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Les sciences humaines mettent en évidence l’existence de cultures dans les groupes ou les institutions. Selon Jérôme Bruner, en psychologie culturelle, la culture peut être définie comme “un système de valeurs, de droits, d’échanges, d’obligations, d’occasions, de pouvoirs”. “Les exigences d’un système culturel affectent ceux qui doivent évoluer dans ce système” (1). En communication, il faut prendre en considération la culture et le langage de ceux auxquels on s’adresse.
Dans les dernières décennies, on a pu observer une véritable mutation culturelle en France et dans les sociétés occidentales. Dans quelle mesure la culture des églises a-t-elle évolué pour s’adresser aux gens dans leurs nouveaux modes de penser et de vivre? En 1966, 10% des français se disaient sans religion, en 1998, ils sont majoritaires chez les moins de cinquante ans (2). Ce phénomène peut être étudié pour une part comme la conséquence d’un porte à faux des institutions religieuses.
Ainsi aux États-Unis, la génération des baby-boomers, c’est-à-dire des jeunes nés après 1945, s’est également détachée des églises, mais elle y est en partie revenue parce que des églises nouvelles se sont créées pour lui apporter le message de l’Évangile en des termes pertinents (3).

Dans un livre récent, un chercheur anglais, Stuart Murray, constate que l’attitude des gens vis-à-vis des églises dépend de leur rapport avec “l’ethos” de celle-ci (4). Lorsqu’ils les quittent, c’est en général parce qu’ils ne s’y sentent pas à l’aise. Ce qui est en jeu, c’est “l’ethos” de ces églises, c’est-à-dire “un mélange de style, de valeurs, de priorités et d’état d’esprit”.
Dans le même sens, Martin Robinson, commentant une recherche récente, montre que la participation aux églises dépend essentiellement de la qualité des “interactions entre les institutions religieuses et la nature de l’environnement social et culturel” (5). Les églises seront-elles capables d’avoir une conscience nouvelle d’elles-mêmes et de leur mission?

De la sécularisation au retour du religieux

Il y a quarante ans, de nombreux sociologues pronostiquaient le déclin de la religion. L’un d’entre eux, Peter Berger, un grand sociologue américain, reconnaît aujourd’hui son erreur dans un livre publié sous sa direction et portant un titre significatif: “Le réenchantement du monde” (6). “Le monde d’aujourd’hui, écrit-il, est aussi furieusement religieux qu’il l’a toujours été. Il l’est même davantage dans certains endroits” (p.15). La culture d’une “élite mondialisée” échappe cependant à cette tendance.
L’Europe, d’autre part, est un cas de figure particulier. Pendant longtemps, elle est apparue comme l’avant garde de la sécularisation.
Aujourd’hui, on constate que la situation est plus complexe.
Dans le même livre, Grace Davie montre que la sécularisation n’est pas un phénomène homogène (7). La différenciation de la sphère du séculier et des normes et institutions religieuses n’est pas nécessairement corrélée avec le déclin des croyances et pratiques religieuses. En fait, si les indicateurs relatifs à l’orthodoxie doctrinale, la pratique et l’attachement à l’institution sont fortement en baisse, avec toutefois des variantes régionales, il y a cependant une persistance au niveau des croyances et des sentiments.
Selon une étude de José Casanova (8), “les églises qui ont résisté à la différenciation structurelle de l’Église et de l’État, en particulier les églises d’état en Europe, sont celles qui ont le plus de mal à s’adapter aux exigences du mode de vie moderne” (p.120). Cette analyse peut nous encourager à poursuivre l’hypothèse selon laquelle le style d’autorité, une tendance latente au monopole des institutions religieuses dominantes seraient à l’origine du déclin de la pratique.
Un autre chercheur, Peter Brierley, a montré que les églises “non institutionnelles” progressaient davantage que les églises “institutionnelles” (9). La progression du courant évangélique dans le monde (10) témoigne de cette réalité.. Harvey Cox, un chercheur ayant suivi une évolution parallèle à celle de Peter Berger, avait déjà montré l’expansion du pentecôtisme dans un livre qui en raconte l’épopée: “Le retour de Dieu” (11). Après les événements du 11 septembre, nous mesurons à la fois l’ambiguïté du religieux et la caractère central de la question du sens.
H. Cox se posait déjà ces questions. Il montrait l’importance de l’expérience chrétienne face aux dangers du fondamentalisme. En des termes que l’on peut considérer aujourd’hui comme prophétiques, il évoquait les pionniers de la foi confrontés “aux désordres sociaux et aux bouleversements culturels qui nous attendent tous”, évoquant “le monde effrayant auquel nous allons devoir faire face dans les décennies à venir” (p.272).

Cultures d’église et pertinence

À chaque église correspond une culture. Cette culture peut, entre autres, être considérée dans ses rapports avec la culture globale de la société ou les sous-cultures dans laquelle celle-ci se déploie. La mutation culturelle d’aujourd’hui suscite des besoins nouveaux et appelle à des changements. Déclinons quelques exemples, à partir de lectures récentes.
La culture dominante dans l’église catholique, dans son opposition à la modernité, a été remise en cause par le Concile Vatican II.
G. A. Arbuckle a montré, à l’échelle mondiale, combien les novateurs se sont heurtés aux résistances de la culture traditionnelle et comment, faute d’une capacité d’animation de la part de la direction de l’église, une situation confuse s’est développée (12).
Les questions relatives au changement se posent également en France.
Depuis 1990, le groupe Paroles fait entendre la voix de laïcs catholiques. Sa composition associant des sensibilités diverses dans la tonalité du Concile Vatican II, lui donne une légitimité pour exprimer les aspirations d’un courant majeur. Le Groupe Paroles vient de publier un livre blanc, “Une Église pour le 21ème siècle” (13). Accompagnés par un abondant courrier, les propositions se déclinent en cinq points:
Proposer des chemins de Vie. Donner une place réelle aux pauvres dans l’expression du peuple de Dieu. Permettre l’unité des chrétiens. Pour une organisation nouvelle dans l’église. Poser autrement la question des ministères.
Ici l’accent est mis sur la nécessité du changement dans les processus de direction et de communication au sein de l’église: “L’église catholique est perçue davantage comme une institution pyramidale que comme une communauté de frères et sœurs responsables de l’annonce de l’évangile. La polarisation excessive sur l’autorité pontificale et la centralisation romaine en tout domaine rend difficile de dialoguer avec la diversité des cultures” (p.26).
Le mouvement pour sortir de l’uniformité et développer la créativité passe par cette contestation et la multiplication des initiatives.

Quelle contribution la culture de l’Église Réformée de France peut-elle apporter aujourd’hui en réponse aux aspirations spirituelles de nos contemporains? Face à l’érosion démographique de cette église, Sylvie Gambarotto apporte une réponse à cette question dans un livre: “Pour une croissance de l’église locale. Démarches et enjeux” (14). L’auteur met en valeur les atouts du protestantisme dans ses affinités avec la culture démocratique. Mais, à travers une enquête à Nîmes, elle fait apparaître des pesanteurs. “La tendance lourde est au maintien des traditions et à l’auto-reproduction des modes habituels de compréhension et de présentation de la vie ecclésiale” (p.52). Comment renverser cette tendance? L’auteur montre comment les églises presbytériennes américaines ont tiré parti de la dynamique de la “church growth”, un courant de pensée et d’action très actif aux États-Unis. À partir de la recherche, elle propose des pistes pour la France.

Le livre de Stuart Murray: “Church planting” (4) montre combien le courant évangélique et (ou) charismatique suscite aujourd’hui la création de nouvelles églises en Grande-Bretagne. C’est une preuve de vitalité. Cependant ce dynamisme peut rencontrer de sérieuses limites au cas où cet “ethos”, cette culture, ne tiendrait pas compte suffisamment de la montée de la post-modernité et des changements correspondant dans les mentalités. Au passage, il met en cause des comportements existant dans certaines églises: structures verticales d’autorité, sexisme, activisme et triomphalisme (p.198).
Mais l’ensemble du chapitre est consacré à des propositions constructives fondées sur une analyse de l’évolution culturelle et sur une réflexion théologique approfondie. Ainsi recommande-t-il le développement du dialogue, des modalités plus interactives d’enseignement, une attention accrue à l’expérience spirituelle, une place plus importante donnée aux formes narratives, le développement du sens communautaire, la prise en compte du caractère pluriel de nos sociétés. Toutes ces propositions manifestent l’émergence d’une nouvelle manière de pensée: un nouveau “paradigme” évangélique.
Assurément, ces recommandations ne concernent pas seulement les églises évangéliques britanniques. Elles peuvent être également une source de réflexion et d’inspiration pour leurs homologues en France.

Quelles innovations?

Face un monde qui change, l’Église doit, elle aussi, changer.
C’est le titre d’un récent livre anglais: “Changing World. Changing Church” (15). L’auteur Michael Moynagh, expert dans la politique des salaires et de l’emploi avant de devenir pasteur anglican, y développe une réflexion prospective. Ainsi imagine-t-il la formation de petites communautés chrétiennes s’inscrivant dans la dynamique de la vie sociale et associative: groupes résultant des rapports de voisinage, des relations de travail et de loisirs. Ces petites églises s’inscriraient dans des réseaux leur permettant de communiquer et de se rassembler.
Selon l’inspiration biblique, l’unité n’est pas l’uniformité. Il faut aller vers les gens et non leur demander de venir à nous, créer avec eux des formes nouvelles et non les inclure dans des cadres anciens. Ce livre décrit les tendances en cours et présente un foisonnement d’initiatives. Il a reçu des appréciations élogieuses de nombreuses personnalités britanniques. Cet horizon vaut aussi pour la France. Dans la guidance de l’Esprit, apprenons à sortir des préjugés et à penser d’une façon créative!

Jean Hassenforder

NOTES

(1) Bruner (Jérôme) L’éducation, entrée dans la culture. Retz, 1996. (citation p. 27).
(2) Vidal (Dominique) La France des “sans religion”. Le Monde Diplomatique, sept. 2001, p. 22-23.
(3) Hassenforder (Jean) Vivre l’Évangile dans une culture avancée. Témoins n° 131, sept. 2000, p. 12-13. Commentaire de: Roof (Wade Clark) Spiritual seeking in the United States. Archives des Sciences Sociales des Religions, n° 109, janv. 2000, p. 49-66.
(4) Murray (Stuart) Church planting. Laying foundations. Paternoster, 2000. Voir le chapitre 7: Church planting and the ethos of the church.
(5) Robinson (Martin) Editorial. The Bible in transmission, summer 2001, p. 3.
(6) Berger (Peter L), dir. Le réenchantement du monde. Bayard, 2001.
(7) Davie (Grace) L’exception qui confirme la règle, p. 99-128 in: Berger (P) Le réenchantement du monde.
(8) Casanova (José) Public religions in the modern world. Chicago. University of Chicago. Press, 1994.
(9) Brierley (Peter) Future church. A global analysis of the christian community to the year 2001. Monarch books, 1998 (Christian Research).
(10) Martin (David) La poussée évangéliste et ses effets politiques, p. 61-78. In: Berger (P) Le réenchantement du monde.
(11) Cox (Harvey) Retour de Dieu. Voyage en pays pentecôtiste. Desclée de Brouwer, 1995. Analyse dans Témoins n° 117, juin 1996, p. 18-19.
(12) Arbuckle (Gerald A.) Refonder l’Église. Dissentiment et leadership. Bellarmin, 2000.
(13) Groupe Paroles. Une Église pour le 21ème siècle. Livre Blanc. Avant-propos de René Rémond et Guy Aurenche. Bayard. Desclée de Brouwer, 2001.
(14) Gambarotto (Sylvie) Pour une croissance de l’église locale. Démarches et enjeux. Les Bergers et les Mages. Réveil Publications, 2001.
(15) Moynagh (Michael) Changing world. Changing Church. Monarch Book, 2001.

On peut acheter les livres en anglais en téléphonant à la librairie Smith à Paris. Tél.: 01.44.77.88.99.

Responsabilité partagée

Comme l’exprime le Nouveau Testament ( I Cor. 12), les responsabilités dans l’Église ne doivent-elles pas être partagées et complémentaires? Nos contemporains engagés dans la vie associative et des initiatives citoyennes comprennent cette perspective. Christian Schwartz, dans des livres que nous avons présentés dans Témoins, montre combien la croissance de l’église est liée à une dimension communautaire. Une bonne nouvelle! Ce message commence à être entendu en France comme en témoigne le chiffre de vente de ces livres (1) : plusieurs milliers d’exemplaires.

(1) Découvrez vos dons ; Développement de l’Église, aux éditions Empreinte.

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