Face aux évolutions des mentalités, des comportements, des pratiques, quelle est notre attitude ? Cherchons-nous à connaître les réalités, à les comprendre pour apporter des réponses innovantes ?
Les chrétiens britanniques disposent d’un merveilleux outil pour analyser et comprendre les situations. En effet, au long des années, sous la conduite de Peter Brierley (1), une association, « Christian Research », est devenue un organisme très performant qui réalise de nombreuses recherches sur le fonctionnement des églises et la vie chrétienne en Grande-Bretagne (2). Ainsi, face à la crise à laquelle les Eglises britanniques sont confrontées, une approche de sciences sociales vient éclairer les questionnements.

Un observatoire de la pratique dominicale.

Dans tous les pays d’Europe Occidentale, la participation aux offices religieux du dimanche et, plus largement du week-end, diminue de plus en plus rapidement. Cette chute de la pratique dominicale est le produit d’un ensemble de facteurs. Par exemple, les célébrations dominicales sont liées à une civilisation paroissiale, dont on sait, avec la sociologue Danièle Hervieu Léger (3), qu’elle ne correspond plus au mouvement actuel de la société. On peut donc s’interroger sur la validité de cet indicateur. Cependant, globalement, les pauses dans l’activité économique, la structuration du temps libre, continuent à être des moments privilégiés pour une respiration spirituelle. La chute dans la fréquentation des églises peut alors être attribuée à un manque de pertinence de leurs propositions dans une société où les mentalités et les comportements ont profondément changé et changent encore (4).
Voilà pourquoi les recensements effectués par « Christian Research » à des intervalles réguliers sont une ressource précieuse pour analyser le phénomène de la pratique dominicale. L’ensemble des églises et communautés anglaises est contacté. Ainsi, dans le dernier recensement, un questionnaire portant sur l’assistance enregistrée le dimanche 8 mai 2005, a été adressé à 37500 églises et communautés couvrant la gamme complète des dénominations chrétiennes en Angleterre. Le taux de réponses a été élevé puisque 50% d’entre elles ont répondu. Peter Brierley présente les données issues du recensement et des précédents dans un livre particulièrement suggestif : « Pulling out of the nose dive » (1).

La chute de la pratique dominicale en Grande-Bretagne.

Quels ont été les résultats des recensements successifs réalisés par « Christian Research » ?
En 1979, 11% de la population anglaise fréquente une église, un dimanche donné. Ce pourcentage décroît rapidement : 9,9% en 1989, 7,5% en 1998. En 2005, 3,2 millions de personnes, soit 6,3% de la population étaient présents dans une église, le jour du recensement.
Aujourd’hui, par rapport à la chute rapide de la pratique dominicale durant la dernière décennie, on observe un ralentissement de cette tendance à la baisse. Cette inflexion est saluée comme une bonne nouvelle, non seulement parce qu’elle va à l’encontre de ce qui aurait pu être perçu comme une fatalité, mais aussi parce que cette constatation ouvre la voie à une mise en évidence de facteurs positifs.

Les facteurs positifs.

Par rapport à l’anticipation de la décrue, on observe un gain de participation. Quels en sont les facteurs les plus apparents ?
Une première contribution est le développement des églises fondées par des chrétiens originaires de minorités ethniques. Les chrétiens, d’origine africaine ou antillaise, manifestent une grande vitalité, non seulement dans ces églises, mais aussi par leur participation à des églises déjà existantes, comme certaines églises anglicanes. Les grandes villes, et particulièrement le Grand Londres, bénéficient grandement de cet apport.
Le groupe de recherche de Témoins porte une attention particulière au courant de l’Eglise émergente, c’est-à-dire à l’apparition de nouvelles formes d’église en phase avec le changement culturel (5). Ce courant innovant est actif en Grande-Bretagne, mais il y est aussi très récent. Il est d’autant plus intéressant de constater que l’effet de ce courant apparaît déjà dans les statistiques. Comme l’écrit le primat de l’Eglise Anglicane, Rowan Williams, « Cette enquête nous parle de succès de nouvelles églises qui sont tout à fait différentes de nos idées traditionnelles sur ce qu’une église devrait être. Les anglicans et les méthodistes les appellent des « fresh expressions » de l’Eglise. Il y a ici une confirmation intéressante de leur croissance et nous devons travailler avec espoir pour leur permettre d’avoir un impact durable et substantiel » (p.XIII).
Un mouvement plus général peut aussi être observé. Il y a davantage d’églises en croissance. On en comptait seulement 21% durant la dernière décennie. Durant la période récente, ce groupe forme maintenant le tiers de l’ensemble (34%). Ces églises en croissance ont en moyenne une plus grande dimension. Les communautés qui grandissent rapidement ont une taille en moyenne deux fois plus grande que les communautés qui diminuent rapidement. Elles attirent également une population plus jeune. Elles savent utiliser des approches nouvelles comme les cours alpha.
Au total, ces données montrent que le déclin n’est pas une fatalité. Loin de là ! Beaucoup d’initiatives locales sont couronnées de succès. Un nouvel horizon apparaît.

Les sources du déclin et les facteurs de renouveau.

Les analyses statistiques, à partir des recensements, permettent d’évaluer les flux internes durant une période : les entrées et les sorties. D’autres données s’y ajoutent et permettent des interprétations (p. 202-204).
Une part importante de la croissance et du déclin des églises est liée à des mouvements de population : changement de domicile, mais aussi déplacements vers des églises plus attractives.
La population des gens qui vont à l’église étant relativement âgée, la perte entraînée par les décès est plus importante que les gains entraînés par des conversions.
Les nouvelles formes d’évangélisation jouent un rôle appréciable. Ainsi, durant la dernière période, 100000 personnes se sont jointes à une église après avoir suivi un cours alpha, et 50000 après avoir fréquenté un autre type de cours. Mentionnons ici également l’influence exercée par le dynamisme des églises en croissance.
En dépit des actions d’évangélisation, « le manque de pertinence (lack of relevance) est un facteur clef du déclin des églises. Les gens commencent à venir moins souvent avant d’arrêter complètement. Et la grande majorité ne reviendra pas ». La plupart des gens qui ont cessé d’aller à l’église donne comme raison que l’église n’est plus pertinente pour eux. 2/3 des personnes ayant répondu à une enquête sur cette question donnent cette explication.
Les différentes données s’accordent également pour indiquer combien les gens sont sensibles au climat relationnel lorsqu’ils cherchent une nouvelle église. Un accueil chaleureux compte beaucoup pour eux. « Les gens ne cherchent pas seulement une église amicale. Ils cherchent des amis ».
Les évolutions actuelles donnent lieu à un certain nombre d’observations.
Le professeur Paul Heelas, auteur d’un livre : « The spiritual revolution », analyse ainsi l’attractivité de plusieurs courants spirituels. « Le milieu holistique, avec une spiritualité liée à la vie, est en expansion. Les religions mettant l’accent sur l’expérience et sur une vie spirituelle associée au cadre de vie (par exemple le courant charismatique) ont bonne allure. Les religions mettant l’accent sur la différence avec une notion d’obligation (par exemple le cercle catholique) ont des difficultés. Les religions de l’humanité, accordant peu d’attention à la subjectivité, (par exemple, en milieu chrétien, les églises « libérales ») sont en perte de vitesse » (p.53).
On peut aussi observer les affinités des églises en croissance avec certaines options théologiques.
Le rapport « Mission shaped church », tourné vers l’Eglise émergente, met l’accent sur cinq valeurs fondamentales : une centration sur un Dieu trinitaire, une Eglise en incarnation, une implication dans la transformation, faire des disciples et une approche relationnelle. Un observateur commente : « A la suite de nombreuses visites d’églises et d’entretiens avec leurs responsables, il m’apparaît que ces valeurs sont fréquemment celles qui sont mises en œuvre dans les églises en croissance » (p. 199).

Le courant de l’Eglise émergente.

D’apparition récente, le courant de l’Eglise émergente commence néanmoins à apparaître dans ce recensement. Les communautés correspondantes, lorsqu’elles s’inscrivent dans la mouvance anglicane ou méthodiste, se regroupent sous le terme de « fresh expression ». « Une « fresh expression » est une forme d’église pour notre culture en changement créée en premier pour les gens qui ne sont pas membres d’une église. Elle est mise en œuvre à travers les principes d’écoute, de service, de mission en terme d’incarnation et de mise en route de disciples… » (p.37).
Ces nouvelles formes d’église sont, par exemple, des rencontres où les gens prennent le café ensemble en participant à une trame commune, un culte où la danse occupe une place significative, où de nouveaux styles d’expression musicale sont expérimentés, où des sketchs sont mis en œuvre, où le message est délivré en courtes séquences. Elles peuvent se réaliser à travers un site Internet.
Au milieu de l’année 2005, on estimait le nombre de ces communautés à 300. En mars 2006, le nombre était passé à 420 avec 25000personnes dont 8000 enfants.
Une donnée importante porte sur l’âge des participants. En 2005, ils avaient en moyenne 29 ans, en regard de 45 ans pour l’ensemble des personnes allant à l’église. Cette situation paraît valider la réussite d’une approche ayant pour but d’atteindre ceux qui ne vont pas ou plus dans des églises traditionnelles.

Un paysage diversifié.

Cette étude est une mine de renseignements. Elle présente une analyse des évolutions en fonction d’une grande variété de critères comme la dénomination, le courant spirituel, le caractère du territoire, urbain ou rural, les origines ethniques, la dimension de l’église et des variables comme l’âge et le sexe. On apprend beaucoup.
Il est possible, par exemple, d’apprécier l’évolution de la pratique selon les dénominations. Ainsi les églises « institutionnelles » sont celles qui sont le plus en déclin. Mais la baisse de la pratique anglicane s’est ralentie (-11%) alors que la baisse de la pratique catholique se poursuit (-28%). D’autres églises sont stables. D’autres encore, comme les communautés pentecôtistes, souvent composées de participants d’origine africaine ou antillaise, sont en pleine expansion.
La région de Londres est privilégiée. 11% des églises anglaises sont localisées dans le Grand Londres (Greater London), mais elles regroupent 20% des pratiquants. La plupart des églises anglaises les plus actives et les plus nombreuses sont situées à Londres (p.250). La région bénéficie du dynamisme chrétien des minorités ethniques. Mais les diocèses anglicans de Londres et de Hereford, entraînés par un leadership s’appuyant sur une vision stratégique, sont également en croissance. C’est un exemple pour le reste de l’Angleterre.

Recommandations

Cette enquête permet d’évaluer les handicaps et les atouts. À partir de cet examen réaliste, Peter Brierley peut exprimer un ensemble de recommandations.
Et, par exemple, à partir d’une analyse du profil des pasteurs responsables des églises en croissance, il s’interroge sur la formation du pastorat pour que les qualités d’animation et de leadership soient davantage répandues. Il met également l’accent sur l’importance d’une vision stratégique à tous les niveaux. Cette vision, et la persévérance pour la mettre en œuvre, comptent pour beaucoup dans le développement des églises.

Des questions et des orientations pour la France.

Le paysage religieux français est certes bien différent de celui de l’Angleterre. La diversité des dénominations en Angleterre n’a pas d’équivalent en France. Cette diversité favorise l’innovation.
Comparativement, l’Angleterre dispose d’un clergé nombreux : 24600 pasteurs. L’âge moyen des pasteurs est de 54 ans. En regard, en 2004, l’Eglise Catholique en France comptait 13500 prêtres dont 3600 seulement ayant moins de 55ans (5). Certes des ministères laïcs viennent s’y ajouter. Le relatif maintien des catéchismes en France contraste avec la chute de l’école du dimanche en Angleterre, celle-ci étant liée au déclin de la pratique dominicale. Mais, à la lumière d’une comparaison avec l’Angleterre, la politique menée par l’Institution catholique dans ses critères de recrutement des prêtres, apparaît comme un facteur important de déclin.
Les deux pays sont cependant confrontés au même problème : la baisse rapide de la pratique dominicale au cours des dernières décennies. D’après des sondages effectués pour le journal La Croix (7), les catholiques, allant régulièrement à la messe le week-end, ne représentent plus que 4,5% de la population. Le pourcentage anglais, établi sur des critères différents, n’est pas très éloigné. Face à cette situation, l’enquête anglaise permet de dégager quelques observations.
Le déclin n’est pas une fatalité. Encore faut-il regarder en face la réalité et engager des politiques adaptées. En Angleterre, on commence à prendre conscience du manque de pertinence de l’offre des églises. Des innovations surgissent. C’est le courant de l’Eglise émergente. Les premières évaluations, à son sujet, contenues dans ce rapport, sont positives.
Dans un contexte de diversité et de respect mutuel, l’enquête met en évidence la vitalité du courant évangélique en Angleterre. Ce courant se manifeste dans un engagement personnel du croyant et il s’enracine dans une familiarité avec la parole biblique. Sur ce point, le rapport apporte des données significatives. 27% des anglais fréquentant une église en 2005 déclarent lire la Bible au moins une fois par semaine en dehors des services religieux (8). Aujourd’hui, chez certains, ce courant s’ouvre au renouvellement pratique et théologique que requiert le changement culturel. C’est une contribution active au développement de l’Eglise émergente.
En France, la vitalité du courant évangélique commence à se manifester à travers la création d’églises nouvelles et le développement de la mouvance protestante (9).
Dans son livre, Peter Brierley met l’accent sur l’importance d’une vision stratégique. Souhaitons au moins pour la France le développement d’une réflexion prospective.
Cette réflexion pourra s’appuyer sur la recherche fructueuse et originale menée par des sociologues comme Danièle Hervieu-Léger, Jean-Paul Willaime, Sébastien Fath… Elle pourra tirer parti des sondages commandés par des journaux comme « La Croix ». Cependant, le travail de recherche finalisée effectué en Grande-Bretagne part « Christian Research » n’a pas d’équivalent en France. L’approche des sciences sociales devrait être ici davantage développée, mais aussi écoutée. Le groupe de recherche de Témoins est engagé dans un travail et une action en ce sens.

Jean Hassenforder
28 03 2007

(1) Brierley (Peter). Pulling out of the nose dive. A contemporary picture of churchgoing : what the 2005 English Church Census reveals. Foreword by Dr Rowan Williams. Christian Research, 2006. Le titre : « Pulling out of the nose dive » est emprunté au vocabulaire aéronautique et pourrait se traduire : En train de sortir de la descente en piquer. Après avoir, à de nombreuses reprises, sonné l’alarme, Peter Brierley constate une amélioration de la conjoncture. Nous renvoyons fréquemment, en notes, aux paginations.
(2) Christian Research. Vision Building. 4 Footscray Road Eltham London SE9 2TZ Tel : 020 82 94 19 89 Site : www.christian-research.org.uk
(3) Hervieu-Léger (Danièle). Le pèlerin et le converti ; Flammarion, 1999. Mise en perspective et analyse critique de la figure du « pratiquant » associée à la civilisation paroissiale (p.89-96)
(4) Cette démonstration est remarquablement conduite et exprimée dans : Moynagh (Michael). L’Eglise autrement ; Les voies du changement. Empreinte Temps présent, 2003
(5) Sur le site de Témoins, à la rubrique : recherche, de nombreux articles sur le courant de l’Eglise Emergente. Cf Le courant de l’Eglise émergente. Un état d’esprit. Un processus Lire l’article.
(6) La France des baptisés et des prêtres. La Croix, 29,30,31 mai 2004.
(7) La Croix, 15 août 2006. La Croix, 24 décembre 2004. Cf : La messe dominicale. Une forme qui s’épuise. Un article de La Croix sur les évolutions de la pratique religieuse (15 août 2006). www.temoins.com. Lire l’article
(8) 27% des anglais fréquentant une église en 2005 déclarent lire la Bible au moins une fois par semaine en dehors des services religieux. Les pourcentages varient selon les dénominations : 66% dans les Nouvelles Eglises, 62% chez les pentecôtistes, 24% chez les anglicans et 4% chez les catholiques romains. (p.231-233)
(9) Un sondage récent montre la progression de ce courant en France : Les nouveaux protestants. Réforme, 13-19 avril 2006 ; les protestants français changent de visage. La Croix, 13 avril 2006 ; Cf Des chrétiens d’un nouveau type. www.temoins.com Lire l’article. Un livre de référence : Fath (Sébastien). Du ghetto au réseau. Le protestantisme évangélique en France (1800-2005). Labor et Fides, 2005.

Références: Groupe “Recherche” Témoins

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