Après avoir dit pourquoi il était chrétien, Brian McLaren poursuit en nous montrant comment. Aussi répond-il à la question : quel genre de chrétien je suis ?, en évoquant les nombreuses cultures auxquelles il participe. Au cours de seize chapitres, il s’interroge pourquoi il accepte de se reconnaître dans des qualificatifs très variés. Tantôt, ces qualificatifs évoquent un milieu dénominationnel : pourquoi je suis évangélique ; pourquoi je suis méthodiste ; pourquoi je suis catholique… Tantôt ces qualificatifs renvoient aux termes d’un débat ou d’une recherche où l’on peut entrevoir, au terme d’une tension ou d’une contradiction, la manifestation d’un dépassement ou l’apparition d’une complémentarité : pourquoi je suis post-protestant ; pourquoi je suis libéral/conservateur ; pourquoi je suis mystique/poétique ; pourquoi je suis charismatique/contemplatif ; pourquoi je suis fondamentaliste/calviniste ; pourquoi je suis (ana)baptiste/anglican. Tantôt, enfin, ces qualificatifs évoquent une vision : pourquoi je suis biblique ; pourquoi je suis écologiste ; pourquoi je suis incarnationnel… ou bien encore, un état d’esprit : pourquoi je suis déprimé et cependant plein d’espérance ; pourquoi je ne suis pas achevé ; pourquoi je suis émergent.
Aux couleurs de l’arc-en-ciel, le menu est copieux. Ce sont des chapitres passionnants, car ils évoquent des enjeux importants et apportent les éléments d’un discernement. En effet, à partir de son expérience, à partir d’un examen des fruits engendrés par telle position ou par tel comportement, Brian McLaren fait apparaître des dangers et les voies pour en sortir, des bienfaits et les moyens pour y accéder. À chaque fois, il met en valeur les apports qui peuvent concourir à la dynamique chrétienne.
Ainsi, à propos des évangéliques, s’il est attentif aux dangers d’une dérive sectaire, il sait montrer toutes les caractéristiques positives de ce milieu d’où il provient. Et par son exemple, il met en valeur la passion qui anime les évangéliques. « Quand les évangéliques prient, ils prient. Quand les évangéliques prêchent, ils prêchent. Quand les évangéliques décident que quelque chose vaut la peine, ils le font. Ils ne demandent pas la permission à une bureaucratie pour le faire. Ils ne recherchent pas un diplôme pour se qualifier. Simplement, ils le font, et avec passion. »
Dans un très beau chapitre sur les anabaptistes et les anglicans, Brian montre qu’ils ont en commun d’avoir suivi une route différente du reste du protestantisme, à travers la modernité.
• Les anabaptistes ont essayé de vivre la foi comme un genre de vie qui, par fidélité à Jésus-Christ, n’hésite pas à adopter une position de contre-culture dans la société globale, par exemple en recherchant la paix et une vie communautaire.
• Au moment de la Réforme, les anglicans ont choisi une voie moyenne, une « via media » entre le protestantisme et le catholicisme. Cela n’a pas été facile, mais ils ont appris aussi des pratiques essentielles : accepter de vivre une tension dynamique entre les différences et y trouver un enrichissement, plutôt que de procéder à une exclusion ; rechercher un consensus dans un attachement commun à l’Ecriture, à la tradition, à la raison et à l’expérience.
Dans ces deux courants, anabaptiste et anglican, Brian McLaren a, par expérience, relevé des qualités si précieuses qu’il en parle en ces termes : « Plus Dieu est devenu réel pour moi, plus Jésus m’a paru brillant et révolutionnaire, plus la vie est devenue précieuse pour moi, plus je me suis senti chaleureux par rapport à mon prochain … Mon orthodoxie est devenue plus généreuse… »
Certains chapitres « Pourquoi je suis post-protestant », « Pourquoi je suis libéral/conservateur », « Pourquoi je suis fondamentaliste/calviniste » abordent des problèmes essentiellement théologiques en essayant d’élargir le regard. D’autres comme « Pourquoi je suis charismatique/contemplatif » ouvrent un horizon pour la vie spirituelle. Brian redit ici combien il a bénéficié de l’expérience charismatique et il établit un lien avec l’expérience contemplative catholique. « Je crois pouvoir dire que beaucoup de charismatiques croient que l’Esprit de Jésus peut être vécu comme une expérience en avançant d’un pas au-delà du normal. Ce déplacement est enthousiasmant, mais peut ensuite être ressenti comme une fatigue. En poursuivant mon chemin, j’ai rencontré des catholiques contemplatifs qui ne croyaient pas moins que Jésus ressuscité est présent dans l’Esprit et qu’on peut en faire l’expérience ». Mais plutôt que de situer cette expérience, un pas au-delà du normal, ils la situaient au cœur même de la normalité, en recommandant de la vivre dans le calme et la détente. Un auteur catholique, appelé Frère Laurent, a appelé cela : « pratiquer la présence de Dieu ». Pentecôtistes et contemplatifs sont d’accord sur l’idée que la joie et la sérénité sont les vrais repères de la vitalité spirituelle. Ils croient, les uns et les autres, que Dieu, à travers le Saint Esprit est avec nous, nous entoure et nous comble. À la suite d’expériences personnelles, Brian sait que les contemplatifs et les charismatiques parlent de la même réalité : « simplement, voir les choses dans une lumière nouvelle. » Cette approche donne une grande liberté par rapport aux tentations de l’argent et de la richesse. « Sans cette dimension charismatique/contemplative, je ne puis imaginer ce que ma vie serait. Et je ne puis penser qu’une orthodoxie généreuse puisse considérer ce chemin comme une option parmi d’autres. Car c’est dans ce chemin que l’on trouve la joie et la sérénité pour être généreux. »
Dans un chapitre « Pourquoi je suis incarnationnel », Brian exprime l’importance d’une profonde conscience de l’incarnation. Jésus a démontré son amour pour nous à travers sa venue sur terre. Il a créé un groupe qui n’était pas là pour conquérir ou pour exclure, mais pour aimer et accueillir. « Parce que j’avance à la suite de Jésus, alors je ne dois pas seulement aimer les juifs, les musulmans, les bouddhistes, les athées… mais je dois aussi d’une certaine façon entrer dans leur univers et y vivre avec eux… Un de mes devoirs par rapport à mon prochain d’une autre religion est d’apprécier tout ce qu’il m’offre de bon dans ma relation avec lui, y compris l’opportunité d’apprendre tout ce qu’il peut m’enseigner de sa religion. Un autre de mes devoirs est de lui offrir tout ce que je pense pouvoir présenter une valeur pour lui, y compris l’opportunité d’apprendre quelque chose de ma religion, s’il le peut ». Ce chapitre apporte un très bel éclairage pour le dialogue interreligieux.
Brian consacre également un chapitre à l’écologie : « Pourquoi je suis vert ». Cet homme consacre chaque année quelques journées à la protection de la nature, en particulier le suivi d’une espèce de tortues. Et il ne doute pas que l’amour de la création devrait être une des caractéristiques d’une « généreuse orthodoxie ». Car trop souvent, aux États-Unis notamment, le respect et l’amour de la nature souffrent d’une indifférence engendrée par une théologie ayant valorisé une doctrine de la chute au détriment de la doctrine de la création. Et par ailleurs, chez certains, l’attente de la fin du monde engendre un désintérêt pour la nature. Comme nous sommes loin de Jésus si attentif à la présence et à la beauté de l’environnement naturel. Aujourd’hui les mêmes forces qui oppriment les hommes détruisent la nature. « Ainsi doit-on réaliser que l’esprit de Saint-François et de celui de Mère Teresa sont une seule et même chose : l’Esprit de Jésus pour lequel les pauvres, les malades, les moineaux et les salamandres comptent chacun pour ce qu’ils sont. »
Brian McLaren compte parmi les pionniers de l’Église émergente. Celle-ci exprime une nouvel état d’esprit auquel ce livre participe sur le registre de la réflexion théologique. Aussi, lira-t-on avec une attention particulière le chapitre : « Pourquoi je suis émergent ». Brian McLaren se réfère d’abord à des images empruntées à l’observation de la nature. Il médite par exemple sur les cercles concentriques qui apparaissent sur la section du tronc d’un arbre. Chaque anneau nouveau ne vient pas en remplacement des précédents, ni ne les rejettent, mais il les inscrit dans quelque chose de plus grand. Cette croissance est la résultante de la vie active dans tout l’arbre. Cette image est éclairante. Il y a des approches variées : discursives (traçant le développement d’une idée d’une manière linéaire), polémiques, analytiques (ventilant une réalité complexe en éléments plus simples). Mais il y a aussi une approche qui cherche à inscrire ce qui vient auparavant, dans quelque chose de plus grand (à l’image du nouvel anneau du tronc d’arbre). Voilà la pensée émergente (ou intégrative). Cette pensée est opérante pour comprendre le développement de la vie ou la nature humaine : corps, mental, esprit.
• De même, les individus s’inscrivent dans des familles, puis des communautés plus larges jusqu’à la réalité la plus vaste, celle qui inclue les précédentes et qui, selon Brian McLaren, correspond au Royaume de Dieu tel que Jésus l’a annoncé. Cette perspective n’est pas statique. Au contraire, tout est mouvement. Le péché peut ainsi être considéré comme une fixation, une stagnation. La vie humaine elle-même se développe, se manifeste en terme de croissance. Le désir de Dieu est de nous voir grandir à la mesure de Christ. Pour reprendre la comparaison de l’arbre, Dieu nous offre l’environnement qui nous permet de croître. « En Dieu, nous vivons, grandissons et avons notre existence ». Dans cette manière de voir, Dieu se tient dans le temps en avant de nous et nous attire en nous offrant constamment de nouvelles opportunités. « Cette nouveauté, ces possibilités sont toujours à ‘portée de main’, ‘parmi nous’ et ‘en venue’, de telle manière à ce que nous puissions entrer dans la réalité plus vaste. Voici un langage qui évoque celui du Royaume de Dieu, l’annonce de l’Évangile ».
• Cette approche s’applique aussi à la vie de l’église dans le monde d’aujourd’hui. Il y a des théologies qui s’enferment dans des conceptions figées et rigides. Il y a des exclusivismes, des absolutismes qui s’opposent au mouvement. On comprend la montée du relativisme qui conteste ces exclusivismes et peut aider à les combattre. Mais ce relativisme est lui-même réducteur et dépourvu d’un sens qui porte le mouvement à l’échelle de la planète. Brian McLaren nous appelle à dépasser l’opposition entre le fondamentalisme et le relativisme pluraliste. Avançons plus haut et plus loin. « Le Royaume de Dieu est une réalité au sein de laquelle nous sommes en voie d’émerger, au fil des siècles, une réalité qui est bien plus vaste que ce que nous entendons généralement par christianisme, mais en même temps, une réalité qui est au cœur d’un christianisme généreusement orthodoxe. Puisse-t-il venir à nous. Puissions-nous aller vers lui. »