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Gabriel Monet, pasteur et professeur de théologie pratique à la faculté adventiste de théologie à Collonges-sous-Salève en Haute-Savoie, vient de publier L’Eglise émergente. Etre et faire Eglise en postchrétienté, dans la collection « Théologie pratique – Pédagogie – Spiritualité » chez LIT Verlag. Cet ouvrage correspond à la thèse que Gabriel Monet a soutenue à la Faculté de théologie protestante en juin 2013 sous la direction d’Elisabeth Parmentier. Sa recherche vient d’ailleurs d’être primée par le prix Louis Schmutz 2014, attribué par le Chapitre Saint Thomas. Gabriel, ami de Témoins de longue date, notamment par son engagement  dans notre groupe de recherche, a accepté de répondre à quelques-unes de nos questions. Le livre est disponible chez LIT-Verlag ** Voir le site**   et Amazon. ** Voir le site **

Gabriel Monet,  la recherche qui a retenu votre attention ces dernières années concerne l’Église émergente. Qu’est-ce qui vous a amené à choisir ce sujet ?

Mon expérience pastorale m’a rendu sensible au fait que nombre de nos contemporains ont un regard critique sur l’Eglise dans ses modes de fonctionnement traditionnels et ne trouvent pas forcément dans les rencontres et relations ecclésiales de quoi faire vivre et grandir leur foi. Dans mon ministère avec la jeunesse puis en tant que planteur d’Eglise, j’ai donc été confronté aux défis de l’innovation et de la créativité dans les Eglises. J’ai eu l’occasion de m’intéresser à diverses initiatives d’acteurs ecclésiaux cherchant à faire émerger des Eglises locales en phase avec la culture, et d’y apporter une contribution moi-même. Lorsque j’ai été amené à enseigner et à m’engager dans la recherche, ce sujet des Eglises émergentes a surgi assez naturellement.

 

Mais c’est un sujet très vaste ?

En effet, et c’était là l’un des défis auxquels j’ai été confronté. Avec d’autres, il me semble que l’on peut discerner un mouvement global transconfessionnel et transculturel que certains ont pu appelé le courant de l’Eglise émergente. Des Eglises avec des caractéristiques communes ont vu le jour depuis une quinzaine d’années dans les pays occidentaux dans la majorité des confessions chrétiennes, en particulier en protestantisme, mais pas seulement. Malgré tout, ce mouvement émergent reste très hétéroclite. J’aurais pu, comme certaines études l’ont déjà fait, me concentrer sur un pays, ou sur l’analyse de quelques églises émergentes particulières, mais il m’a semblé justement intéressant d’essayer d’avoir un regard global. Il existe maintenant de nombreux écrits qui décrivent telle ou telle initiative d’Eglise émergente ; j’ai donc renoncé à une analyse de terrain pour me concentrer sur un travail de synthèse et d’analyse, puis à un travail théologique sur les enjeux liés à la création de ces nouvelles formes d’Eglises.

 

Quelles sont les caractéristiques des Eglises émergentes ?

Les pratiques et les valeurs des Eglises émergentes sont très variées et prennent parfois des orientations très différentes. On peut néanmoins mettre en évidence un certain nombre d’éléments qui caractérisent la majorité des Eglises émergentes : 1) un christocentrisme contribuant à un engagement de vie à la ressemblance de Christ et un message de réconciliation entre Dieu, l’être humain et la création ; 2) un désir de pertinence culturelle qui invite les acteurs ecclésiaux à exercer un ministère qui soit non seulement pour les postmodernes, avec les postmodernes mais aussi, selon les cas, en tant que postmodernes ; 3) une intention missionnelle qui n’est pas uniquement focalisée sur le salut individuel mais conçue comme étant enracinée dans le projet réconciliateur de Dieu, l’Eglise cherchant à être un relais de l’amour de Dieu pour tous ; 4) un équilibre entre orthodoxie et orthopraxie, conjugaison harmonieuse entre croyances justes et pratiques justes ; 5) une connectivité qui implique une connexion à l’Esprit saint, la valorisation des liens sociaux, et la prise en compte de l’environnement numérique contemporain qui ouvre des voies nouvelles de communication en même temps qu’elles témoignent de nouveaux modes de cognitions et de relations ; 6) un décloisonnement entre le sacré et le séculier qui témoigne d’une vision holistique de l’Eglise ; et enfin 7) une emphase sur une approche narrative de la foi.

 

Auriez-vous quelques exemples d’Eglises émergentes  à partager ?

Il y a une variété inouïe et une créativité impressionnante dans le courant de l’Eglise émergente. En cherchant à faire une typologie de toutes ces initiatives, on peut distinguer trois centres de gravité : des Eglises centrée sur la mission, des Eglises centrées sur le développement communautaire et des Eglises centrées sur l’innovation liturgique. Je prendrai un exemple pour chacun de ces trois axes, (présentés de manière très succincte).

A Hereford en Angleterre, une Eglise baptiste a lancé une initiative originale appelée Nightshift. Située non loin de plusieurs discothèques, elle a été confrontée à des problèmes récurrents dans la nuit du samedi au dimanche avec des clubbeurs indélicats. Plutôt que d’avoir une attitude répressive, ils ont saisi l’occasion pour partager l’Evangile avec ce public spécifique. Des volontaires ont ouvert l’Eglise de 23h à 3h30 du matin, pour offrir une boisson chaude, permettre l’utilisation des toilettes, offrir un temps d’accueil, puis finalement partager un moment cultuel simple et convivial. Au final, 200 à 300 personnes viennent chaque semaine dans la nuit du samedi au dimanche, un cours Alpha a été adapté et vécu, ainsi que des célébrations. Cela a contribué au cheminement spirituel de certains habitués qui ont été baptisés ! Une manière originale de vivre la mission en créant une sorte d’Eglise sas pour toucher une population particulière.

A Liverpool, une communauté s’est formée autour de la fabrication du pain. Se retrouvant chaque semaine dans une Eglise désaffectée et rassemblant un groupe varié : des personnes souvent isolées, parfois marginalisées ou en manque de relation. Cet acte de faire du pain s’est vite conjugué avec un partage du « pain de vie », la Bible, avec aussi des temps de prière et de partage, tellement facilités par le travail manuel fait en commun. Un esprit de communauté s’est créé et cela a permis aux participants non seulement d’être nourris physiquement par le pain frais mais aussi spirituellement, au point que cela a débouché sur une célébration dominicale mensuelle.

A Belfast, en Irlande, Ikon est une communauté ecclésiale qui se réunit une fois par mois pour un service de culte original. L’Eglise n’a pas de lieu à elle où se réunir, le lieu de rencontre a donc changé avec le temps : un pub, une galerie d’art… Ikon ne se présente pas comme une Eglise, même si elle réunit une communauté qui tisse des liens en dehors des moments de culte alternatif ; elle se dit être « un acte religieux qui a lieu une fois par mois, et qui est iconique, apocalyptique, hérétique, émergent et faillible ». Ceci est bien sûr à prendre au deuxième degré. Quoique, certains pourraient se poser la question. La liturgie, très informelle et à la musique très contemporaine, est très riche en images et en symboles, et invite les participants au culte à vivre un message plus qu’à l’écouter.

 

Il y a donc de nombreuses initiatives, originales et variées, mais toutes peuvent-elles être considérées comme de véritables Eglises ?

C’est une question tout à fait légitime. Il est vrai qu’au premier abord, certaines de ces initiatives ecclésiales qui sortent tellement des chemins battus peuvent paraître ne plus répondre aux critères classiques de ce qu’est une Eglise. Ce qui définit l’Eglise peut varier selon les conceptions ; si cela est souvent lié à la prédication de la Parole et à l’administration des sacrements, certains émergents sont enclins à reprendre la Parole de Jésus selon laquelle « là ou deux ou trois sont réunis en son mon, Jésus est au milieu d’eux ». Cela ouvre la voie au non enfermement de l’Eglise dans une vision de rassemblement hebdomadaire dans un bâtiment d’Eglise. Dans ce sens, il est probablement important de se rappeler que l’Eglise est partout et tout le temps. Ceci étant, le risque est réel de banaliser l’Eglise et de la considérer a minima. C’est pourquoi il me semble légitime d’avoir un regard et une approche critiques des Eglises émergentes, s’interroger pour certaines sur leur statut d’Eglise et réfléchir aux implications du mode mineur donné à l’organisation, parfois aux ministères, aux actes ecclésiaux classiques. Mais ce regard critique me semble important aussi dans l’autre sens. Il me semble plus que légitime de recevoir la critique que les Eglises émergentes adressent en quelque sorte aux Eglises « classiques ».

 

Il y a un effort perceptible et louable d’adapter l’Eglise à l’air du temps dans le mouvement de l’Eglise émergente. Mais ce courant n’est-il pas une mode déjà en train de passer ?

C’est une remarque récurrente faite à propos des Eglises émergentes… qui seraient une mode  passagère. Dans l’histoire de l’Eglise, même récente, il y a eu différents courants qui ont pu varier selon les aires géographiques ou les époques, qui ont certes apporté une contribution ou une stimulation à l’Eglise en général, mais sans être porteurs d’une véritable mutation. En tant que courant avec l’appellation « émergente », j’ai tendance à penser qu’il en est ou qu’il en sera de même. Du reste, ces dernières années, l’expression « Eglise émergente » a déjà été abandonnée ici et là. Parfois certains lui préfèrent d’autres appellations. Ceci étant, même si l’avenir le dira, il me semble que toutes les initiatives émergentes mettent le doigt sur des défis particulièrement fondamentaux qu’aucune Eglise ne pourra éluder. Il est clair que l’Eglise chrétienne n’a pas attendu le courant dit « de l’Eglise émergente » pour évoluer et chercher à s’adapter. D’ailleurs, la première phrase de mon livre le pose d’entrée clairement : « Depuis près de deux mille ans, l’Eglise ne cesse d’émerger, d’évoluer, de se transformer ». Mais la révolution de civilisation que nous sommes en train de vivre aura indéniablement un impact de fond sur les Eglises. Dans ce sens, je considère que les initiatives émergentes sont comme des aiguillons avant-gardistes qui peuvent aider à réfléchir sur les enjeux de l’Eglise de demain. Dans bien des Eglises occidentales établies, il y a une prise de conscience grandissante que si rien n’est fait, si rien n’évolue, l’Eglise va dans le mur. A vouloir constituer une forteresse protégeant le « dépôt de la foi », ce qui n’est pas à négliger, le risque existe de devenir forteresse imprenable et inaccessible, et ce faisant d’oublier d’être en même temps « lumière du monde » et « sel de la terre ». Mais je ne doute pas qu’il y a et qu’il y aura des inflexions significatives. Du reste, je ne me fais pas de souci outre mesure car j’ose penser que l’Eglise est d’abord celle de Dieu et que son Esprit souffle pour le renouvellement de son Eglise. Le courant de l’Eglise émergente en fait probablement partie. C’est pourquoi, dans ma réflexion, si je m’intéresse aux Eglises émergentes (au pluriel), je réfléchis aussi aux enjeux théologiques de l’Eglise émergente (au singulier).

 

Alors justement, quelle est votre vision théologique soutenant l’Eglise émergente ?

J’ai la conviction que l’Eglise d’aujourd’hui et de demain est appelée à être missionnelle, incarnationnelle et expérientielle.

La dimension missionnelle de l’Eglise fait écho à sa vocation de témoin. L’usage du néologisme « missionnel », qui se distingue du terme classique missionnaire, reflète un embarras et une distanciation vis-à-vis de certaines approches historiques de la mission ; il est porteur d’une vision de l’évangélisation dans laquelle on n’impose pas une culture en même temps que l’on propose l’Evangile. L’Eglise est envoyée à la suite du Christ et la mission n’est pas d’abord conçue comme attractionnelle, mais se situe dans le cadre de la mission d’amour de Dieu lui-même qui nous précède dans l’action pour le monde. Dieu n’a pas une mission pour son Eglise, mais une Eglise pour sa mission : réconcilier le monde avec lui. Le fait que les pays occidentaux sont redevenus des terres de mission amène à une reconfiguration de l’Eglise qui ne peut plus se penser uniquement pour elle-même. En chrétienté, évangéliser impliquait d’aller « pêcher dans l’aquarium du voisin ». Aujourd’hui, en postchrétienté, la majorité de nos contemporains ont tout à découvrir de la foi chrétienne et il importe d’adapter en conséquence notre approche de la mission.

La dimension incarnationnelle de l’Eglise concerne ses rapports à la culture environnante et la nécessaire adaptation, au moins en partie, au contexte dans lequel l’Eglise sert et témoigne. L’attitude de Jésus lors de son ministère est modélisatrice. Seul un véritable embrassement de la condition d’autrui peut permettre l’interaction. On peut donc souhaiter qu’une Eglise incarnationnelle soit transculturelle en discernant dans l’Evangile ce qui n’est pas dépendant des temps et des lieux ; contextuelle en prenant sérieusement en compte le monde dans lequel elle est appelée à rayonner, dans un dialogue nourricier pour tous ; contre-culturelle en étant fidèle à son identité au point de bousculer ce qui autour d’elle n’est pas conforme à l’esprit de Jésus ; et interculturelle en étant proactive et affectueuse avec tous ceux qui vivent leur foi selon des modalités différentes.

Enfin, la dimension expérientielle de l’Eglise va dans le sens de valoriser une vision globale de l’adhésion et du vécu ecclésial. Cela contribue à ce que l’expérience spirituelle soit intégrée dans un équilibre harmonieux entre ses dimensions intellectuelle, émotionnelle et relationnelle, et où l’expérience de foi n’est pas désincarnée de l’expérience de vie.

 

Vous avez souvent l’occasion de parler de l’Eglise émergente, dans différents contextes. Comment est perçue cette dynamique émergente, et comment est reçue la perspective de faire émerger de nouvelles formes d’Eglise ?

Le fait que le sujet intéresse est un signe de la prise de conscience du défi d’être une Eglise qui conjugue fidélité à l’Evangile et pertinence culturelle. En Europe, la fréquentation des Eglises ne cesse de décroître, donc assez logiquement se fait sentir le besoin de réfléchir et de s’interroger sur ce qui pourrait contribuer à des formes de renouveau. Jésus lui-même l’a affirmé : il faut des outres neuves pour le vin nouveau (Mc 2.22 ; Lc 5.37-39), ce qui peut se traduire au niveau ecclésial par la nécessité d’avoir des formes nouvelles d’Eglises afin d’y « conserver » les convertis et les croyants de la génération actuelle. En Angleterre par exemple, les Eglises anglicane et méthodiste ont joint leurs efforts pour permettre et encourager ce qu’ils ont appelé une « économie mixte », c’est-à-dire d’encourager une saine cohabitation entre Eglises traditionnelles et Eglises émergentes. Les outres anciennes ont leur légitimité, les nouvelles aussi. Cela a permis l’émergence d’un nombre très importants de nouvelles Eglises, tout en valorisant les Eglises établies… Comme Jésus le dit bien quand il invite à oser avoir des outres neuves pour le vin nouveau… il reconnaît que ceux qui ont gouté le vin vieux disent : « Le vieux c’est mieux » (Lc 5.39). Il s’agit donc de respecter que pour nombre de chrétiens, l’innovation ne soit pas appréciée… mais il importe aussi de les inviter à ne pas en empêcher son expression pour d’autres, et pour la mission, car l’Europe est véritablement devenue terre de mission. Au final, dans la pratique, je ressens dans de nombreux contextes une tension entre peur et désir : il y a la peur de la nouveauté, la peur de perdre l’acquis, la peur d’être bousculé, la peur de perdre le contrôle… mais aussi le désir de se laisser surprendre, le désir d’oser faire confiance à de nouvelles générations créatives, le désir d’essayer de nouvelles manières d’être et faire Eglise.

 

A propos de cette dernière expression et pour conclure, le sous-titre de votre livre « Etre et faire Eglise en postchrétienté » peut surprendre par rapport au vocabulaire habituel où le verbe plus attendu serait celui d’« aller » à l’Eglise. Pourquoi ce choix ?

L’Eglise n’est pas une entité figée et passive, elle ne peut être conçue que dans une dynamique active et existentielle, c’est pourquoi les deux verbes « être » et « faire » viennent affirmer ce caractère dynamique. Dans le Nouveau Testament, on ne trouve pas d’expression selon laquelle les chrétiens « allaient » à l’Eglise. L’usage du verbe « aller » reflète une mentalité consommatrice de biens religieux. Aujourd’hui, on réduit trop souvent l’Eglise aux bâtiments ou aux programmes qui y prennent place. L’Eglise est le peuple de Dieu, la communauté qui tisse un réseau relationnel et spirituel avec Dieu et les uns avec les autres pour vivre et témoigner de sa foi. On ne peut pas aller à l’Eglise, parce que nous sommes l’Eglise ! C’était vrai de l’Eglise du Nouveau Testament, cela peut l’être encore pour l’Eglise d’aujourd’hui.

 

Monet Gabriel, L’Église émergente. Être et faire Église en postchrétienté, Préface d’Élisabeth Parmentier, Postface de Jean Hassenforder, Munster, LIT Verlag (Collection Théologie Pratique –

Pédagogie – Spiritualité), 2014, 440 pages, ISBN 978-3-643-90498-0.

 

4ème de couverture : « L’Eglise est en continuelle émergence. Parce qu’elle a vocation à naître à nouveau dans chaque nouveau contexte, là où elle se retrouve en situation de postchrétienté l’Eglise doit relever le double défi de la fidélité à l’Evangile et de la pertinence culturelle. Dans un premier temps, cet ouvrage explore les nouvelles formes d’Eglises qui cherchent à relever ce défi et qui ont été identifiées sous l’appellation d’Eglises émergentes. Cela ouvre la voie à une réflexion plus large sur certains enjeux ecclésiologiques contemporains, qui constitue la deuxième partie de cette étude. Faisant notamment dialoguer les auteurs du mouvement des Eglises émergentes avec le théologien missionnaire anglais Lesslie Newbigin, se dessine une Eglise missionnelle, incarnationnelle et expérientielle. »

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