| Index de l'article |
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| L'art et le paysage |
| Le paysage, un genre à part entière. |
| Une esthétique primitive. |
| Une nature non plus représentée mais rencontrée. |
| Peintre marcheur. |
| Toutes les pages |
L'art et le paysage (Earth Works et Land Art)
Un ancrage cosmologique.

Disons-le tout de suite la relation entre l'art et le paysage remonte aux peintures des cavernes. Les artistes de cette époque ont peint sur le paysage avec les moyens du paysage, savoir les ocres.
Puis les monuments, l'architecture ont pris le relais pour entretenir souvent un lien étroit avec leur environnement. Les théâtres grecs ont épousé les ondulations des collines comme les parcs italiens de la Renaissance avec leurs terrasses. L'art des jardins depuis le Paradis biblique en passant par ceux suspendus de Babylone jusqu'aux grands parcs anglais
a recomposé la nature selon des schémas spirituels ou intellectuels. Cette dernière devant être ordonnée, civilisée ou symbolisante.
Depuis les origines l'homme tente, parfois heureusement parfois catastrophiquement, de « soumettre » le monde selon l'ordre de Dieu (Gn 1:28).
Le paysage, un genre à part entière.
En occident la peinture, après une approche symbolique dans l'antiquité et le moyen âge puis idéalisée avec le classicisme ou le romantisme, fait du paysage un genre à part entière au 19° siècle. C'est avec les peintres de Barbizon, puis Monet et les impressionnistes que les peintres se confrontent au motif naturel considéré pour lui-même. Au vingtième siècle, dans les années soixante, aux Etats-Unis, des artistes, tel Walter de Maria (à qui l'on doit le terme de Land Art), Michael Heizer, Robert Smithson, Robert Morris, Dennis Oppenheim ainsi que Richard Long en Angleterre, arpentent des territoires, creusent, déplacent, transportent, en un mot sculptent d'une nouvelle manière, la terre (d'où le terme d'Earth Works).
L'époque est à la rupture, ces artistes sortent de l'atelier et utilisent le paysage comme support et matériau. Ils remettent en question les circuits traditionnels de l'atelier au musée ou à la galerie. Le spectateur est invité à rejoindre l’œuvre sur son lieu de création. La photographie, comme document, servira de diffusion à l’œuvre. Cette démarche est une remise en question du statut de l'artiste, de la notion de génie, comme une désublimation. Héritiers du minimalisme ces artistes convoquent le spectateur dans l’œuvre, ils le font marcher pour réaliser une expérience spatiale. L’œuvre s'élargit à un vécu dont les documents, cartes, plans, croquis, textes explicatifs ou critiques donnent à cet art une coloration clairement conceptualiste. L’œuvre n'est pas tant une chose à voir qu'une manière de voir.
Une esthétique primitive.
Aucun souci écologique ou art du paysage pour ces artistes mais une esthétique primitive par tout un jeu de références que les artistes du Land Art ont très explicitement puisées dans les réalisations des civilisations disparues, les hommes de bronze de Stonehenge et de Carnac, les égyptiens de Gizeh et de Saqqarah, les Mayas de Chitchen Itza et de Uaxactum, mais aussi les concepteurs des énigmatiques figures gravées dans le sol anglais et dans le désert de Nazca, au Pérou. A tel point que les réalisations sont considérées comme médiatrices entre l’œuvre, le site et la cosmogonie.
Comme un juste retour des choses après l'expérience moderne, un besoin de relier la terre au ciel. Nancy Holt aligne des tubes de béton avec la position du soleil aux solstices (Sun tunnels 1973-76), Walter de Maria plante des mats d'acier pour attirer la foudre (Lithning field 1977), Dennis Oppenheim fait réaliser par un avion un vortex de fumée (Whirpool-Eye of the storm 1973) et Robert Smithson réalise une immense spirale en roche sur les berges d'un lac (Spiral Jetty 1970).
Si la démarche américaine a été un déplacement de concepts (minimalisme et conceptualisme) d'un contexte urbain dans un contexte naturel, la démarche des européens est surtout un travail avec la nature et se présente comme un prolongement d'un art paysager. Pour eux il s'agit non pas de se confronter à la nature mais bien plus de l'arranger et parfois très religieusement. Le terme d'Earth Works (en référence à leurs grands travaux) définit bien la démarche américaine, le terme de Land Art (une attitude devant le paysage) caractérise celle des européens. Chez eux un même souci esthétique issu d'une longue tradition. Leur travail est également caractérisé par la douceur et un respect de l'environnement. Hamish Fulton rapporte des photos de paysage en noir et blanc sans intervention sur celui-ci (A view from the west coast of Arran across Kilbranan Sound 1978), Richard Long réalise, pendant ses marche, des cercles et des alignements discrets de pierres (COTOPAXI CIRCLE 6 A 12 DAY WALK IN ECUADOR 1998), Andy Goldsworthy construit des murets ou assemble des tiges de fougères, Wolfgang Laib étale avec application et mysthicisme du pollen qu'il a patiemment récolté. Les actes de ces artistes dont l'atelier est le monde sont régulièrement empreints de religion naturelle, de syncrétisme, de référence aux forces cosmiques, primitives, aux énergies vitales.
Une nature non plus représentée mais rencontrée.
Earth Works et Land Art ont renouvelé l'art par l'art, la nature n'est plus représentée mais rencontrée, parcourue, traversée. L'artiste est renvoyé au cœur du monde pour dire ce monde et le rattacher au ciel, certes de façon parfois très païenne mais avec cette intuition que ce monde ne peut exister seul sans lien extérieur, sans repère transcendant. Les artistes ont réussi ce pari de relier l'art et la vie, ils sont entrés dans le tableau du monde, ont fait éclater les murs de l'atelier en une sorte de boucle qui les relie aux artistes pariétaux. Leurs oeuvres ont quitté le territoire de l'immortalité pour l'éphémérité, la fragilité, la notion d'entropie, le cycle des saisons. Le temps est devenu une partie de l’œuvre au même titre que l'espace. Les artistes se sont appropriés subjectivement la réalité naturelle après des siècles d'exploration objective ; ils l'ont fait et le font encore avec un souci de donner (ou trouver) du sens avec leur pratique. Ce qui est une fonction essentielle de l'art.
Peintre marcheur.
Une activité majeure parmi les Landartistes est la marche. Ce déplacement qui évoque le pèlerinage, le nomadisme ou tout simplement la promenade joue pour moi un rôle important. Depuis que l'homme a été chassé d'Eden il marche, il cherche un chemin, une route, une destination. Pour tout dire il erre, à l'image de Caïn (Gn 4:12). Dans cette errance l'homme essaie de toucher le ciel avec la tour de Babel, il se construit des monuments ou des empires impressionnants pour rester dans la mémoire du monde. C'est pourquoi le travail d'un artiste comme Richard Long me semble pertinent par son action a contrario lorsqu'il réalise des travaux modestes pendant ses marches. Ses oeuvres apparaissent comme le sceau sans cesse réinventé de l'alliance de l'homme avec son environnement originel. Celles-ci sont investies d'une aura par la simplicité et la ritualisation et se démarquent ainsi radicalement du minimalisme et du conceptualisme. Le corps, par la marche, marque une trace entre nature et culture, l’œuvre s'incarne et se présente comme un fragment d'espace et de temps. La rencontre avec la photographie de sa première oeuvre conçue en marchant (A line made by walking 1967) a définitivement orienté ma pratique. J'ai décidé d'être un peintre marcheur, mais ceci est une autre histoire...
Christian Berbié
En attendant cette "autre histoire" dans un futur article retrouvez Christian Berbié sur son site : http://www.berbie.fr <Accéder au site>
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