêt renouvelé pour la religion ne signifie pas un retour, dans les mêmes termes, aux religions classiques. Celles-ci, du christianisme à l’islam, continuent à exercer leur influence, mais « quelque chose d’autre apparaît : un nouvel horizon religieux » (p.13). Les attitudes et les opinions sur la nature de la croyance elle-même sont en train de changer. Pour beaucoup de gens, la perception des religions traditionnelles se détériorent. « La quête de signification ultime demeure ». Mais on recherche « une religion sans son bagage traditionnel ». Par bagage, on entend ici « une dogmatique perçue comme non désirable et non nécessaire, sans vrai rapport avec le reste de la vie » (p.13). Les religions traditionnelles paraissent non pertinentes et incapables de répondre au bouleversement de la vie sociale et culturelle. Cet état d’esprit se reflète dans l’expression de plus en plus entendue : « Je suis spirituel, mais pas religieux » (p.13).
On assiste bien aujourd’hui à un retour à Dieu dans la culture occidentale, « mais ce mouvement n’est pas un retour aux concepts et aux traditions prémodernes, mais un mouvement en avant. Le retour à Dieu est en fait un mouvement dans une compréhension entièrement nouvelle de la dynamique religieuse » (p.15).
Selon Barry Taylor, « la spiritualité » est la nouvelle religion de notre époque. C’est, comme il l’appelle quelquefois, une « techno-spiritualité » ou une « spiritualité post séculière ». Il est difficile de donner une définition précise de cette spiritualité. Le terme recouvre en fait un ensemble de significations. Il s’affirme également en opposition avec une représentation de la religion perçue en terme de « tradition statique, dogme rigide et souvent fondamentalisme conservateur » (p.16). La spiritualité, au contraire, est un terme qui décrit « une expérience religieuse ». De même, on s’éloigne des expressions formelles de la foi. La création de pratiques et de rites personnalisés est une tendance en croissance. Les formes traditionnelles sont dévalorisées parce qu’elles paraissent représenter des observances religieuses caduques. Barry Taylor enseigne la publicité dans un collège artistique de design. Pendant plusieurs années, il a mené une enquête auprès de ses étudiants. Des soixante douze étudiants interviewés, moins de dix se sont identifiés avec une tradition religieuse spécifique, tandis que quarante cinq se sont déclarés impliqués dans une pratique spirituelle (p.16). La spiritualité manifeste aujourd’hui une dynamique nouvelle.

De nouveaux contenus.

    A partir d’une analyse des nouvelles productions culturelles, Barry Taylor montre comment les œuvres actuelles s’inscrivent dans une histoire et, notamment, comment elles s’approprient et remodèlent des éléments empruntés à telle ou telle tradition religieuse. L’auteur consacre un ensemble de chapitres à la description de l’espace spirituel post séculier (« postsecular soul space ») (p. 106-172).
Quelles sont ses intentions ? « J’ai abandonné », nous dit-il, « une catégorisation en terme d’activités dites religieuses comme aller à l’église ou prier, et celles qui ne le seraient pas. Pour moi, le religieux fait partie de ce qui caractérise l’humain » (p.106).
Dans cette perspective, Barry Taylor met en évidence un certain nombre de courants qui manifestent des compositions et des recompositions.  Ces textes témoignent d’une connaissance remarquable de la production culturelle et méritent une lecture attentive. Ainsi pourra-t-on suivre l’influence des cultures asiatiques dans ce que Barry Taylor intitule la culture zen : « Zen Culture : the Tao of postmodernity ». Un autre chapitre est consacré aux nouvelles approches prenant appui sur des conceptions scientifiques émergentes et une pensée holistique : un mysticisme rationnel (« rational mystics »). Dans une autre direction, apparaît un regard vers le passé : la culture du Moyen Age qui exerce une forte influence chez certains : « Retroduction : Postmodern Gothic ».
Au total, l’auteur présente ainsi plusieurs espaces : « l’occidentalisation de la pensée asiatique, ou le mariage du capitalisme et de la démocratie occidentale avec la sagesse orientale ; le mysticisme rationnel ou le mariage de la religion  et de la science en des termes nouveaux ; le gothique postmoderne et le néo médiéval qui est un essai pour retourner aux modes prémodernes du rapport avec le divin ; enfin le fondamentalisme postmoderne qui recherche des fondations dans un monde qui manque de fondements » (p. 171).

La nouvelle spiritualité dans son contexte.

    Cette spiritualité s’inscrit dans un contexte qui présente de nombreuses caractéristiques que l’auteur met en valeur. Ainsi il nous appelle à prendre conscience des significations spirituelles qui peuvent se manifester à travers la consommation. Et de même, il met en évidence la chute de nombreuses barrières qui, autrefois, cloisonnaient la société, mais aussi le champ de conscience. Aujourd’hui tout se relie.
La « démocratie électronique » est une caractéristique majeure de ce contexte. « La démocratisation est une dynamique centrale de notre époque… On se réfère ici à la démocratisation liée aux nouvelles technologies, aux ordinateurs, à internet, à la dynamique de la globalisation, à la montée et l’influence croissante de la culture populaire pour forger une réalité nouvelle » (p.18). Cette dynamique porte une expression et une recherche partagée et rejette l’élitisme qui, souvent, caractérise encore le fonctionnement des institutions religieuses.
Le nouveau mouvement spirituel peut être décrit comme « un mouvement démocratique venant d’en bas » (p. 54). « C’est une démocratisation de l’esprit où les individus  assument la responsabilité de leur vie, loin des formes d’autorité « de haut en bas » qui caractérisent encore certaines incarnations du religieux » (p. 64). Des changements d’attitude très profondes accompagnent cette évolution. « Cette évolution de la spiritualité implique qu’on peut trouver Dieu partout, non pas dans une approche panthéiste, mais dans le sens que les barrières d’autrefois ont disparu et que la religion est sortie de son précédent enfermement » (p.64).

Pour une nouvelle réflexion théologique.

    L’émergence de ces  nouvelles recherches et expressions spirituelles appellent une prise de conscience chez les chrétiens et la mise en œuvre d’une réflexion théologique nouvelle. Le rapport de l’Eglise anglicane publié  récemment en Angleterre sous le titre : l’Eglise en forme de mission (Mission-shaped church » (3) note que les gens ne viennent pas à l’Eglise parce qu’ils la considèrent « périphérique, obscure, confuse, non pertinente ». Si cette perception n’est pas modifiée, le fossé entre une culture spirituelle en bourgeonnement et le potentiel pour un engagement missionnel continuera à s’élargir.
C’est dire l’importance de la réflexion théologique engagée par Barry Taylor. Ainsi ouvre-t-il trois grandes pistes : une théologie participative ; une théologie prophétique ; une théologie pratique (p. 200-205).
Dans ce temps de grands changements, quelle est la signification des émergences ? La théologie participative « passe d’une approche didactique relative à la question de Dieu à une conversation partagée (« communal conversation » beaucoup plus globale au sujet du sacré en général » (p.19). Une théologie participative cherche à visiter les lieux où la recherche concernant Dieu est déjà au travail et à se joindre à la conversation. C’est une théologie dans une démarche de mission. L’auteur évoque ici la question fréquemment posée par Jésus : « Que dites-vous ? ». La théologie participative reconnaît également que les champs d’étude ne sont plus séparés et que les anciennes frontières disparaissent. L’époque post séculière manifeste un effondrement de l’ordre ancien et une nouvelle perméabilité. Ainsi signale-t-on un retour à Dieu dans l’art, la littérature et le cinéma. Une théologie participative visite les lieux où des éléments de religieux émergent et engagent le dialogue et une réflexion dans ce contexte. Cette approche aborde la spiritualité comme une expérience vécue. « Le paysage spirituel, plutôt que la tradition religieuse, devient l’espace où l’exploration théologique intervient » (p. 13).
Barry Taylor propose également une théologie prophétique (p. 202-204). C’est une ouverture à l’imagination créatrice, à la découverte de nouvelles significations du langage biblique. « Une théologie prophétique considère que la Parole de Dieu pourrait germer de façon nouvelle ».
Enfin, cette approche comporte un aspect pratique. L’auteur cite le théologien français Michel de Certeau : « Le christianisme est pensable uniquement s’il est vivant. Et, dans la situation actuelle, il n’y a pas de vie sans risque… » (p. 204). Selon Barry Taylor, la théologie pratique ose croire que la vie et non la théorie est le point de départ de la réflexion théologique. Un grand théologien de la mission, Daniel Bosch, écrit que celle-ci est « tout simplement la participation des chrétiens à l’œuvre de libération engagée par Jésus ». Barry Taylor ajoute plus avant : « La mission devrait être le voyage que les chrétiens entreprennent dans le monde pour découvrir cette œuvre de libération dans la rencontre avec d’autres. Quels sont les signes des temps ? Dans quelles expressions la foi chrétienne peut-elle faire signe aujourd’hui ? Comment témoigner de Jésus vivant, mourant et ressuscitant dans les termes de la culture d’aujourd’hui ? (p. 210).

Un horizon nouveau.

    A partir d’une grande culture qui se traduit dans l’évocation de nombreuses œuvres littéraires et cinématographiques, Barry Taylor nous fait découvrir un univers nouveau. Il pose des questions et il ouvre des horizons.
Formulons ici une première remarque.
On doit reconnaître, comme le fait d’ailleurs Barry Taylor, que cette problématique ne concerne pas encore aujourd’hui une partie importante du monde chrétien. C’est bien le cas aux Etats-Unis où de nombreuses églises vivent dans un univers traditionnel comme nous en entendons des échos à travers l’information. Il est d’autant plus intéressant de recevoir ce message d’un américain, homme de culture et théologien dans un contexte qui montre qu’il n’est pas isolé et s’inscrit dans un courant de recherche. Apprenons donc à percevoir la complexité. Par ailleurs, les réalités chrétiennes telles qu’elles se vivent dans un univers plus classique, sont encore, pour une bonne part, une source d’inspiration qui irrigue la culture d’aujourd’hui.
Mais, ces limites étant posées, Barry Taylor nous montre comment  aujourd’hui un univers nouveau est non seulement déjà présent, mais en rapide expansion. On ne peut aujourd’hui étudier l ‘évolution des mentalités sans prendre en compte l’évolution globale de la culture. De nouvelles manières de sentir, de nouveaux modes de penser apparaissent et se développent aujourd’hui. Barry Taylor cite le grand chanteur américain, Bob Dylan. En 1963, il parlait d’une culture en train de changer. En 2000, il s’écrie : « Les choses ont changé » (p.14). De grands bouleversements sont intervenus et le processus continue aujourd’hui.
A l’heure de la mondialisation, ce mouvement concerne l’ensemble de la planète. Comme le fait remarquer Barry Taylor, des pays comme l’Angleterre entrent rapidement dans cette évolution.
Y aurait-il une « exception française » ? Peut-être l’héritage de l’histoire est-il davantage prégnant dans notre pays ? Peut-être les « élites » y sont-elles moins accessibles à la culture populaire, à la culture de masse ? Mais toutes les recherches sociologiques montrent que la culture française s’inscrit, elle aussi, dans des transformations globales. Comme l’a montré Frédéric Lenoir dans son livre : « Les métamorphoses de Dieu », l’ensemble du monde occidental est concerné par la progression d’une spiritualité nouvelle (4).  De même, si le rapport avec le religieux est différent dans l’histoire de la culture américaine et de la culture française (5), ce que nous sommes appelés ici à observer, c’est le mouvement en cours. Ce mouvement a un sens et il s’étend bien au delà de la culture américaine. Ce livre nous permet d’entrer dans une réflexion prospective.

Jean Hassenforder

Notes

(1) Taylor (Barry). Entertainment theology. New-edge spirituality in a digital democracy. Baker academic, 2008 (cultural exegesis). Vanhoozer (Kevin J.) ed. Everyday theology. How to read cultural texts and interpret trends. Baker academic, 2007 (cultural exegesis).

(2)Présentation sur ce site < Lire l’article > : Les signes des temps. Comprendre notre environnement culturel et pratiquer une théologie du quotidien.

(3) Mission-shaped Church. Church House Publishing, 2004.  Ce rapport marque un tournant important dans la perspective de l’Eglise anglicane en Grande-Bretagne en reconnaissant la trame nouvelle de l’Eglise émergente. Voir le dossier : « A propos de nouvelles formes d’Eglise » dans le numéro de : Perspectives Missionnaires, 2006/1.

(4) Lenoir (Frédéric). Les métamorphoses de Dieu. La nouvelle spiritualité occidentale. Plon, 2003. Mise en perspective sur ce site : Vers une nouvelle spiritualité occidentale < Lire l’article >.

(5) Voir : les rapports entre le politique et le religieux. Site de Témoins < Lire l’article >.

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