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En introduction Stéphane Lauzet, président de l’Alliance Evangélique Française rappelle le constat paradoxal qui motive cette rencontre et présente l’orateur : les églises ne savent plus parler aux gens, elles semblent incapables de relever les défis que posent les profonds changements culturels de la société alors même que nombre de nos contemporains sont en quête de spiritualité. En Grande Bretagne des personnes étudient ce problème et des publications existent à ce sujet. Notre orateur, Stuart Murray-Williams, pasteur, formateur et consultant sur les formes émergentes de l’Eglise, est l’auteur de “Church planting. Laying foundation”, un ouvrage capital, malheureusement non traduit en français. Nous sommes donc heureux de sa venue en France, d’autant qu’il a, comme orateur, deux grandes qualités : ces conférences ne sont pas rébarbatives et il est un fin connaisseur de la série de science fiction “Star Treck”, d’où il retire des enseignements éclairants sur les mutations culturelles.

Un document de 6 pages est remis aux participants. Il offre un canevas sur les analyses socio-religieuses de Stuart Murray-Williams. Les conférences n’en aborderont que quelques points portant sur : la post modernité, la post chrétienté et les églises émergentes.

La post-modernité.

La Grande Bretagne, comme la France, vit cette période de transition, de passage de la modernité à la post-modernité qui se traduit par des changements culturels d’autant plus déroutants que les valeurs nouvelles s’y croisent encore avec les anciennes. Il y a superposition des deux univers culturels : des personnes restent ancrées dans la modernité, d’autres sont de pleins pieds dans la post-modernité, d’autres enfin, les plus nombreuses, fonctionnent, selon les lieux et les circonstances, dans l’une ou l’autre culture. Pour comprendre la société actuelle il faut être culturellement “bi-lingue” et ce n’est pas facile car nous ignorons quelle sera la configuration finale de ce qui se profile “après la modernité”. Le monde bouge sans que nous distinguions encore ce vers quoi nous allons.
Nous vivons une mutation comparable aux 3 transitions historiques suivantes :
Y au 4éme siècle, avec la conversion de l’empereur Constantin, le passage de la société pré-chtrétienne à la chrétienté,
Y au 16éme, avec la réforme, une fragmentation de la chrétienté en plusieurs sous-cultures,
Y au 18éme, avec les Lumières, le début de la sécularisation et de la modernité.

Les points essentiels qui caractérisent la post modernité sont rappelés dans le document remis. Le plus fondamental, selon Stuart Murray, est le changement “d’humeur”, de climat ambiant, de sentiment autre face à l’avenir du monde : nous avons perdu confiance dans les sciences et les technologies. L’évolution de la série “Star Treck” illustre cela.
Dans les années 60 le héros, monsieur Spock, a une foi totale dans l’avenir. Il vit dans un temps où la science a tout résolu et il part explorer la galaxie à bord de son vaisseau spatial. Il fait une confiance absolue à la technologie et se méfie avant tout de lui-même. Il surveille et réprime ses pulsions. En 1980 le scénario partage d’une manière plus équilibrée les rôles entre hommes et femmes. L’un des personnages fait de la relation d’aide et Spock est remplacé par Data, un robot logique et hyper rationnel qui veut devenir humain. Enfin, dans une série récente, “Star Treck voyager”, le capitaine est une femme et le vaisseau spatial, perdu dans la galaxie, cherche à revenir sur terre.
Autre illustration : le contraste entre 1899 et 1999. En 1899 on attendait de grandes choses du XXème siècle. En 1999 on attendait le “bug” informatique, autrement dit que la technologie se retourne contre l’homme.

Quelles sont les conséquences de la post modernité sur l’Eglise ( 1) ?

1) Le relativisme.
Si beaucoup de nos contemporains se disent en quête de spiritualité ils récusent, comme opprimante, la notion de vérité. Ils sont prêts à partager des expériences spirituelles mais pas à rejoindre une église qui proclame en Jésus la seule voie de salut. Il devient donc plus facile de parler de l’évangile, mais pas de faire des disciples. La spiritualité est perçue comme positive, mais la religiosité comme négative. La post modernité ouvre donc un espace à la spiritualité.

2) Le refus de s’engager.
Aujourd’hui on se méfie des institutions, on ne veut pas se laisser “embrigader”. D’où ce paradoxe en Angleterre : les églises baptistes observent une augmentation de l’assistance au culte mais une diminution du nombre des membres déclarés. Pour beaucoup participer à la vie d’une église n’est qu’une option. Ils sont en quête de relations “fluides”. On parle à ce propos d’églises “liquides” (2). Les relations en réseaux sont préférées aux relations institutionnelles. On recherche avant tout une communauté authentique. Dans sa conception même l’église devrait pouvoir répondre à cette aspiration ! Malheureusement l’image que la post modernité en a à travers les institutions, cléricales ou non, ne correspond guère à cette attente.

3) Une culture patchwork.
Jadis la chrétienté imposait à l’occident une même vision du monde. Aujourd’hui l’offre spirituelle est multiculturelle, éclatée en de multiples croyances. La post modernité est une culture fragmentée qui prise les petits récits, les témoignages etc. L’évangile voisine en “concurrence” avec d’autres approches spirituelles.

4) Individualisme et personnalisation.
La société de consommation n’est plus ce qu’elle était. Elle évolue de la production de masse à la production personnalisée. Les nouveaux maîtres mots associés sont : consommation, personnalisation, taille unique, sur mesure.
L’église doit-elle tenir compte cette tendance ou lui résister ? Pour le dire clairement : est-il pertinent de continuer à ne concevoir qu’un seul modèle d’église, comme à l’époque du modèle paroissial ? Dans les pays anglo-saxons des tentatives d’innovations apparaissent, des formes de sous cultures ecclésiales adaptées à tels ou tels genres de personnes : les églises dites émergentes.

La post-chrétienté.

La post modernité, en accentuant la sécularisation, relègue à la marge les institutions religieuses. Elles n’apportent presque plus rien à la société : le récit biblique dont elles sont porteuses est de moins en moins connu. Un abîme sépare aujourd’hui l’église et la culture ambiante. Voici encore quelques décennies, dans les pays anglo-saxons surtout, tout le monde, croyant ou non, connaissait les histoires de la Bible et le vocabulaire propre au christianisme. Actuellement, signes de transition et de superposition culturelle, si certains les connaissent encore, beaucoup, surtout parmi les jeunes, les ignorent totalement, d’autres s’imaginent les connaître, d’autres enfin les considèrent comme dépassées. En occident, dans 20 ou 30 ans, si l’église survit jusque là, elle s’adressera à des populations ignorant la Bible. Le livre sera une chose nouvelle pour eux, à découvrir, comme à l’arrivée des premiers missionnaires en terre païenne. Ce sera plus simple ! Mais l’Eglise survivra t-elle jusque là ?

En Grande Bretagne, selon des statistiques, si l’évolution enregistrée se poursuit l’église d’Ecosse et 4 autres dénominations, auront disparu dans trente ans. Ce déclin, visible dans les pays du nord, ne touche pas toutefois les pays du sud. En Grande Bretagne on assiste même à un mouvement missionnaire inversé : des chrétiens, venus du Brésil, d’Afrique de Corée ou d’ailleurs dans le sud, évangélisent les britanniques. Les communautés qui grandissent sont celles qui comptent beaucoup de personnes issues de l’émigration. Cela pose d’ailleurs des problèmes de pouvoir et d’influence entre les tendances intellectuelles ou libérales des britanniques de souches et les tendances charismatiques ou conservatrices des personnes issues de l’émigration.

Mais les tensions les plus fortes sont d’un autre ordre. Dans leur majorité les églises sont dirigées par une génération encore très imprégnée par la modernité. Les personnes à l’aise dans la post modernité le vivent mal et s’opposent. On prend cela un simple conflit de génération alors qu’il s’agit d’un conflit culturel profond. Inutile d’attendre que les contestataires s’assagissent avec l’âge. Il faut apprendre ensemble à penser l’église autrement. Stuart Murray a curieusement constaté que les personnes de 45/50 ans restent les plus ancrées dans les valeurs de la modernité alors que celles de moins de 30 ans et de plus de 60/70 ans apprécient les changements apportés par la post modernité.

Les églises émergentes.

Dans ce contexte de transition culturelle, depuis quelques années, émergent en Grande Bretagne de nouvelles formes d’églises qui, dans leurs diversités, fascinent, dérangent, troublent ou irritent. L’expression “églises émergentes” est la plus appropriés pour nommer ce phénomène car elle évoque d’avantage un dynamisme innovant qu’un nouveau modèle ou mouvement. La classification proposée dans le document remis n’est qu’une tentative de repérage temporaire. Ces églises évoluent. Elles ne résultent pas d’un courant unifié mais d’initiatives de personnes qui se constituent en petits groupes en marge des institutions et se demandent ensemble ce que cela signifie de faire église. Ce sont des petites communautés sans arrogance, qui ne savent pas clairement ce qu’elles sont ni où elles vont, qui se veulent ouvertes, en recherche. Leur style de fonctionnement est parfois peu éloigné de celui des communautés classiques.

Dans un pays où les églises perdent en moyenne 1500 pratiquants par semaine, y compris des responsables et des personnes engagées depuis des années, ces expériences apparaissent vitales. Plusieurs enquêtes de sociologie religieuse révèlent des attitudes surprenantes. Les raisons invoquées par ceux qui ont abandonné leur pratique religieuse ne correspondent guère à celles données par les pasteurs. Non seulement la grande majorité de ceux qui quittent les églises gardent la foi mais certains vont jusqu’à dire que c’est la meilleure chose qu’ils aient pu faire pour la renforcer. On a à entendre cela. Plusieurs ont rejoint une église émergente.

Au début des années 90 l’Angleterre a connu un grand mouvement d’implantations d’églises. Mais, après 3 ou 4 ans ces nouvelles églises ont décliné. Pourquoi ? On avait omis de se poser une question. On avait réfléchi aux lieux et au nombre à cibler, mais pas au genre d’église à implanter. Il était vain et stupide en effet de vouloir reproduire des églises que les gens quittaient par milliers. Les églises émergentes résultent de cette réflexion.

On a distingué 3 styles d’évangélisation : la mission, la louange ou la communauté, l’église existant pleinement à la convergence de ces 3 cercles d’activité, là où, partiellement, ils se superposent. Les églises émergentes sont classées selon leur origine. Le document remis en liste une quarantaine.

Eglises à l’origine d’une action missionnaire :
1) Les églises en réseau (network church).
Les gens se réunissent autour d’un même centre d’intérêt. Exemple : à Melbourne, en Australie, quelqu’un a fondé une église pour les passionnés de science fiction. On peut s’interroger sur le bien fondé de communautés ancrées dans une sous culture peu diversifiée. Mais les églises traditionnelles, sur d’autres plans, paraissent parfois, elles aussi, assez peu diversifiées. D’une manière indirecte les communautés émergentes posent le problème de savoir jusqu’où une église peut accueillir la diversité, la différence culturelle.
2) Les églises pub.
Les gens se réunissent dans un lieu sans connotation religieuse : un café, une salle neutre, autour du lieu de travail etc. Il existe à Londres, près d’un quartier comparable à La Défense, une église sur une péniche où se réunissent des employés des entreprises proches.

Eglises à l’origine d’une visée communautaire.
Ce sont des lieux où des gens, qui pour beaucoup ont quitté les églises institutionnelles, recherchent des liens plus conviviaux et fraternels. Citons “les églises de tables”. On y pratique une liturgie accompagnée de bons plats et de dialogues. Les “cultes” durent 3 ou 4 heures. Les cours Alpha fonctionnent sur ce schéma : repas, convivialité, étude biblique. Cela marche bien, sauf que les personnes converties ne parviennent pas ensuite à s’intégrer à une église ordinaire.

Eglises à l’origine d’un désir d’une autre forme de louange.
Les mouvements charismatiques ont vieilli et ne correspondent plus vraiment aux aspirations actuelles. De nouvelles formes de louange sont recherchées, on intègre la vidéo, la photo, la sonorisation etc. Il est des lieux où se déroulent 4 à 5 cultes le dimanche, de styles différents. Alors pourquoi ne pas imaginer un culte traditionnel à 9h, un baba-cool à 11h, un indien à 14h, un électrique à 16h et une rave pour jeune à 19h ! Mais 5 groupes qui partagent un même bâtiment forment-ils ensemble une église ? Un culte mitigé ne s’est pas avéré la bonne solution. Des moments de rencontres sont nécessaires. Idéalement, une église multiculturelle est signe de sa maturité. Mais la chose reste difficile. Il y a des enjeux de pouvoirs, des d’attentes différentes. Par exemple, dans une église où se déroulaient deux cultes, l’un moderne, l’autre traditionnel, l’attente des “modernes” était que la fréquentation du traditionnel décline. Mais il s’est maintenu. Il faut aussi l’accepter.

Avant que ne commence un temps de questions réponses entre l’orateur et l’assistance, David Brown, responsable de GBU en France et auteur de deux livres sur l’église aujourd’hui (3), est invité à dire un mot sur quelques spécificités du contexte français. Il en relève trois :
– Même si l’auteur de l’expression “post modernité” est le philosophe français Jean François Lyotard, en France on préfère parler “d’ultra modernité” et le terme est surtout associé au refus de s’en remettre aux grands systèmes de pensées philosophiques, politiques ou religieux.
– La post chrétienté remonterait, pour lui, à l’anticléricalisme des révolutionnaires de 1789.
– Alors que la pratique religieuse globale a beaucoup baissée en France durant les trente dernières années, on a assisté à une croissance des églises évangéliques : entre 1970 et aujourd’hui leur nombre est passé de 700 à 1800.

Quelques questions-réponses :

1) Y a t-il une requête théologique de la part des églises émergentes, autrement dit ces églises s’inscrivent-elles dans une nouvelle “fragmentation” du monde évangélique ? Peut-on parler d’un post charismatisme, d’un post évangélisme ?
– La formation théologique est une des grandes questions qui se posent aux églises émergentes. La plupart des responsables ne sont pas formés et l’isolement dans lequel ils se trouvent ne leur donne que peu d’occasions de réfléchir au niveau théologique. Dans ces groupes, il y a cependant des gens qui réfléchissent et lisent beaucoup. Mais peu essaient de créer des réseaux de réflexion entre groupes.
Bien des modèles d’églises émergentes sont le fait de chrétiens sortis du mouvement charismatique car les jeunes des églises charismatiques s’y ennuient autant que leurs parents dans les églises d’avant. Mais les parents, eux, avaient grandi avec une bonne base théologique qu’ils ont rejetée. La génération suivante se trouve donc sans ressource dans ce domaine et pose d’autres questions : des questions sur la justice, l’environnement, le leadership. Elle ne veut pas retourner à ce que leurs parents ont quitté mais à quelque chose de plus ancien qui est lié à la post modernité.

2) Comment vivre la tension entre le fait d’être sensible à la culture et de s’y opposer ?
L’église émergente se montre sensible à la culture actuelle sans toutefois s’y dissoudre ; dans le style on est “ dans la culture ”, dans le contenu on est “ contre la culture ”. L’église émergente doit devenir un lieu sûr pour annoncer un message dangereux. Personnellement, je suis assez convaincu que ce qui se passe dans les églises émergentes porte l’empreinte digitale de Dieu. Dieu travaille souvent depuis “la marge”. Bien des récits bibliques le révèlent. Des études sociologiques montrent aussi que les changements tendent à venir de la périphérie. Mon but est d’aider les églises émergentes dans leur réflexion théologique et d’être un pont entre elles et l’église traditionnelle.

3) Qu’est-ce qui est à l’origine de votre “appel” ?
Actes 11. C’est un passage qui résonne en moi depuis des années. Dans ce récit les leaders de Jérusalem comprennent que si ce que dit Pierre est vrai leur église ne sera plus jamais la même. Après avoir écouté son rapport, ils sont contraints de reconnaître : “Dieu a donc accordé la repentance aussi aux païens, afin qu’ils aient la vie” (verset 18). Cet épisode souligne que nous avons besoin de gens comme Pierre et d’églises, comme celle de Jérusalem, qui acceptent de se remettre en question.
Sans l’église émergente, l’église traditionnelle est en danger de sclérose. Mais sans l’église traditionnelle, ses connaissances et sa sagesse, l’église émergeante court le risque de s’égarer.

4) Quel est le genre de formation des églises émergentes ?
Dans certaines églises la manière d’enseigner reste assez traditionnelle. Mais l’enseignement propre aux églises émergentes passe “ de la vie au texte ” et non plus “ du texte à la vie ” ; la formation des disciples passe par une relation forte entre les membres (modèle holistique) et non par un enseignement venant d’en haut.
Les supports de l’enseignement sont tournés vers des cultures nouvelles. Le film y est beaucoup utilisé pour évoquer les concepts de culpabilité et de pardon etc.

Cette synthèse, loin d’être exhaustive, ne rend pas compte de toute la richesse des échanges. Pour conclure disons qu’au terme de cette rencontre, la première du genre en France, les participants étaient convaincus du besoin de poursuivre la réflexion et le dialogue.

D’autres journées sur la même problématique sont déjà prévues.

La prochaine sera en juin 2004, avec, comme intervenant, Michael Moynagh, auteur de “L’église autrement. Les voies du changement”, éditions Empreintes 2003.

Françoise Rontard, (Groupe de Recherche de Témoins).
Remerciements pour leur aide à Christian Bibollet, Charles Cross, Alain Gubert.

Notes :
(1) La question n’induit pas que celles-ci soient négatives. Elles sont à saisir et à prendre en compte, c’est tout. Stuart Murray précise qu’il éprouve, face aux valeurs de la post modernité, des sentiments ambivalents de libération et de crainte.
(2) Pete Ward “Liquid Church. A bold vision of how to be God’speople in worship and mission. A flexible, fluid way of being church. Pasternoster Press, 2002”
(3) David Brown “Une église pour aujourd’hui” et “Passerelles” aux editions Farel.
Site à consulter : www.emergingchuch.info

Références: Groupe de Recherche “Témoins”