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Comment lire le “Da Vinci code” de Dan Brown ? Etienne Augris, professeur d’histoire, donne ici quelques clefs. Rappelons d’abord de quoi il s’agit : de rien de moins que de révéler l’occultation, par l’Eglise, de la place de Marie Madeleine dans le vie de Jésus. Celle-ci aurait été son épouse. En remontant le fil de cette occultation, Dan Brown résout, en passant, le mystère du Graal et découvre le trésor caché des Templiers.

“Da Vinci code : nouvel évangile ?

Soyons honnêtes. Il y a longtemps que je n’avais pas dévoré un livre aussi vite. Non pas parce que je ne lis jamais, mais je lis assez peu d’ouvrages de fiction. Le Da Vinci code en est-il un ? La couverture du livre affiche clairement « roman »(1) , mais Dan Brown place au début un avertissement intitulé « les faits ». Ces faits sont censés donner une crédibilité à la fiction. La crédibilité de la fiction s’appuie sur la plausibilité des évènements relatés, le roman ne joue pas que sur la qualité de l’intrigue et des (trop ?) nombreux rebondissements.
Après tout, le romancier, s’il n’écrit pas un ouvrage de science-fiction ou d’anticipation, a tout à gagner à faire évoluer ses personnages (fictifs ou ayant réellement existé) dans un contexte qui parait réel. En affirmant d’emblée qu’il se place dans ce double registre : fiction et histoire, Dan Brown sème le trouble. Il va, tout au long du récit, mêler ces deux registres. Est-il, dès lors, possible de se laisser porter par la fiction tout en gardant un regard critique sur les aspects « historiques » ? C’est ce qu’affirme Brown sur son site internet.(2) Il écrit en effet : « Tandis que c’est ma propre conviction personnelle que beaucoup de ces idées ont du mérite, le roman présente intentionnellement ces idées anciennes d’une manière qui les laisse ouvertes à l’interprétation de chaque lecteur. » Autrement dit, le lecteur est libre de suivre le fil de la fiction tout en n’adhérant pas aux thèses nombreuses du roman. Hypothèses serait d’ailleurs plus juste que thèse. Le fait est qu’il y a plusieurs niveaux de lecture possibles. Celui d’une lecture divertissante, celui d’une recherche de mystère. Pour ma part, je l’ai lu en essayant de discerner les faits avérés historiquement. Cela s’avère quasiment impossible à moins d’être un spécialiste pour chacune des questions traitées, ce que je ne suis pas, pas plus que ne l’est Dan Brown. C’est à ce titre que le livre de Frédéric Lenoir et Marie-France Etchegoin, fruit d’une enquête sérieuse et poussée, est précieux. Je voudrais pour ma part m’attacher à décrire la méthode utilisée par Dan Brown en établissant le décalage avec les méthodes utilisées par les historiens. Ma critique porte donc sur la méthode, pas sur les connaissances elles-mêmes.

La lecture du roman pose beaucoup de questions. Partant d’une observation simple que tout le monde peut faire, celle d’un tableau, d’une sculpture, d’un objet, d’un évènement, Dan Brown donne confiance au lecteur dans la suite de ce qu’il va dire. Les otages français en Irak ont dit à leur libération qu’un de leurs ravisseurs ayant travaillé pour les services secrets de Saddam Hussein leur disait une vérité parmi quatre mensonges. C’est la manière dont procède Dan Brown. Prenons l’exemple du tableau de Léonard de Vinci, La Cène. Le lecteur se met en peine de vérifier si les observations de Brown sont justes (sauf s’il dispose de l’édition illustrée, opportunément sortie pour les fêtes…). Le personnage à la droite de Jésus, représentant Jean, a effectivement une apparence efféminée. Il en déduit qu’il s’agit de Marie-Madeleine. Si Brown dit vrai pour cet aspect, pourquoi le reste serait-il faux ?

Un livre d’histoire ou un livre d’histoires ?

Certes, l’historien émet des hypothèses qu’il valide ou qu’il invalide grâce aux sources qu’il utilise. L’histoire pratiquée par Brown recherche au contraire l’absence de source comme permettant de valider ces hypothèses. Frédéric Lenoir et Marie-France Etchegoin voient dans cette méthode le propre des auteurs d’ouvrages ésotériques. En effet, écrivent-ils, « ils s’appuient sur des évènements réels et utilisent comme bon leur semble toutes les incertitudes du passé. Ils comblent les zones d’ombre par de pures hypothèses ou en faisant appel à des mythes séculaires » (p.44). La démarche hypotético-déductive n’a de sens que si les hypothèses avancées sont confirmées, ou plutôt lorsqu’elles ne sont pas infirmées. Pour Brown, il suffit d’un élément, aussi mince soit-il, pour confirmer une hypothèse. La littérature ésotérique trouve dans l’incrédulité sa preuve la plus subtile. C’est la preuve de la réussite du complot pour cacher la vérité. La contre-vérité serait tellement bien établie (de manière usurpée) qu’elle serait intégrée comme norme acceptée par tous. Le fait que personne ne la reconnaisse comme vérité est ainsi la preuve même de sa véracité. L’histoire des Templiers(3) en est un cas exemplaire.

Autre aspect propre à semer la confusion, Dan Brown mêle les échelles de temporalité : la longue durée, le temps court. Cela n’est pas gênant en soi, et les historiens, depuis Fernand Braudel jusqu’à la microhistoire, ont appris à emboîter les différentes échelles dans le temps, comme les géographes le font dans l’espace. Mais ici, le plus futile est mêlé au plus essentiel. L’anecdote historique sert à expliquer les phénomènes de longue durée. Il n’est pas interdit d’utiliser la fiction pour éclairer l’histoire, on peut faire découvrir l’histoire en racontant des histoires, mais pas en « racontant des histoires » au sens imagé du terme.

Y a-t-il une histoire objective ?

Les historiens ont fait le deuil de cette idée. La prétention à une histoire dite positiviste a laissé la place à un travail conscient de ses imperfections. Mais demeure un critère fondamental qui est celui de l’intention d’objectivité. L’historien, conscient de ses présupposés idéologiques fait toujours un meilleur travail que celui qui pense, de manière illusoire, faire une œuvre parfaitement objective. C’est un travail « au bord de la falaise »(4) . Postmodernité n’est donc pas toujours synonyme de relativisme. Le relativisme que semble adopter Dan Brown le conduit en même temps à remettre en cause des faits historiquement établis et à s’appuyer sur des hypothèses ô combien plus fragiles. Si tout se vaut, pourquoi croire le plus incroyable et le moins crédible ?

Dan Brown est-il sincère ? Quelles sont ses intentions ?

Dan Brown prend des précautions. Même l’Opus Dei(5) , qui passe pendant une bonne partie du roman pour l’organisation veillant, au besoin par le crime, à la perpétuation du complot, est finalement réhabilitée. Les auteurs de la conspiration auraient abusé de ses bonnes intentions. L’évêque de l’œuvre de Dieu finit même par donner de l’argent aux familles lésées. Tout se passe ainsi comme si l’auteur voulait faire passer son message le plus subtilement et le plus inconsciemment possible.
Il a probablement échoué dans cette intention. Le roman a bien entendu été rejeté par les autorités chrétiennes. Il a même été interdit au Liban car « accusé de porter atteinte aux croyances chrétiennes »(6) . Cette interdiction n’est sans doute pas la bonne solution mais est bien le signe qu’au-delà de l’apparence du roman, Dan Brown touche une corde sensible chez les chrétiens.
Et pourtant, Dan Brown se dit chrétien, même si cette appartenance est relativisée par des considérations philosophiques. Par certains côtés, il souhaite un christianisme plus sensible à la place des femmes et au rôle qu’elles ont joué dans l’histoire du christianisme. Pour cela au moins, ses intentions sont louables. Reste qu’en s’appuyant sur les mystères et les complots,(7) Dan Brown sème la confusion. Il ne faut donc pas faire une lecture « littérale » du texte de Dan Brown.

Reste à tenter d’expliquer le succès du roman. Les églises ne répondraient-elles plus au « besoin de sacré» ? C’est ce que semble penser Frédéric Lenoir : « Pour la plupart des gens, le christianisme, c’est d’abord ce qu’il faut croire et ne pas croire, ce qu’il faut faire et ne pas faire. On est très loin de l’Evangile et du sacré! C’est pourquoi certains vont chercher le sacré à l’intérieur des religions dans des mouvements de type mystique-ésotérique, ou bien en dehors, dans l’ésotérisme, c’est-à-dire dans des courants parallèles qui mettent en avant la pensée symbolique. »
En mélangeant de nombreux ingrédients, Dan Brown a su écrire un livre à succès. Il ne faut pas pour autant faire de ce roman ce qu’il n’est pas. Un évangile qui détiendrait les clés de nombreux mystères. Les formules de certains des personnages sonnent comme des évidences connues de quelques uns depuis des siècles. Ne nous y trompons pas. Si Dan Brown semble parfois convaincant, il ne le doit pas à la rigueur de ses recherches historiques.

Ce qui, malgré tout, est rassurant, c’est le fait que la lecture du Da Vinci Code donne envie de creuser la réflexion sur plusieurs questions abordées. Si le roman de Dan Brown caracole dans beaucoup de pays en tête des ventes, l’ouvrage de Frédéric Lenoir et Marie-France Etchegoin s’est déjà vendu à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires. Ce constat incite à penser qu’une bonne partie des lecteurs du roman, troublés par la lecture de « faits », cherchent à vérifier la véracité de ceux-ci. Ce peut être en allant sur place (à Paris ou ailleurs), sur les traces du professeur Langdon, mais le touriste mystique-ésotérique risque fort d’être déçu. Ce peut être également par la lecture d’ouvrages tentant avec sérieux et compétence de faire le point sur ce que l’on sait de ces « faits ». Dans cette logique, l’ouvrage de Frédéric Lenoir et Marie-France Etchegoin est le meilleur compagnon qui existe à ce jour.

Il est fort probable que l’adaptation cinématographique par Ron Howard, qui a obtenu l’autorisation du Louvre pour le tournage, relance ces questions, notamment auprès d’un public plus large que celui du livre.

Etienne Augris

Dan Brown, Da Vinci Code, Paris, Jean-Claude Lattès, 2004

Frédéric Lenoir et Marie-France Etchegoin, Code da Vinci :l’enquête, Paris, Robert Laffont, 2004

Notes.
1 Du moins dans l’édition française
2 http://www.danbrown.com/novels/davinci_code/faqs.html
3 Pour une solide étude historique, lire Alain Demurger, Les Templiers , Paris, Seuil, 2004
4 Voir Roger Chartier, Au bord de la falaise, Paris, Albin Michel, 1998
5 Le Da Vinci code fait l’objet de plusieurs articles sur le site de l’œuvre : http://www.opusdei.fr/
6 Information trouvée dans le magazine Qantara, n° 54 (hiver 2004-2005). L’interdiction concerne les versions anglaise, française et arabe, ce qui a indigné libraires et éditeurs.
7 Un de ces anciens romans récemment traduit en français, Anges et démons, fait également la part belle aux complots en tous genres.

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