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Une approche en terme de cultures (1)

À travers les dernières décennies, les sciences sociales se sont beaucoup développées et ont gagné en pertinence. Elles peuvent nous aider puissamment dans nos analyses. Il en est ainsi dans l’approche des groupes et des institutions en terme de cultures. Cette approche s’est rapidement développée depuis les années 80 (2). Reprenons ici une définition facilement accessible : « La culture est un ensemble d’habitudes et de représentations mentales propres à un groupe donné et à un moment donné avec son cortège mouvant de coutumes et de croyances, de lois et de techniques, d’arts et de langages, de pensées et de médiations » (3). Aborder le fait religieux en terme de cultures nous permet de mieux analyser un champ complexe et mouvant et, par suite, de mieux nous situer en alliant conviction et compréhension (4).
Cette approche culturelle peut s’appliquer à une analyse historique. Il est maintenant assez généralement reconnu que des déviations importantes sont intervenues dans la vie de l’Église après son entente avec le pouvoir impérial. Historien et théologien, Hans Kung décrit ce qu’il
appelle le « paradigme catholique romain médiéval » (5) et son ombre portée jusqu’à nos jours. Lorsqu’à partir du XVIe siècle, les structures sociales hiérarchisées commencent à être ébranlées, l’attachement de l’Institution à l’Ancien Régime entraîne des faillites successives. Dans le souffle de l’Esprit Saint, le concile Vatican II décide un changement de cap. Il ouvre une voie nouvelle, mais, comme le montre Gerald Arbuckle (6), à partir d’une approche culturaliste, le changement est mal géré et débouche sur une crise de l’Institution. Au cours des dernières décennies, la mutation culturelle s’est accélérée.
En France, le relatif immobilisme de l’Institution a engendré un dérapage que signalent abondamment les données sociologiques. Le cri poussé par Georges Hourdin dans son livre « le vieil homme et l’Église » (7) est tout simplement à la mesure de la situation.

 

Nouvelles cultures, nouvelles légitimités.

L’approche en terme de cultures peut nous aider à mieux nous situer dans cette conjoncture. Nous proposons ici comme hypothèse de travail une réflexion sur la manière selon laquelle des cultures nouvelles se sont développées en France dans le champ catholique en confrontation avec la culture traditionnelle. Cette culture pré-conciliaire se caractérisait
globalement par un fort contrôle social exercé de haut en bas et exerçant une emprise très serrée sur les personnes si bien qu’aujourd’hui cette organisation est perçue comme totalitaire. Les célébrations, dans leur caractère sacral et ritualisé manifestaient le rôle majeur du clergé dans ce dispositif. C’est par rapport à cette culture centrale de l’institution que d’autres cultures vont se distinguer.
La montée du courant réformateur en France précède le Concile Vatican II. Cette nouvelle culture allie sève spirituelle et ouvertures aux réalités sociales (8). Aujourd’hui cependant, la culture moyenne qui prévaut dans la société paroissiale nous paraît encore dans un entre-deux entre la culture traditionnelle et les aspirations nouvelles à l’œuvre dans la culture conciliaire. Malgré les initiatives d’un milieu évolutif, les limites de ce compromis apparaissent de plus en plus au regard de la mutation culturelle. Comme le montre très concrètement André Gouzes dans son livre : Une Église condamnée à renaître (9), il faudrait passer de « la religion du temple » à des « communautés de témoins ».
Cependant dans les dernières décennies, d’autres cultures sont apparues en marge de la culture centrale. On pense à la culture des grands mouvements où l’Évangile se vit au quotidien dans la réalité sociale et où s’invente un nouveau statut sacerdotal, celui de l’aumônier. Cette culture de l’engagement conquiert son autonomie par le partage des sphères : le temporel et le spirituel. Ce partage se révélera une source de fragilité.
Une autre forme de distanciation par rapport à la culture moyenne présente dans les paroisses est le développement d’une pratique irrégulière. Ce groupe rejoint, dans la catégorie : pratique occasionnelle, un groupe plus ancien se rendant à l’église pour marquer des événements centraux de la vie. Cet ensemble socio-religieux présente une culture différente de celle des pratiquants réguliers, par exemple dans les attitudes politiques. Ce type de comportement existe également dans d’autres pays et il peut être évoqué dans les termes de la sociologue britannique Grace Davie : « croire sans appartenir ». On revêt l’identité offerte par l’institution, mais on ne s’engage pas dans celle-ci.
Le Renouveau charismatique, qui se développe en France à partir des années 70, a un caractère particulièrement innovant. En effet, à travers la lecture de la Bible et la prière, les chrétiens du Renouveau intériorisent et extériorisent leur foi. Les assemblées de prière
constituent une forme nouvelle de célébration caractérisée par un leadership généralement laïc, le partage des dons, l’interactivité.
Les cultures de l’engagement se référaient plus indirectement à une vie religieuse souvent perçue comme institutionnelle. Dans la culture charismatique, l’initiative spirituelle est exercée directement par les laïcs. C’est une situation quasiment révolutionnaire qui va susciter des oppositions et des formes de réintégration dans l’habituel. À travers des légitimités œcuméniques, un courant du Renouveau a gardé pour une part son originalité.. Un autre courant s’est développé dans un contexte traditionnel. Mal à l’aise dans des contradictions entre deux cultures, il renchérit dans son adhésion aux formes anciennes et il devient une forme identitaire conservatrice. Sur un autre registre, le mode de rapport avec la société constitue également un critère de différenciation entre les courants (10).. Les plus engagés dans la société sont également les plus autonomes.
En schématisant, on pourrait avancer que dans la culture centrale, l’appareil religieux soumet la vie spirituelle à son contrôle, voire à un monopole. Dès lors, la généralisation, la démocratisation de celle-ci passe par une distanciation vis-à-vis de cet appareil. L’enjeu est
majeur. Si « l’appropriation » personnelle de la vie spirituelle ne peut s’opérer, il y a dérive vers la tiédeur ou l’agnosticisme. À l’inverse, à travers des subcultures, un mouvement s’opère pour contourner les obstacles et permettre cette « appropriation »..
Notre propos est de montrer ici la diversité des démarches en cours dans les cultures qui tendent à se distancier vis-à-vis de la culture traditionnelle et de ses dérivés. Sur quels contextes, en fonction de quelles légitimités, cette distanciation peut-elle prendre appui ?
L’historien Étienne Fouilloux a bien montré comment des minorités ont développé ouverture et innovation, à partir de certains environnements, frayant ainsi la voie au courant Conciliaire. Plus récemment, le mouvement des cultures nouvelles émergeant en milieu catholique s’est
appuyé sur différentes légitimités. La légitimité spirituelle est particulièrement visible dans le Renouveau charismatique. Les croyants s’appuient sur une expérience personnelle de la relation avec Dieu et sur la référence à la parole biblique. La légitimité œcuménique ou
interconfessionnelle met en valeur la communion de foi entre les chrétiens et l’authenticité spirituelle de différents modèles ecclésiaux. Elle ouvre la voie à de nouvelles façons de penser et de sentir. Dans leur distanciation vis-à-vis de la culture traditionnelle, les cultures nouvelles émergeant dans l’univers catholique s’inscrivent dans un champ commun avec les cultures protestantes issues de la Réforme, c’est-à-dire, à l’époque, d’un mouvement d’opposition radicale vis-à-vis du « paradigme catholique romain médiéval » (4) qui a perduré jusqu’à aujourd’hui dans la culture catholique traditionnelle. Une troisième légitimité s’appuie sur la rencontre avec la vie. Elle prend, entre autres, la forme d’une légitimité socio-politique en proclamant des valeurs pouvant être considérées comme dérivées de l’Évangile, comme le respect des droits de la personne ou l’accès de tous à la participation.

 

Les enjeux.

Depuis plusieurs décennies, la France est engagée dans une véritable mutation culturelle. Le changement a été si rapide que le sociologue Henri Mendras a pu caractériser la période 1965 – 1984 comme le théâtre d’une « Seconde Révolution Française » (11). Les transformations se poursuivent aujourd’hui. Nous sommes entrés dans une culture qui valorise l’autonomie, le choix, l’interactivité. Les données sociologiques montrent parallèlement la rupture qui est intervenue à partir des années 60 et 70 et qui s’est manifestée dans l’affaissement de la pratique et de l’appartenance religieuse. Les jeunes générations se sont globalement éloignées de l’institution catholique. Aujourd’hui dans le cadre d’une enquête sur les valeurs des français, à une question formulée en des termes non directifs : Considérez-vous que nous
appartenez à une religion ?, les réponses négatives sont majoritaires en dessous de 50 ans (12). Et cependant, comme le montre la sociologue Danièle Hervieu-Léger (13), les aspirations spirituelles sont manifestes. On peut donc convenir que le recul massif de la participation au cours des dernières décennies est lié, pour une part, à un manque de pertinence de l’Institution. Beaucoup de ceux qui y demeurent sont eux-mêmes désorientés. Comment le message de l’Évangile peut-il être annoncé dans ces conditions ?
À partir d’une approche en termes de cultures, quelles propositions constructives peut-on formuler ? Tout d’abord, cette approche permet de mieux se situer. Il y a un travail de mémoire à effectuer. D’où venons-nous ? Comment avons-nous réagi ? Quels souvenirs positifs et négatifs avons-nous engrangé ? Pouvons-nous comparer nos itinéraires et mieux comprendre ainsi le parcours des autres ? Quel rapport avons-nous avec les différentes sous cultures de l’univers catholique ?
Sur un registre plus large, comment percevons-nous l’évolution de la société ? Quelle image avons-nous de son devenir ? Qu’est-ce que les sociologues nous disent de la culture post-moderne ou ultra-moderne (14)? En quoi nos observations rejoignent leurs constats ?
Quels enseignements en tirons-nous pour notre démarche chrétienne ? Pour aller de l’avant, recensons et analysons les expériences et les innovations en cours dans la gamme des confessions chrétiennes et des différents pays. Il y a une dynamique de l’exemple. Dans tous les pays occidentaux, la nouvelle culture a provoqué un recul des formes religieuses antérieures. Mais il y a un message encourageant

Dans les pays où la foi se meut dans la pluralité, on peut observer un dynamisme inventif. Aux États-Unis, la génération des enfants nés après 1945, les baby boomers, a développé une culture caractérisée par une plus grande autonomie et la recherche de l’authenticité.. Elle s’est
éloignée des églises classiques. Mais elle a pu ensuite trouver accueil dans des églises nouvelles créées à leur intention et en affinité avec leur culture (15). Plus près de nous en Grande-Bretagne, la question de la ‘relevance’, c’est-à-dire de la pertinence des pratiques ecclésiales est posée. Les sciences sociales contribuent à élaborer un diagnostic que les responsables prennent en compte avec un grand courage. Les innovations se multiplient (16). Si nous entrons dans la culture nouvelle en marche dans le monde occidental, nous pourrons inventer de nouvelles communautés en phase avec celle-ci. Ce seront des églises qui allieront
la conviction et le dialogue et qui, en prenant une distance par rapport à l’héritage du passé, seront capables d’inventer des formes nouvelles d’expression en phase avec la culture actuelle. Une véritable innovation dans les célébrations constituera par ailleurs une alternative majeure à un modèle encore fortement marqué par l’histoire.
Certes, il y a aujourd’hui dans la société française des milieux sociaux redoutant le changement et l’ouverture internationale et regardant avec nostalgie vers le passé.. Ces attitudes se retrouvent dans le repli identitaire d’une culture catholique traditionaliste. Respectons la diversité des consciences et, pour notre part, trouvant notre inspiration dans le Nouveau Testament, allons de l’avant pour répondre aux aspirations spirituelles des générations et des cultures nouvelles.
Tôt ou tard, ces innovations trouveront un écho auprès des chrétiens engagés dans une voie plus classique.
Dans la culture traditionnelle, l’autorité s’exerce de haut en bas.
Aujourd’hui cette culture perdure dans l’appareil hiérarchique de l’institution catholique. Le centralisme correspondant entrave les initiatives. Cependant cette culture est en voie de régression dans le monde occidental. Aujourd’hui, la France est sortie, elle aussi, de l’ « Ancien Régime ». Les anciens modes d’autorité encore prégnants dans la « culture moyenne » de l’institution catholique deviennent archaïques. La question des ministères peut être envisagée dans la même perspective.
Pour réduire les points de blocages, combinons les différentes légitimités sur lesquelles les nouvelles cultures émergeant en milieu catholique ont pris appui : une légitimité spirituelle, une légitimité œcuménique ou interconfessionnelle, une légitimité socio-politique.

La conclusion sera celle d’un ami (17) auquel nous avons soumis un texte similaire : « Pour sortir de l’impasse actuelle, il faudrait d’une part retrouver les fondations (Bible et prière) et accepter un réel pluralisme (qui serait en même temps un chemin d’œcuménisme).

Jean Hassenforder

janvier 2002

 

NOTES

(1) Dans cet article à dimension limitée, nous sommes contraints d’être souvent trop bref et schématique. Par ailleurs, nos commentaires sur les différentes cultures ne portent pas un jugement sur ceux qui s’y inscrivent. La culture traditionnelle, entre autres, a nourri des vies
saintes. Nous nous efforçons ici seulement de proposer quelques pistes de réflexion. Des analyses plus détaillées sont en cours.
Pour sa plus grande part, ce texte a été publié dans la revue Parvis: À monde nouveau, Église nouvelle, n°13, mars 2002, p5-6
(2) Un nouveau regard apparaît ainsi en sociologie, en psychologie, en histoire.
a) Rioux (J.-P.), Sirinelli (J.F), dir. Pour une histoire culturelle, Seuil, 1997
b) Bruner (Jérôme), L’éducation, entrée dans la culture, Retz, 1996
(3) Rioux (Jean-Pierre), « Introduction : un domaine et un regard », in : Pour une histoire culturelle, p. 7-18 (Citation p. 13)
(4) Cette réflexion s’est développée dans l’environnement du groupe de recherche de Témoins, association chrétienne interconfessionnelle.
Cependant, cet article est écrit à titre personnel et n’engage pas l’association. Le groupe, Chrétien pour l’Innovation et la Recherche, travaille depuis plusieurs années sur le rapport entre le changement culturel et les pratiques des églises. Le magazine Témoins publie
régulièrement des articles sur ce thème. Un numéro spécial : « Quelle Église pour demain », est paru à la fin de 1999.
(5) Kung (Hans), Le Christianisme. Ce qu’il est et ce qu’il est devenu dans l’histoire, Seuil, 1999.
(6) Arbuckle (Gérald A.), Refonder l’Église. Dissentiment et leadership, Bellarmin, 2000.
(7) Hourdin (Georges), Le vieil homme et l’église, DDB, 1998.
(8) Les livres d’Étienne Fouilloux permettent de mieux comprendre la montée de la culture conciliaire.
Fouilloux (Étienne), Au cœur religieux du XXe siècle, Editions ouvrières, 1993
Fouilloux (Étienne), Une église en quête de liberté, DDB, 1998
(9) Gouzes (André), Une Église condamnée à renaître. Entretiens avec Philippe Baud, Éd. Saint Augustin, 2001
(10) Pina (Christine), Voyage au pays des charismatiques, Éd. De l’Atelier, 2001.
(11) Mendras (Henri), La seconde Révolution Française. 1965 – 1984, Nouvelle éd. Gallimard, 1994 (folio essais)
(12) Deux textes majeurs sur l’évolution religieuse actuelle.
* Bréchon (Pierre), « Les attitudes religieuses en France. Quelle recomposition en cours ?». Archives de sciences sociales des religions, n° 109, janvier-mars 2000, p. 11 – 29
* Lambert (Yves), « Religion : développement du hors piste et de la randonnée », p. 129 – 153, in : Les valeurs des français. Évolutions de 1980 à 2000. A Colin, 2000.
* Une enquête effectuée récemment par l’Institut CSA pour le journal La Croix apporte de nouvelles données qui doivent être comparées avec les enquêtes précédentes en fonction de la formulation des questions. La Croix, lundi-mardi 24, 25 décembre 2001, p. 1 et pp.11 – 15
(13) La lecture des livres de Danièle Hervieu-Léger est indispensable pour comprendre la scène religieuse d’aujourd’hui.
* Hervieu-Léger (Danièle), La religion en mouvement. Le pèlerin et le converti, Flammarion, 1999.
* Hervieu-Léger (Danièle), La religion en miettes ou la question des sectes, Calmann Lévy, 2001.
(14) Coninck (Frédéric), L’homme flexible et ses appartenances, L’Harmattan, 2001.
(15) Roof (W.C.), « Spiritual seeking in the United States », Archives de sciences sociales des Religions, n° 109, janvier-mars 2000, pp. 41 – 66.
(16) Des journaux comme le Christian Herald ou Christianity and Renewal témoignent de cette recherche de « relevance ». On trouve une analyse réaliste et prospective dans : Moynagh (Michael), Changing world, changing church, Monarch Books, 2001
(17) Michel Pinchon, Revue Jonas.

Références: article publié dans “Parvis” n° 13, mars 2002

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