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A propos de la Biennale 2017 d’art contemporain de Venise.

 

Je suis allé, début octobre, à la biennale d’art contemporain de Venise. Le voyage en vaut la peine. De toutes parts, dans le hall principal autant que dans les pavillons attribués à chaque pays, les questions et les attentes spirituelles de nos contemporains se livrent à visage découvert. J’ai sillonné des installations, souvent bouleversantes, pendant trois journées entières, avec, ici ou là, des pauses nécessaires pour digérer ce que l’on voit. Il m’arrive de visiter des expositions d’art contemporain qui me laissent indifférent et qui me semblent assez gratuites. Rien de tel ici.

Dès l’entrée la question du vivre ensemble est posée avec plusieurs installations qui utilisent la métaphore de la couture pour s’interroger sur ce qui nous relie les uns aux autres. L’artiste taiwanais Lee Mingwei s’attelle au raccommodage de vieux habits et tire des fils jusqu’à un mur qui évoque une gigantesque carte du monde.

 

Lee Mingwei, The mending project / Le projet « raccommodage », 2009-2017

 

Les guerres civiles, les migrations, les déracinements, ont percuté directement les biographies de nombreux artistes. Petrit Halilaj, Kosovar vivant à cheval entre son pays l’Italie et l’Allemagne, décrit sa condition comme celle de papillons de nuit éblouis par la lumière et collés sur un mur décrépi.

Petrit Halilaj, Do you realise that there is a rainbow even if it’s night ? / Sais-tu qu’il y a un arc-en-ciel, même s’il fait nuit ?, 2017

Les nouveaux dieux qui gouvernent les foules subjuguées et les poussent à s’affronter dans des guerres massives et sanglantes remplissent le pavillon russe. Grisha Bruskin parle d’un « changement de scène » pour mettre en exergue les logiques mondialisées qui connectent les conflits les uns aux autres au-delà des kilomètres.

Quand ce n’est pas notre rapport aux autres, c’est notre rapport à la nature qui est l’objet des recherches artistiques. Les relations complexes que nous nouons entre l’univers artificiel que nous construisons et l’univers naturel que nous habitons, que nous le voulions ou non, sont mis en scène de manière frappante. Ici c’est la dénaturation d’espaces désolés qui nous est montrée. Ailleurs, un artiste Japonais, Koki Tanaka, parcourt à pied la distance qui le sépare de la centrale nucléaire la plus proche de chez lui, après la catastrophe de Fukushima. Il « marche dans l’inconnu », comme se nomme son projet, alors qu’il est à quelques kilomètres de chez lui.

Les conséquences de nos actes sont un objet constant de préoccupation. L’Argentine Liliana Porter place depuis plusieurs années des figurines humaines miniatures dans des environnements qui les dépassent. Un tout petit homme, muni d’une hache, se tient à la frontière d’un monde ravagé par la destruction. Que fait-il ? Est-il l’auteur, fût-ce indirect, de ce carnage ? Ou bien cède-t-il au désespoir ? L’œuvre garde ces interprétations concurrentes ouvertes.

Liliana Porter, El hombre con el hacha y otras situaciones breves / L’homme à la hache et autres courtes situations, 2017

 

De place en place je me trouve renvoyé à ce qui fait le cœur de ma vie de foi. Même l’argumentaire d’ensemble présenté par la commissaire de la Biennale, Christine Mancel, me renvoie aux évangiles. Christine Mancel a voulu proposer un lieu qui « nous élève au-dessus des tendances du temps et des intérêts personnels ». Quelque chose qui nous face échapper « à l’individualisme et à l’indifférence ». « Dans un monde rempli de conflits, de heurts » le propos est que « l’art rende témoignage de la part la plus précieuse de ce qui fait de nous des humains ». On pourrait trouver cette introduction un peu optimiste, lorsque l’on connaît les masses d’argent considérables qui circulent dans l’art contemporain. L’art n’est certainement pas à l’abri des marchés mondialisés. Il n’en reste pas moins que les œuvres présentées se hissent, bel et bien, à la hauteur de cette ambition.

Mais il me semble, sillonnant ces allées, que je suis plutôt isolé dans la connexion que je fais entre ma foi et ces questions spirituelles. Les grandes religions sont plutôt évoquées comme des obstacles ou des sources de conflit supplémentaires. Lorsque l’on se penche sur les traditions du passé, ce sont des religions de contrebande ou des systèmes de croyance méconnus qui sont mis en avant. Le pavillon du Liban remet en scène la Lamentation sur la chute d’Ur vieux texte de 2.000 avant Jésus-Christ, dans une pièce gigantesque, dont les murs sont tapissés de pièces de monnaie et qui accueille en son centre, une brillante réalisation technique : un réacteur de fusée. Le symbole est transparent. Mais pourquoi faut-il aller chercher un texte si lointain pour signifier la crise symbolique que traversent les sociétés actuelles ?

Les grandes religions semblent figées dans des formes rituelles qui ne font plus sens, autant pour les artistes que pour la plupart des visiteurs. Et elles suscitent la méfiance parce qu’elles se sont érigées en magistère moral dès qu’elles ont accédé au pouvoir.

Ainsi donc se développe une spiritualité hors les murs qui a du mal à s’accrocher à des symboles stables. Guan Xiao, artiste chinois, en donne une interprétation, en soulignant que nous glissons d’un lieu culturel à l’autre, « only recording, but not remembering ». C’est une partie du problème : les questions spirituelles sont devenues, elles aussi, un marché, où l’on passe d’une offre à une autre sans s’attacher à aucune. Tout est enregistré, mais rien ne se structure dans notre mémoire.

Mais le paradoxe de cette situation m’interroge, malgré tout. L’idée qu’au travers de ces multiples interrogations Dieu pourrait nous faire signe et chercher à nous parler apparaît comme saugrenue. Reconnecter foi en Dieu et spiritualité est un grand défi : sans doute le défi qui est devant nous pour les années qui viennent.

Frédéric de Coninck