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Dialogue théologique entre Elisabeth Moltmann-Wendel et Jürgen Moltmann

Depuis les années 1960, on a vu apparaître une vision nouvelle de l’humanité portée par la dynamique d’une communion spirituelle. Un aspect de cette évolution réside dans la montée d’un nouveau rapport entre les hommes et les femmes, le recul de la domination masculine permettant l’émergence d’une égalité responsable entre les genres. Ainsi, si l’égalité croissante entre les hommes et les femmes est un mouvement à l’œuvre au cours des deux derniers siècles, il s’est accéléré dans les dernières décennies. En arrière-plan, c’est toute une organisation sociale fondée sur le patriarcat et plusieurs fois millénaire, la prépondérance des hommes et celle des pères qui est en train de s’effondrer. Cette évolution, qui est aussi une révolution, se heurte à de fortes résistances, tout particulièrement dans le monde religieux. Les églises chrétiennes sont, pour la plupart, encore marquées par la prépondérance masculine (1). Et pourtant, les Evangiles témoignent de l’engagement de Jésus dans une entière reconnaissance de la personnalité féminine, ouvrant la voie à l’apparition de « communautés d’hommes et de femmes » (2). L’histoire nous montre comment la société patriarcale a étouffé ou circonscrit ce changement. Le recul actuel de cette société ouvre  un  nouvel espace pour un christianisme en phase avec son inspiration première.  Dans ce contexte, une réflexion s’est opérée et on a vu apparaître une théologie féministe. Cette théologie fait entendre la voix des femmes dans sa diversité. Elisabeth Moltmann-Wendel a été une des premières théologiennes féministes. Elle s’exprime dans une configuration originale en fonction de son mariage avec une des plus grands théologiens de l’époque, Jürgen Moltmann (3). Ainsi, à la fin du XXè siècle, la théologie féministe ouvre un regard nouveau sur la foi chrétienne.  Certes, depuis cette époque, le contexte a évolué. La parité entre hommes et femmes s’est imposée dans de nombreux pays. Dans les églises, quelques unes se sont engagées dans une pleine reconnaissance des femmes et des hommes  dans l’exercice à toutes les responsabilités. En France, c’est le cas de l’Eglise Protestante Unie. Par contre, dans d’autres milieux, dans des formes variées et dans des langages différents, la  prépondérance masculine, la tonalité patriarcale continue à s’exercer, même si elles perdent du terrain, ça et là. Les prises de conscience s’opèrent progressivement. Et il est important de mettre en évidence tous les engagements en ce sens comme le texte de Joseph Moingt : « Les femmes et l’avenir de l’Eglise » dans la revue Etudes (4) et le livre de Joëlle Sutter-Razanajohary : « Qui nous roulera la pierre ? Les femmes dans l’Eglise » (5), présenté aujourd’hui sur ce site. Parce qu’il éclaire cette évolution à partir de ses débuts, il nous paraît opportun de présenter un texte déjà ancien puisqu’il remonte à 1981 : un dialogue entre Elisabeth Moltmann-Wendel et Jürgen Moltmann à la conférence œcuménique internationale de Sheffield en juillet 1981. Ce dialogue est intitulé : «  Devenir des personnes dans la communauté nouvelle des hommes et des femmes » (6). Voici succinctement la trame de ce dialogue.

 

L’empreinte du système patriarcal

 

Elisabeth met en évidence le petit groupe de femmes qui a entouré Jésus et qui l’a soutenu jusqu’au bout. L’Histoire de l’Eglise a commencé à la rencontre entre Jésus ressuscité et les femmes qui l’avaient suivi. Mais l’histoire officielle l’a reportée à l’envoi des hommes apôtres. « Aujourd’hui, presque toutes les Eglises sont gouvernées et modelées par des hommes et s’appuient sur des catégories masculines. Dieu lui-même est envisagé dans des termes en prédominance masculins ». « L’expérience des femmes, que Jésus est un ami qui partage leurs vie, qui donne chaleur, intimité et tendresse à tous ceux qui sont abandonnés et sans soutien, est oubliée » ( p 1). « Le Féminisme, le mouvement des femmes dans le monde occidental, a donné à beaucoup de femmes le courage de se découvrir, d’exprimer à nouveau leurs propres expériences de Dieu, de lire la Bible avec des yeux nouveaux et de recouvrir leur rôle unique et original dans l’Evangile ».

Elisabeth incrimine le système patriarcal. «  Ce système est incompatible avec l’identité et les conceptions des femmes ». Le système patriarcal s’est également exprimé dans le colonialisme et le racisme, le capitalisme et le sexisme. « Aujourd’hui, les femmes comprennent Jésus comme ce qu’il a été pour elles. Elles veulent se débarrasser de la domination du système patriarcal ».

 

Elisabeth se garde de tout radicalisme. Sa pensée féministe est en phase avec un idéal social pour une société où le pouvoir est partagé et où la vie des femmes est respectée. «  Nous voulons une vie pleine qui joigne le corps, l’âme et l’esprit, une vie qui ne soit plus divisée entre la sphère publique et la sphère privée  et qui nous remplisse de confiance et d’espoir par delà la mort biologique ». Et, dans cette perspective, elle se réfère à des passages bibliques  comme la vision de paix du prophète Esaïe.

Dans cette volonté d’échapper au système patriarcal, il y a des femmes qui s’éloignent de l’Eglise et de Dieu. Qu’en pense Jürgen ? »

 

La réponse de Jürgen Moltmann est particulièrement incisive.

« Vous me demandez si Dieu est du côté du système patriarcal. Je voudrais tenter une réponse en m’interrogeant : quel est le Dieu du système patriarcal ? »

Ce système patriarcal n’est pas venu dans le monde à travers le christianisme. « L’ordre du pouvoir patriarcal est ancien et répandu. A un stade précoce, l’Eglise a été reprise en main dans une culture patriarcale. En conséquence, le potentiel libérateur du christianisme a été paralysé ». On a parlé de la captivité constantinienne de l’Eglise. La théologie féministe participe à la critique de cet enfermement. Ainsi, la libération des femmes et, en conséquence, celle des hommes, pour sortir du système patriarcal, est connectée avec la redécouverte de liberté de Jésus et une nouvelle expérience des énergies de L’Esprit. Nous devons laisser derrière nous le Dieu monothéiste des Seigneurs et des males, et découvrir, depuis les origines du christianisme, le Dieu de la communauté qui est riche en relations, capable de souffrance et apporte l’unité. C’est le Dieu vivant, le Dieu de la vie que le système patriarcal a déformé à travers les idoles de la domination. En  lui, les hommes aussi expérimentent une libération de la distorsion dont les femmes ont souffert et souffrent encore comme conséquence du système patriarcal ». Jürgen Moltmann  dénonce une éducation qui a imposé aux garçons et aux jeunes gens un rôle dominant et une pression de contrôle sur eux-mêmes. Les jeunes hommes ont été coupés en deux dans une survalorisation de la raison et de la volonté et le refoulement des émotions. Dans sa grandeur, le Dieu patriarcal reflète la misère qui s’exprime dans un male divisé et isolé. Pour  connaître ce Dieu-là, on remonte du père de famille au père des peuples, du père des peuples au père de l’Eglise et on parvient au Père de Tout au ciel. Puis, on redescend à nouveau du Père céleste pour légitimer les autorités. Ce Père de Tout au ciel n’a rien à voir avec le mystère du cher père, Abba, de Jésus

 

Dans des formes chrétiennes, cela aboutit à la séquence suivante : l’homme est la tête de la femme, Christ est la tête de l’homme, Dieu est la tête du Christ. C’est seulement sous la tête de l’homme que la femme est à l’image de Dieu…. ». Ce Dieu du système patriarcal est un Dieu solitaire et dominateur. Aujourd’hui, les hommes avec les femmes,  doivent se débarrasser de la pression du patriarcat comme un cauchemar et en finir avec cette répression de la vraie vie pour devenir une personne complète. Jürgen Moltmann rappelle l’expérience de Pâques où les femmes ont montré le chemin. « Dans le mouvement de la pleine résurrection, nous les hommes devons découvrir « la nouvelle communauté des hommes et des femmes » (2) qui nous délivre des distorsions du système patriarcal et nous ouvre à une pleine vie humaine ».

 

Une théologie pour une vie nouvelle.

En évoquant certains signaux qui sont communiqués par la Bible et par l’Eglise, Elisabeth en déduit une influence qui amène les femmes à envisager leur vie comme supplément à celle de l’homme, une vie de l’esprit et de la parole, mais non de l’unité de corps, de l’âme et de l’esprit. « Pendant trop longtemps, dans la tradition patriarcale, nos corps ont été considérés comme embarrassants, impurs et choquants. Ceci n’est pas la plénitude de vie, mais une vie à moitié.

Est-ce que la tradition chrétienne  peut nous aider de sortir de cette vie à moitié ? Où est-ce que nous pouvons trouver des sources et des motivations pour notre identité ? Quelles traditions chrétiennes peuvent nous guider vers la plénitude ? Quelles traditions chrétiennes peuvent aussi aider les hommes à avoir une vie pleine ? » (p 7).

 

La réponse de Jürgen Moltmann nous rejoint en plusieurs étapes (p 7-10).

« Les traditions de la Bible, du christianisme ou de l’Eglise ont été effectivement  écrites et rassemblées par des males dominants. L’histoire, a-t-on dit, est toujours  écrite par les vainqueurs. Les perdants sont dépouillés de la conscience de leur propre histoire. Maintenant, nous pouvons lire ces traditions « d’en haut », mais nous pouvons aussi les lire, contrairement à la manière dont elles ont été rapportées, « d’en bas » . Dans l’histoire des gouvernants,  nous trouverons ainsi l’histoire refoulée des révoltes contre leurs dominateurs. En ce sens, il y a aussi une histoire des femmes dans et par dessous l’histoire masculine de l’Eglise.  Vous-même, vous en avez redécouverte une partie. Mais, ici et là, on peut aussi trouver des histoires de liberté dans l’histoire masculine ».

 

°  Moltmann regarde le nouveau départ après le second récit de la chute entrainée par la corruption de l’humanité et du monde en Genèse 6.11-13. « Ce mal là, c’était la généralisation de la violence. Ainsi, la perte, à son origine, n’est rien d’autre que des actes de violence. La rédemption réside dans une « une vie non violente » du genre de celle à laquelle Jésus appele dans le Sermon sur la Montagne. Aurions-nous davantage écouté cette histoire, nous n’aurions jamais généré le mythe de l’infériorité de la femme ».

° Aujourd’hui, les femmes s’insurgent : « Est-ce que Dieu est un homme ? Selon la doctrine actuelle, les personnes divines semblent masculines. Mais est-ce le cas ? il y a une tradition refoulée de la maternité du Saint Esprit. Jürgen Moltmann renvoie ainsi aux communautés gnostiques, à l’Eglise éthiopienne, aux Pères grecs et à la redécouverte de cette perception par le comte Zinzendorf au XVIIIè siècle. Moltman ajoute : « Si l’Esprit est notre mère, alors je puis sentir que je ne suis pas « sous Dieu », mais « en Dieu ». Cette approche me libère des images monothéistes, partiales du Père et m’aide à faire l’expérience du Dieu plénier dans la plénitude de mon être. Elle m’aide à trouver un Dieu qui est communauté ».

° Enfin, « je découvre que l’approfondissement de la doctrine de la Trinité dans la représentation chrétienne de Dieu a aussi déjà préparé le remplacement d’un Seigneur Dieu male. Dans le passé, une compréhension individualiste des êtres humains et une compréhension monothéiste de Dieu ont grandi ensemble. Si maintenant, nous considérons les êtres humains en tant qu’unité du corps, de l’âme et de l’esprit, et qu’ils trouvent leur salut dans la totalité de leur vie, alors l’image de Dieu sur Terre ne peut pas être seulement leurs âmes. Dans leur nature corporelle, dans la communauté des femmes et des hommes, ils correspondent à Dieu. Mais quel Dieu ? Surement, le Dieu qui est riche en relations, qui unit, qui forme communauté, en bref, le Dieu triun. Ce Dieu ne gouverne pas en divisant et en isolant (Diviser et régner), mais il est présent dans l’unification de ce qui est séparé et la guérison de ce qui est divisé. Le male puissant peut être une imitation du Tout Puissant, mais seule une communauté humaine peut être l’image du Dieu triun. Cette idée m’aide à  chercher Dieu non seulement au dessus au Ciel, seulement profondément dans mon âme, mais, avant tout, « parmi nous », dans notre communauté ».

° « Vous m’avez demandé :  Quelles sont les traditions chrétiennes qui peuvent nous mener dans un chemin de totalité Les espoirs passés, les expériences passées sont constamment enregistrés dans nos traditions. Cela a de la valeur, mais une valeur seulement limitée. Aucune tradition ne peut engendrer le futur. Au mieux, les traditions peuvent préparer le chemin vers le futur. L’Esprit lui-même crée constamment de nouvelles réalités et nous apporte plein de surprises. L’Esprit n’est pas lié aux traditions, mais il leur empreinte ce qui tend vers l’avenir. Le christianisme, c’est plus qu’une tradition, c’est une espérance » (p 10).

Le dialogue se poursuit au sujet de la transformation des églises dans le mouvement de la promotion féminine. A ce point, Jürgen Moltmann met en évidence les affinités que certains hommes vont rencontrer dans le changement de rôle et d’attitude qui leur est demandé, car cela requiert une transformation profonde de leur personnalité. Il y a aussi un pas à franchir dans la conception de l’église. « C’est seulement si l’église qui se sent responsable d’en haut, devient la communauté des gens, qu’elle accueillera sur un plan d’égalité les femmes, les travailleurs, les handicapés et les envisagera dans la dynamique de l’Esprit » ( p 13).

 

Un jalon qui nous parle encore aujourd’hui

Dans son livre autobiographique : « A broad place », Jürgen Moltmann consacre un chapitre à son engagement avec Elisabeth, son épouse dans une recherche théologique inspirée par la question féministe (7). De fait, l’impulsion est venue d’Elisabeth qui a commencé à suivre cette voie à partir de 1974. Dans cet itinéraire, la conférence  œcuménique organisée à Sheffield par le Conseil Mondial des Eglises à laquelle Jürgen et Elisabeth Moltmann ont été appelés à produire ce dialogue a été un épisode important. Le texte correspondant remonte donc à 1981 Cette intervention s’inscrit donc ainsi dans le premier tiers du parcours théologique de Jürgen Moltmann (8). On trouve donc dans ce texte des intuitions, des orientations, parfois dans des expressions encore peu élaborées. On découvre là des thèmes que Moltmann va approfondir et développer dans les années 1980 et 1990  dans de grandes œuvres :  Trinité et Royaume de Dieu (1980), Dieu dans la création (1985), Jésus, le Messie de Dieu (1988), L’Esprit qui donne la vie (1991) (9). Quatre décennies se sont écoulées depuis cette intervention conjointe de Jürgen et d’Elisabeth. On peut donc se demander si ce texte garde encore une actualité. De fait, si le contexte a changé, les questionnements gardent leur pertinence. Certes, l’égalité des femmes et des hommes a beaucoup progressé dans la société. A cet égard, la situation est tout à fait différente . Mais en est-il de même dans les églises ? Dans le champ religieux, si des progrès importants sont apparus dans certains secteurs, les résistances restent considérables. Et plus généralement, dans le monde, la participation conjointe des femmes et des hommes à la vie sociale, politique et religieuse apparaît comme un enjeu puisqu’en face, on rencontre encore une volonté de puissance et de domination Ainsi ce texte peut continuer à nourrir notre réflexion.

Jean Hassenforder

 

  • Dans un pays comme la Grande-Bretagne où les églises ont fait des pas très importants vers la reconnaissance des ministères féminins, la sociologue Linda Woodhead diagnostiquait encore récemment la persistance du paternalisme. http://www.temoins.com/paternalisme-probleme-leglise/
  • « La communauté des hommes et des femmes. Une vision de l’Eglise selon Jürgen Moltmann » : http://www.temoins.com/la-communaute-des-hommes-et-des-femmes-une-vision-de-leglise/
  • « Une théologie pour notre temps. L’autobiographie de Jürgen Moltmann » : http://www.temoins.com/une-theologie-pour-notre-temps-lautobiographie-de-juergen-moltmann/
  • « Joseph Moingt sj Les femmes et l’avenir de l’Eglise. Etudes  Janvier 2011 ». Dans ce remarquable article, Joseph Moingt, théologien renommé, met en évidence le fossé qui se creuse entre l’univers féminin et l’Eglise catholique. Il montre les différents aspects de ce déphasage et notamment la tendance actuelle à dénier aux femmes des responsabilités ecclésiales. C’est « une attitude suicidaire ». En regard, Joseph Moingt rappelle l’approche du  Concile Vatican II : https://www.cairn.info/revue-etudes-2011-1-page-67.htm
  • Joëlle Sutter-Razanajohary. Qui nous roulera la pierre ? Les femmes dans l’Eglise. Empreinte, 2018. L’auteure a un rôle actif comme pasteur dans la mouvance baptiste. Ce livre est présenté sur ce site par Françoise Rontard
  • Becoming persons in a new community of women and men. The joint opening lecture at an oecumenical conference on « The community of Women And Men in the Church » Sheffield, England , 11-18 july 1981 » p 1-16 dans : Elisabeth Moltman-Wendel. Jürgen Moltmann.  His and Hers  SCM Press, 1991
  • Jürgen Moltmann. A broad place. An autobiography. SCM Press, 2007 Chapter 24 : God-His and Hers. Joint theology with Elisabeth p 321-333
  • Colloque organisé en 1988 à New York avec Jürgen et Elisabeth Moltman pour faire le point sur la réception de la théologie de l’espérance , vingt ans après le livre pionnier de Jürgen Moltmann sur cette question. On y verra aussi l’intervention d’Elisabeth Moltmann-Wendel : http://www.vivreetesperer.com/?p=2674
  • Ici les dates de parution sont celles de l’édition allemande. Ces livres ont été traduits en français et publiés aux éditions du Cerf.
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