Recherche innovation

Culture Société

Actualités

Galeries

Vie Spiritualité

Qui sommes nous ?
Sélectionner une page

Les enfants, portiers du royaumeReconnaître une spiritualité propre à l’enfant, c’est croire que Dieu se révèle aussi par lui, d’une manière toute particulière. Ainsi reconnu comme une personne déjà en relation avec Dieu, il peut évangéliser à sa manière. Il enseigne et catéchise à son tour. Vue sous cet angle, la place de l’enfant dans la catéchèse change, mais c’est surtout la posture de l’adulte qui se trouve changée. Certaines pratiques catéchétiques, comme Godly Play®, une approche catéchétique créé par Jerome W. Berryman, mettent particulièrement en évidence que l’enfant n’est plus uniquement considéré comme quelqu’un à qui on doit tout enseigner.

A l’écoute de la Parole

Les séances Godly Play®, peuvent particulièrement bien soutenir la spiritualité des enfants. Tous sont en cercle et commencent par entendre une histoire. La Parole de Dieu est transmise sur un support, du sable ou une feutrine, et le narrateur déplace des figurines en bois ainsi que d’autres objets. Son attitude est fondamentale pour que cette Parole soit le centre de l’attention et qu’elle résonne en chacun. Le rythme lent du récit et des gestes, le silence, offrent un espace à l’imagination. Les enfants vont ensuite réagir au moment des questions d’émerveillement. Avec elles, ils vont pouvoir faire des aller-retours entre leur vie et ce qu’ils viennent d’entendre.
Dans les séances Godly Play®, le regard sur « l’enfant théologien » met en évidence une véritable source d’évangélisation. La foi, l’émerveillement, le questionnement sont signes de la présence de Dieu. La joie et le plaisir partagés provoquent un élan pour lui rendre grâce. La Parole est mise en résonance avec d’autres paroles et nourrit la réflexion pour sa propre vie.
Les enfants écoutent attentivement la Parole de Dieu, sont touchés par elle et y prennent goût. Ils se réjouissent de venir, de revenir, et emmènent parfois leurs amis. Les histoires bibliques accompagnées du questionnement les renvoient à leur propre vie, leurs propres expériences, les liens se font naturellement ou avec l’aide du narrateur. Les enfants apprennent à exprimer leur pensée, à trouver les mots justes pour être compris. Parce que leur parole est bien accueillie, ils comprennent qu’elle est importante à donner, et qu’elle a de la valeur. Ils n’hésitent pas à s’exprimer, librement. Les enfants ne sont pas évalués quant à leurs connaissances. Ils savent qu’ils peuvent risquer une parole sincère ou approximative car il leur est reconnu le droit à un apprentissage par tâtonnement par le biais du langage religieux. Cette sécurité contribue à créer les conditions de la confiance. Leur développement religieux s’effectue ainsi dans un espace de liberté, ludique et pédagogique à la fois, un lieu qui leur est réservé. Ce qui se passe là est différent, merveilleux, ils découvrent ce que peut être un « espace sacré ». Ils s’y sentent en sécurité, avec la famille de Dieu. Ils font l’expérience de la communauté, qui sont les amis présents avec eux ; et aussi de la communauté des saints par la proximité des personnages bibliques. Ils leur deviennent familiers en entendant leurs histoires, mais aussi parce que les objets avec lesquels elles sont racontées sont toujours là. Les enfants s’initient aussi au langage religieux. Godly Play® fait le choix du langage hérité de la tradition chrétienne. Ce langage se décline sur quatre registres : celui des récits bibliques, celui des paraboles, celui des actions liturgiques et celui du silence. Le lien avec le temps ecclésial est souligné par le jeu des couleurs (blanc, rouge, vert, violet…). Ces formes de langage font écho à la vie communautaire et particulièrement cultuelle, d’autant plus que la séance est comme une réplique d’une célébration (accueil, liturgie de la parole, liturgie eucharistique, prière, envoi, bénédiction…). Par la prière partagée tous ensemble, les enfants parlent à Dieu, ou à Jésus et entendent les autres parler à Dieu ou à Jésus. Parfois, ils ne disent rien, mais aiment à fermer les yeux pour se recueillir.

L’Esprit à l’œuvre

Les narrateurs, par l’apprentissage des textes par cœur, connaissent mieux et se nourrissent de la Parole. Ils voient leurs représentations de Dieu évoluer. Les enfants leur apportent des éléments qui vont déclencher leur réflexion. Ils peuvent observer l’Esprit Saint à l’œuvre, en eux et dans les enfants. Eux aussi retrouvent goût à transmettre leur foi dans ce contexte. Ce sont des témoins importants car l’amour de Dieu passe à travers eux, leur comportement respectueux, leur écoute, leur amitié. Lorsque les enfants les saluent pour dire au revoir, ils leurs donnent une parole de bénédiction, comme Jésus qui aimait bénir les enfants. La relation au Christ du narrateur peut s’entendre dans la manière d’habiter le récit raconté, l’émotion qui est partagée. Leur comportement respectueux vis-à-vis des enfants, mais aussi du lieu et du matériel, montre implicitement leur importance.
La structure de la catéchèse se trouve elle-même « évangélisée », c’est-à-dire qu’elle se trouve transformée. Elle quitte l’efficacité pour laisser la place à la rencontre dans des expériences. Godly Play privilégie le statut de l’imaginaire par rapport à celui de la raison. Il ne donne pas un contenu à la foi (ce qu’il faut croire) mais réunit les moyens nécessaires à dire sa foi, c’est-à-dire à approcher par le langage le mystère de la présence de Dieu dans la vie des enfants. Il est en outre important de partager régulièrement ce qui est vécu dans des discussions collectives pour toujours mieux s’ajuster. Avec l’équipe qui a été formée à ce concept, nous vivons des « cercles de narrateurs » c’est-à-dire que nous nous montrons les histoires Godly Play® les uns aux autres, apportant nos questions ou nos difficultés. Ces échanges sont motivants, enthousiasmants, et nous apprenons beaucoup en voyant différentes manières de raconter ou de déplacer les objets. Chaque geste compte pour s’approcher du mystère, l’appréhender d’une nouvelle façon. Ce concept porte une incontestable dimension œcuménique, et la collaboration harmonieuse au sein de l’équipe du Centre Œcuménique de Catéchèse à Genève le montre bien.
Les effets de l’évangélisation sont réciproques, agissant aussi bien sur les enfants que sur le pédagogue religieux ; et d’une certaine manière, l’approche religieuse Godly Play® « évangélise » aussi l’éducation chrétienne.

Bribes de partages

Une écoute attentive et une relecture d’échanges vécus au sein de rencontres catéchétiques confirment que les enfants sont de petits théologiens en herbe, et que par leurs interrogations, les réponses qu’ils apportent d’eux-mêmes, ils ouvrent les portes d’un monde dans lequel nous sommes tous invités à entrer avec une âme d’enfant, ils permettent « le passage » dans le Royaume de Dieu…
Avec mon expérience dans Godly Play®, je remarque que donner la parole permet aux enfants d’avoir confiance en eux et de croire que leur parole vaut la peine d’être dite. Parce que c’est leur parole, et qu’elle exprime ce qu’ils pensent, cela justifie qu’ils puissent la dire. Le « temps d’émerveillement » donne cette occasion et je m’émerveille avec eux non seulement de l’histoire que nous venons d’entendre mais aussi de leurs réponses.
J’ai été particulièrement frappée par la prise de parole d’un garçon d’environ neuf ans, et de la liberté avec laquelle il s’est exprimé.
C’était en février 2014, et j’avais raconté la Parabole du Bon Samaritain. A la dernière question Je me demande ce qui se passerait si c’était un enfant qui trouvait le blessé ? Nous avons eu diverses réponses, suivies de ma reformulation :
– « Il va chercher l’ambulance. » …
– « Il va l’aider. » ….
– « Il continue son chemin. » … Cette réponse, différente des autres, attire mon attention. Je reformule « Il continue son chemin ? » et cela emmène l’enfant à continuer :
– « Oui, car il a peur. »
Ce garçonnet a osé exprimer cela, alors que les autres réponses parlaient du prochain qui avait secouru le blessé, et qui avait en quelque sorte le beau rôle. Il s’est senti libre de dire son sentiment à haute voix. Sa réaction ayant été accueillie de la même manière que les autres, tous dans le cercle l’ont acceptée sans la juger. Il avait ouvert une nouvelle voie, celle d’avoir le droit d’avoir peur. Cela a été un moment très fort. J’ai conclu en redisant que dans une telle situation, un enfant pourrait aller chercher de l’aide, une ambulance, et qu’il pourrait aussi avoir peur et continuer son chemin. Toutes les paroles étaient également valables, chacun avait le droit de réagir à sa façon, et ils l’ont fait !

Avec le récit de la Création, les enfants me renvoient aussi des occasions de réfléchir :
A la question Je me demande si on peut enlever un jour sans que cela change quelque chose ? un enfant répond : « non, si on enlève un jour, il faut changer tout le reste… »
Intuitivement, il a compris que tout se tient, que la Création comporte intrinsèquement une cohérence, que si on y touche, elle est profondément perturbée. Les alertes écologiques en témoignent aujourd’hui. Avec la création, Dieu nous a fait don d’un cadeau mais nous ne pouvons pas en faire n’importe quoi.
Un autre enfant relève :
« Si on enlève le jour du repos, on ne peut plus se souvenir… le jour du repos, il est là pour se souvenir… »
S’arrêter pour se souvenir, avoir un jour qui permette de regarder en arrière, pour voir les belles choses accomplies, l’enfant nous dit avec ses mots que nous devons garder ce temps. L’enfant vit intensément le moment présent, mais il aime entendre son père ou sa mère, ou une grand-mère, raconter les souvenirs du passé. Cela lui dit d’où il vient, l’enracine, lui donne un sens. Pour cela, il est important de prendre du temps, de calmer le rythme effréné de la vie quotidienne, d’avoir un jour de repos.

Une des séances qui m’a le plus étonnée et émerveillée est celle où j’ai raconté « La parabole des paraboles » pour la première fois. La présentation propose un alignement de boîtes gigognes.
Lorsque je l’apprenais, j’étais surprise déjà par le contenu de cette histoire, j’avais de la peine à y entrer, à répondre moi-même aux questions d’émerveillement !
Lors de la rencontre avec les enfants, le temps d’émerveillement a particulièrement été fructueux pour moi :
A la question je me demande si vous vous êtes déjà approchés de l’intérieur d’une parabole ? J’attendais qu’ils me répondent oui, dans telle ou telle parabole des boîtes dorées (qui contiennent les paraboles de Jésus). Mais j’ai été surprise quand un enfant qui venait d’être baptisé à 10 ans a répondu :
– « dans la prière » puis « au moment de mon baptême »
Sur le moment, j’ai accueilli ce qui s’est dit, écouté un autre enfant, continué la séance. Mais ensuite, une fois rentrée à la maison, j’y ai repensé et face aux réponses ci-dessus, je me suis sentie dans une situation où je devais choisir comment « entendre » ces réponses :
Est-ce que je considérais que cet enfant, ne sachant pas quoi répondre avait dit ce qui se rapporte au « catéchisme » ? la prière, le baptême… des réponses « bateau » en quelque sorte.
Ou je faisais confiance à sa parole, à sa spiritualité et me laissais interpeler par ses réponses ?
J’ai choisi la deuxième option et me suis demandé ce que moi je trouve à l’intérieur d’une parabole : le Royaume de Dieu… et à quel moment s’approche-t-on du Royaume de Dieu sinon dans la prière et le baptême !? L’enfant a répondu simplement et intuitivement, mais il a aussi exprimé à sa manière une expérience spirituelle forte qu’il a vécue au moment de son baptême. J’ai été émerveillée ainsi après coup.
A la question Je me demande ce que voyez-vous lorsque les boîtes sont toutes alignées ? une question que je trouvais très difficile !… Les enfants ont répondu assez vite et spontanément :
– « l’évolution de l’Eglise »
– « l’évolution de la vie »
– « la jeunesse » comme je n’ai pas compris ce que l’enfant voulait dire, il a précisé « quand on grandit »
– « l’évolution de la parabole, elle grandit de plus en plus et elle va remplir toute la pièce »
Là je me suis émerveillée sur le moment-même ! Et je leur ai dit que je trouvais leurs réponses très intéressantes ! Ils m’ont totalement éblouie, je me suis sentie évangélisée par eux particulièrement ce jour-là.

S’ajuster sans cesse

En tant que narratrice, l’apprentissage des textes par cœur me permet de mieux connaître et de me nourrir de la Parole. Mais la pratique de Godly Play® m’aide surtout à changer mon regard sur les enfants, pas seulement en théorie mais aussi dans la pratique ! Même si j’adhère totalement à cette vision de l’enfant, que je lui fais confiance, je me surprends dans des moments où j’ai de vieux réflexes qui ressortent et me retrouve dans des situations cocasses :
Un jour, lors d’une séance, je proposai aux enfants une prière du Notre Père gestuée et chantée. Nous étions en cercle et j’avais mis la Lumière du Christ au centre en disant qu’il était là, parmi nous. Une petite fille me dit avec un doigt dirigé vers le haut : « Lui il est là-haut ». Cette petite phrase m’a énervée car je venais de dire qu’Il était au milieu de nous… et je n’aimais pas cette représentation de Dieu qui était induite (pour moi) là-haut, lointain, sur un nuage… Mais je n’ai pas exprimé mon agacement et j’allais continuer pour commencer la prière quand je me suis dit « elle m’a interpelé, j’ai quand même dû avoir l’air étonné, je ne peux pas la laisser comme ça ». Alors j’ai reformulé « Là-haut ? » et elle répond « Oui, dans le ciel ». Voilà qui confirmait encore mon agacement, alors j’ai dit « Oui, il est là-haut et il est aussi ici parmi nous ». J’avais besoin de redire et d’insister… Nous avons ensuite chanté la prière du Notre Père qui commence par « Notre Père qui es aux cieux… » en levant les bras au ciel. Chaque fois que je raconte cette histoire, nous rions beaucoup. Mais heureusement que je n’avais pas dit à la fillette, « non tu te trompes, il n’est pas là-haut, il est au milieu de nous » ! Non seulement elle avait raison, mais je risquais de provoquer des troubles en elle, dans sa foi, en lui faisant entendre deux choses contradictoires. Je me suis rendue compte que je me trouve dans une constante conversion et à quel point les enfants m’aident.

Avec Godly Play®, j’adhère totalement à cette phrase de Sofia Cavalletti qui parle du catéchète : il sent « passer parfois dans son travail une force qu’il perçoit clairement comme ne lui appartenant pas, un souffle imperceptible nous prévenant que l’Esprit Saint – et non pas nous – travaille dans les cœurs. »
Ecouter les enfants dans un esprit de bénédiction, c’est reconnaître ce qui est bon dans ce qu’ils disent. Même si cela met sens dessus-dessous nos manières de penser, laissons-les nous ouvrir les portes du Royaume.

Caroline Baertschi-Lopez

Caroline Baertschi-Lopez est l’auteur d’un livre à partir duquel cet article a été écrit et à paraître prochainement :
BAERTSCHI-LOPEZ, Caroline, Les enfants, portiers du Royaume. Accueillir leur spiritualité, éditions Cabédita, octobre 2017.

CAVALLETTI, Sofia, Le potentiel religieux de l’enfant, Desclée De Brouwer, Langres, 2007, p.127.

Pour en savoir plus sur Godly Play® : http://godlyplay.ch
Ou téléchargez le dépliant de l’association Godly Play Suisse Romande ci-dessous

Sur ce site, voir aussi :

Découvrir la spiritualité des enfants. Un signe des temps ?

Découvrir la spiritualité des enfants. Un signe des temps ?

La vie spirituelle comme une conscience relationnelle. Une recherche de David Hay sur la spiritualité d’aujourd’hui.

La vie spirituelle comme une « conscience relationnelle ». Une recherche de David Hay sur la spiritualité aujourd’hui.

L’enfant est un être spirituel. Une prise de conscience révolutionnaire.

L’enfant est un être spirituel