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L'Eglise émergente : un état des lieux : Gabriel Monet -1-

L'Eglise émergente : un état des lieux : Gabriel Monet -1-

« L’Eglise en tant qu’ekklesia est l’assemblée des croyants, le corps du Christ vivant et dynamique dont chacun des membres contribue à faire communauté. Or, depuis de longs siècles et le temps des cathédrales notamment, la notion d’Eglise est associée pour le plus grand nombre de nos contemporains à des bâtiments. On trouve là une tension qui invite à sans cesse revisiter la vocation de ce qu’est la véritable Eglise. Curieusement, j’ai pour mission de faire un état des lieux ! Paradoxe révélateur d’une Eglise qui au-delà de ses lieux gagnerait à mettre l’accent sur les liens dont elle devrait être le moteur : des liens d’adoration entre les croyants et Dieu, des liens de fraternité entre les croyants et des liens de témoignage entre les croyants et les incroyants. Or c’est précisément parce que certaines Eglises aujourd’hui peinent parfois à faire vivre ces liens de manière adaptée et satisfaisante que l’Eglise émergente s’est développée. Essayons donc de faire un état des lieux, ou si vrous préféez un état des liens, du courant de l’Eglise émergente. Pour ce faire, je poserai quelques jalons socioculturels pour introduire les rapports entre Eglise émergente et la culture émergente. Je tenterai ensuite de définir le courant de l’Eglise émergente, avant d’esquisser une typologie. Je décrirai ensuite quelques caractéristiques des Eglises émergentes, et enfin, j’évoquerai certains enjeux liés à l’essor de ces nouvelles formes d’Eglise en questionnant leur pertinence. GMMM.



L’Eglise émergente dans la culture émergente

Commençons donc par évoquer quelques jalons qui caractérisent la culture émergente afin de mieux comprendre le contexte dans lequel l’Eglise émergente se développe. Il ne s’agit pas ici de développer ces points, car même si cela était par ailleurs intéressant, le but est simplement de poser le « décor » dans lequel le mouvement de l’Eglise émergente se construit. Voici donc quatre éléments clés qui nous semblent caractériser notre société actuelle et avoir une influence jusque dans la manière de concevoir l’Eglise.

La culture émergente est postmoderne

La modernité caractérise une époque que l’on peut faire remonter jusqu’au XVIe siècle et qui a été marquée par l’essor de la rationalisation et de l’individualisme. La postmodernité est à la fois un large phénomène culturel et sociologique, et une idéologie. Elle touche donc à de nombreux domaines et a de nombreuses facettes. Millard Erickson en cite plusieurs[1] : la vérité n’est plus quelque chose d’objectif ; il n’y a pas de valeurs universelles, chacun pose ses propres standards ; les relations priment ; l’éthique est moins importante que l’étiquette ; faire quelque chose de mal est moins mauvais que dénoncer quelqu’un ; toutes les opinions sont respectables ; l’intention est le plus important. Il montre que la postmodernité touche tous les domaines de la société [famille, université, politique, sport, religion, finances, etc.].

On peut alors légitimement s’interroger sur la place de Dieu, de la foi et de l’Eglise dans ce contexte postmoderne. Dans son chapitre, « L’Evangile et le contexte postmoderne »  [2]Stanley Grenz invite à donner corps à un Evangile qui soit post-individuel [si les prises de position individuelles restent importantes, elles ne peuvent plus aller sans un sens aigu de la communauté], post-rationnel [notre approche de l’Evangile ne doit pas être anti-intellectuelle, mais la dimension intellectuelle doit être mise dans la perspective d’une expérience humaine et les tentatives de donner du sens à la vie], post-dualiste [le holisme chrétien postmoderne, dit-il, va au-delà de la réunion de l’âme et du corps mais inclut la dimension sociale : le relationnel], et post-noeticentrique [le but de l’existence n’est pas d’accumuler des connaissances mais d’atteindre une certaine sagesse].

Ceci étant, la notion de postmodernité est plurivoque. Si le préfixe « post » associé à la notion de modernité met en évidence une forme de dépassement de la modernité, ce dépassement peut prendre plusieurs orientations. Il me semble qu’il existe aujourd’hui trois axes de la postmodernité. Une postmodernité réactionnaire, où du fait des conséquences considérées comme négatives de la modernité, il s’agit de revenir en arrière. C’est ce qui amène les fondamentalismes. Il existe aussi une postmodernité qui est une radicalisation ou une exacerbation de la modernité, appelée par certains : ultramodernité ou hypermodernité. C’est ce qui amène une forme de déconstruction ou de libéralisme. Et puis il existe une troisième forme de postmodernité plus reconstructiviste qui cherche non pas à renoncer aux valeurs modernes pour revenir en arrière, ni à entrer dans une démarche de déconstruction, mais qui cherche une nouvelle synthèse culturelle qui corrige les erreurs et compense les faiblesses de la modernité, sans nier ni rejeter ce qu’il y a de juste, de vrai et de positif dans la modernité. Certes les frontières entre ces trois postmodernités ne sont pas étanches, et il y a des éléments transversaux qui peuvent créer des ponts entre ces différentes conceptions, cependant si la postmodernité me semble être une notion qu’on ne peut pas nier, ses orientations sont tellement multiples que tout le monde ne dit pas forcément la même chose pour parler de sa réalité.

La culture émergente est postchrétienne

On considère aujourd’hui qu’en France, moins de 5 % de la population fréquente une Eglise chaque semaine. Et on pourrait multiplier les statistiques pour illustrer à quel point au cours des dernières décennies nos sociétés vivent une mutation fondamentale vis-à-vis des Eglises. Nos sociétés dites chrétiennes ne le sont plus vraiment, en tous cas au sens où on l’a longtemps entendu. Les Eglises ont de plus en plus de mal à susciter l’adhésion à des croyances et à des pratiques chrétiennes au sein de la société. C’est le constat que fait Stanley Hauerwas quand il affirme dans son livre After Christendom ? : « La fracture cruciale de notre temps n’est pas − comme souvent affirmé − entre la modernité et la postmodernité, mais lorsque l’Eglise perd la capacité de façonner les désirs et les habitudes de ceux qui prétendent être chrétiens »  [3] En chrétienté, l’Eglise avait de l’impact sur la société et d’une certaine manière façonnait la vie des gens et des Etats ; maintenant que cette influence est en perte de vitesse là où elle n’a pas encore disparu, on peut donc dire que nous sommes entrés en postchrétienté.

Pour Stuart Murray, « la postchrétienté est la culture qui émerge au moment où la foi chrétienne perd sa logique au sein d’une société qui a été modelée par le récit chrétien et alors que les institutions qui ont été construites pour exprimer les convictions chrétiennes perdent leur influence » [4] Ceci étant, la postchrétienté n’implique pas nécessairement un effacement de la foi chrétienne. A terme, certaines Eglises sont menacées d’extinction. Une implosion n’est pas impossible. Mais pour Murray, l’avenir dépend de nous : « Il dépend de la manière dont nous serons capables de ré-imaginer le christianisme dans un monde que nous ne contrôlerons plus. La chrétienté est mourante mais un christianisme nouveau et dynamique peut renaître de ses cendres » [5] De plus, la postchrétienté ne sera pas la même que la préchrétienté. Certes cette dernière nous apparaît comme un exemple dans la mesure où la foi chrétienne s’y répand, indépendamment des compromissions historiques qui se mettent ensuite en place. Mais la chrétienté, en se retirant, laisse des traces à la fois positives et négatives : « Comme héritiers de la chrétienté, nous devons décider quels sont les bagages qui nous alourdissent et que nous devons abandonner, et les précieuses ressources qui peuvent nous accompagner dans la poursuite du voyage » [6] Michel Benoit affirme : « La chrétienté fout le camp ? Oui, c'est fait. Cette période-là est arrivée à saturation, comme tant d'autres avant elle. C'est la fin d'un monde, mais ce n'est pas la fin du monde » [7] Aurons-nous la créativité, l’audace, le courage et l’imagination pour inventer les nouveaux modes de la foi dans la lignée de Jésus ? C’est en quelque sorte le défi que cherche à relever le courant de l’Eglise émergente.

La culture émergente est ouverte à la spiritualité

Si nous vivons aujourd’hui en postmodernité et en postchrétienté, il importe de souligner que cela n’est pas contradictoire, bien au contraire, avec une soif de spiritualité. Il s’agit ici de distinguer entre deux choses qui n’ont pas toujours été distinctes mais qui le sont devenues aujourd’hui. D’un côté il y a la religion, les Eglises vues comme des institutions et les exigences doctrinales et morales qui vont avec. Cela est grandement rejeté par nos contemporains. Mais d’une autre côté, il y a la foi, la spiritualité, la quête de sens, la recherche d’une transcendance... Cela reste d’actualité. Dan Kimball parlant des nouvelles générations n’hésite pas à affirmer qu’elles « aiment Jésus mais pas l’Eglise »[8]. Luc Ferry et Marcel Gauchet vont d’ailleurs jusqu’à débattre ce que qu’ils appellent « Le religieux après la religion »[9]. Sans parler du fait que certains, comme André Conte-Sponville, plaident pour une spiritualité laïque, sans Dieu[10].

En tous cas, nous vivons aujourd’hui dans un monde de tolérance presque total. « Crois ce que tu veux, si cela est bien pour toi ». Alors que les Eglises se plaignent de leurs bancs vides, la recherche de spiritualité augmente. Le voyage spirituel de chacun, définit sa foi. Celle-ci est de moins en moins basée sur des doctrines mais sur des expériences. La religion institutionnelle est abandonnée en faveur d’une religion bricolée avec des contenus trouvés dans le supermarché des religions. Cette nouvelle spiritualité pose donc de nouveaux défis car elle n’est souvent plus liée à des autorités traditionnelles, mais est plutôt un choix individuel et une interprétation personnelle de la vie.

C’est dans cette dynamique que Grace Davie a développé la théorie selon laquelle la manière de vivre la religion aujourd’hui est un « believing without belonging »[11]. Les gens croient, mais sans appartenir à une communauté religieuse. Danièle Hervieu-Léger nuance et décrit différemment le monde religieux. Pour elle il est tout à fait possible d’appartenir à une Eglise sans croire, et il existerait donc aussi un « belonging without believing » [12]. Il y a là deux positions qui semblent opposées mais qui ne s’excluent pas. Il existe des gens qui appartiennent à une Eglise à cause de la tradition, mais qui ne croient pas vraiment ou au moins ne pratiquent pas leur foi. En même temps, comme le propose Grace Davie, il y a la tendance à croire sans appartenir à une Église. Reprenant les deux figures proposées par Danièle Hervieu-Léger, le pèlerin et le converti comme figures possibles du nouveau croyant à côté de la figure classique du pratiquant, Frédéric de Coninck souligne que « le converti correspond sans doute à une des tendances de la société actuelle : la valorisation des relations amicales, des groupes d’échange et l’expression publique des émotions. Mais le pèlerin en représente une autre face : une grande mobilité, des appartenances révisables, un fonctionnement en réseau, un brassage de multiples liens et communications ». Et il insiste alors sur l’importance de « nous attendre à rencontrer une recherche spirituelle qui se moule dans ce type d’inscription sociale et pas seulement dans le mode communautaire du converti »[13]. Néanmoins, l’homme a besoin que son expérience religieuse soit légitimée, que son authenticité soit attestée d’une manière ou d’une autre.  Donc, même s’il se veut indépendant, il reste interdépendant. Il n’est pas possible de se séparer totalement des autres, de sa culture, de son environnement ni de sa tradition. Les Eglises émergentes peuvent-elles réussir à prendre en compte cette soif de spiritualité tout en évitant les écueils de l’individualisme spirituel ? C’est en tous cas un autre de ses défis.

a culture émergente est googlelisée

L’essor de nouvelles technologies a profondément changé notre manière de concevoir le monde, et même de réfléchir, d’être en relation. Au-delà de médias nouveaux qui amènent des changements sur les moyens de communiquer, cela a aussi une influence bien plus profonde, que l’on peut considérer comme la googlelisation des esprits. Nicholas Carr montre bien l’impact de ces nouvelles technologies[14]. Cela affecte nos modes de cognition, encourageant à la lecture fragmentée, à la pensée dispersée, aux contenus accessibles dans l'instant, aux grandes étendues de connaissances, hélas plates comme des crêpes. Il affirme que nous n'avons plus la patience de lire plus de trois paragraphes ou trois pages à la suite sans que notre attention soit distraite par un lien hypertexte, l'arrivée d'un email, un bip ou un clic. Du coup, l'esprit se déplace horizontalement à la surface du savoir et de l'information, perdant la verticalité de la lecture lente, celle de l'épaisseur culturelle, des associations d'idées, des intuitions, de l'interprétation et non du simple décodage d'informations instantanées.

Comme le montre Henri Bacher[15], il va sans dire que la nouvelle culture qui se développe sous nos yeux et surtout par nos écrans, a plus à voir avec l’oralité qu’avec la culture de l’écrit. Notre communication se fait par pictogrammes interposés, par images animées, par gestes, par chansons, par flux audio ou vidéo. Sur des écrans de plus en plus petits et de plus en plus performants, comme les smartphones et autres tablettes numériques. Or face à cette nouvelle ère de l’oralité numérique, les Eglises se donnent l’impression qu’ils s’adaptent en transposant les anciens contenus sur les nouveaux supports, sans en changer ni le contenu, ni la forme. Pourtant c’est bien en mettant en œuvre des changements plus radicaux que les Eglises pourront relever le défi de mettre en phase l’Eglise avec la culture googlelisée de nos contemporains. Il s’agit donc de s’interroger sur comment transposer un contenu destiné à des lecteurs à un contenu destiné à la culture orale ; comment repenser la théologie destinée à des gens lettrés pour des gens qui appréhendent la réalité d’une autre manière, celle de l’homme oral ?

Les changements socio-culturels ici très [trop] rapidement évoqués posent la question de l’adaptation culturelle de l’Eglise. L’Eglise a-t-elle pour vocation, dans un monde où tout change, de ne pas évoluer et de témoigner de ce qui est immuable ou bien d’accompagner les mutations afin de mettre en valeur l’actualité toujours neuve de l’Evangile. « Toutes les Églises sont prises aujourd’hui dans ce débat entre tradition et innovation. Reproduire ou traduire ? Préserver le "dépôt de la foi", ou risquer des mots qui renouvellent ? Comment l’Église va-t-elle assumer cette situation nouvelle, et s’inscrire dans cette mutation ? Entre les modèles dont elle a hérité, et la nouveauté qu’elle affronte, entre enracinement et itinérance, comment va-t-elle prendre corps ? »[16]. A cette question posée, Brian McLaren répond sans détour : « Vous voyez, si nous avons un nouveau monde, nous aurons besoin d’une nouvelle Eglise. Nous n’avons pas besoin d’une nouvelle religion en soi, mais d’un nouveau cadre pour notre théologie. Pas d’un nouvel Esprit, mais d’une nouvelle spiritualité. Pas d’un nouveau Christ, mais d’un nouveau type de chrétiens. Pas d’une nouvelle dénomination, mais d’un nouveau type d’Eglise. […] Or la réalité est là, il y a un nouveau monde »[17]. L’Eglise émergente se veut être ce nouveau type d’Eglise en phase avec le nouveau monde dans lequel nous vivons. Essayons donc d’en dresser les contours et de définir ce que l’on peut entendre par Eglise émergente.


L’Eglise émergente, un concept aux frontières flexibles.

Les Eglises émergentes couvrent une réalité multi facettes, dans des lieux géographiques très divers, et touchent un large champ de traditions confessionnelles. Apparues aux Etats-Unis, en Australie et en Nouvelle-Zélande, en Grande-Bretagne et dans d’autres pays de l’Europe de l’Ouest à la fin du XXe siècle et au début du XXIe, l’émergence de ces nouvelles formes d’Eglise a été décrite par ses promoteurs comme un mouvement[18], un courant[19], un processus[20], une conversation[21], un état d’esprit[22]. Certains évoquent une Eglise liquide[23], une Eglise organique[24] ou encore de nouvelles expressions d’Eglise[25]. Il est vrai que sous le vocable d’Eglises émergentes, on trouve tout un spectre d’initiatives diverses et variées. C’est pourquoi, autant que faire se peut, il importe de tendre vers une définition des Eglises émergentes, de montrer qu’elles sont partie intégrante de la dynamique d’une histoire en marche, mais aussi d’apporter quelques précisions terminologiques et conceptuelles.

Voici l’une des définitions les plus répandues et les plus appréciées à propos des Eglises émergentes. « Les Eglises émergentes sont des communautés qui pratiquent la voie de Jésus au sein des cultures postmodernes »[26]. Une des critiques que l’on peut faire à cette définition est qu’elle est trop large et pourrait finalement plus ou moins s’appliquer à toutes les Eglises. Il est vrai que les Eglises émergentes touchent au domaine de l’innovation et concernent une réalité mouvante, ce qui rend toute définition forcément incomplète. C’est pourquoi, il n’y a pas d’unanimité à propos d’une définition précise et exhaustive à propos des Eglises émergentes. De nombreuses définitions se côtoient, et pour définir aussi bien que possible ce dont on parle, on ne peut éviter de passer par cette diversité de définitions.

Dans leur livre Emerging Churches, Eddie Gibbs et Ryan Bolger, les auteurs de la définition évoquée, précisent leur pensée. S’il est clair qu’elles ont de réelles différences entre elles, les Eglises émergentes ont aussi de nombreux points communs et c’est en s’appuyant sur ces objectifs partagés qu’ils ont proposé une définition assez consensuelle et plus complète que celle souvent retenue. Pour eux, « les Eglises émergentes sont des communautés missionnelles qui voient le jour dans la culture postmoderne et qui sont constituées de suiveurs de Jésus qui cherchent à être fidèles à leur lieu et leur temps »[27]. Dans cette définition, on trouve notamment deux éléments clés concernant les Eglises émergentes : le désir d’une certaine adaptation de l’Eglise à la culture postmoderne, et une dimension d’évangélisation le plus souvent appelée missionnelle[28] pour que l’Eglise contribue à ce que des personnes sans culture d’Eglise, ni foi engagée, puissent développer une relation personnelle et communautaire avec le Christ.

Dans la même veine, selon Brian McLaughlin, « le mouvement de l’Eglise émergente est une conversation en cours à travers le monde à propos de la manière dont l’Eglise chrétienne doit répondre et être engagée dans la culture postmoderne émergente afin de continuer à faire progresser la mission de l’Eglise »[29].

Les Eglises émergentes développent le plus souvent une approche flexible de la foi, la considérant  plus comme un cheminement que comme une destination. L’utilisation de moyens de communication modernes tels que l’Internet, l’image, la vidéo, y est fréquente. La créativité est prédominante ainsi qu’une vision holistique du rôle de l’Eglise dans la société. Ainsi, pour Henk De Roest, « une Eglise émergente commence avec le désir missionnel de démarrer une Eglise dans un environnement informel, dans le contexte et la culture du groupe impliqué »[30]. Dans la même lignée, Bruce Sanguin parle des Eglises émergentes comme de « congrégations qui relèvent les défis du monde postmoderne avec créativité et vitalité »[31].

Cependant, Jonny Baker reconnaît que l’expression Eglise émergente est un terme attrape-tout. Mais, « c’est pour cela que je l’aime bien » dit-il. « L’Eglise, telle que nous l’avons héritée, ne marche plus pour de nombreux groupes de la population. Le monde a tellement changé. Ainsi, je pense que le terme Eglise émergente n’est rien de plus qu’une manière d’exprimer que nous avons besoin de nouvelles formes d’Eglises qui soient en lien avec la culture émergente »[32].

Pour Scot McKnight, « il n’existe pas d’ "Eglise" émergente. C’est un mouvement ou une conversation. […] Les leaders sont déterminés, à ce stade, à éviter que cela devienne autre chose qu’une association aux contours imprécis de ceux qui veulent explorer la conversation à propos de la foi chrétienne, de la mission chrétienne et de la praxis chrétienne dans ce monde qu’est le nôtre, et ils veulent explorer cette conversation avec liberté et impunité quant aux questions de doctrines »[33]. Il ajoute que le mouvement de l’Eglise émergente n’est pas défini par sa théologie. Ce serait lui faire violence. En effet, le mouvement émergent n’est pas d’abord connu pour ses innovations doctrinales, ou pour ses positions confessionnelles. Ceci étant, il est clair que tout mouvement est « théologique » dans un sens ou un autre, ce qui est donc le cas pour l’Eglise émergente. Mais « il faut garder à l’esprit que ce n’est pas un mouvement "réformé" avec un nouveau tournant, ou un mouvement "anabaptiste" avec de nouveaux leaders, ou encore un mouvement "wesleyien" apparaissant des siècles plus tard. Il est plus juste de voir le mouvement émergent comme une conversation à propos de théologie, mais avec toutes sortes de théologies représentées, avec de nombreuses personnes qui adhèrent aux crédos classiques dans de nouvelles tonalités »[34].

Si dans la première partie de sa définition, Mark Driscoll évoque cette notion déjà mentionnée du lien entre Evangile et culture, il met en évidence et accepte la tension que cela implique : « L’Eglise émergente est un mouvement qui se développe mettant en liens principalement de jeunes pasteurs qui sont heureux de voir se profiler la fin de la modernité et qui cherchent à fonctionner en tant que missionnaires qui apportent l’Evangile de Jésus-Christ aux cultures émergentes et postmodernes. L’Eglise émergente accueille favorablement la tension qui existe dans le fait de tenir dans une main fermée la vérité qui ne change pas de la théologie chrétienne évangélique et de tenir dans une main ouverte les différentes approches culturelles permettant de montrer et de présenter la vérité chrétienne en tant que missionnaire »[35]. Rowan Williams, l’archevêque de Canterbury, dans la préface du rapport Mission Shaped Church qui a initié de très nombreuses expériences d’Eglises émergentes[36] en Grande-Bretagne va également dans le sens de permettre des expressions d’Eglise qui soient fidèles à la fois au Christ mais aussi à l’époque et au lieu dans laquelle l’Eglise vit : « Si l’Eglise est ce qui advient quand des gens rencontrent Jésus le ressuscité et s’engagent à faire perdurer et approfondir cette rencontre dans leurs rapports avec autrui, alors il existe un large espace théologique pour une diversité de rythme et de style, du moment que nous avons les moyens d’identifier le même Christ vivant au cœur de chacune des expressions de la vie chrétienne commune »[37].

 


Les différents types d’Eglises émergentes

 

Nombreux sont les critères qu’il est possible de prendre en compte pour faire une typologie, mais probablement que les deux approches qui peuvent paraître comme les plus évidentes sont les approches géographiques et confessionnelles. Le courant de l’Eglise émergente se développe dans les pays occidentaux marqués par la postmodernité et plus encore la postchrétienté. A l’intérieur de ce champ géographique, peut-on distinguer des différences entre les pays ou les continents. Cela est probablement le cas dans une certaine mesure. En effet, le courant de l’Eglise émergente aux Etats-Unis est assez différent du mouvement qui se développe en Europe. A l’intérieur même de l’Europe, on trouve des distinctions assez marquées. Néanmoins, évoquer qu’il existe des nuances, voire des différences, entre les différentes Eglises émergentes selon les pays, pour des raisons linguistiques ou culturelles, ne permet pas de distinguer les différences ecclésiologiques réelles. De plus, il est difficile de déconnecter cette dimension géographique de la dimension confessionnelle, les pays étant parfois marqués par l’une ou l’autre confession dominante. C’est ainsi par exemple qu’en Angleterre, les Eglises émergentes ont un lien prédominant avec l’Eglise anglicane alors qu’aux Etats-Unis, les Eglises émergentes se sont beaucoup développées dans les milieux évangéliques.

Il est vrai que bon nombre de confessions sont entrées dans le débat émergent et chacune à sa manière y contribue et l’encourage. On trouve ainsi un nombre étonnant de sites Internet marqués confessionnellement et liés à l’Eglise émergente. Chez les catholiques on trouve Cathlimergent[38] ; chez les luthériens Luthermergent[39]. Les anglicans ont développé Anglimergent[40] ; les presbytériens Presbymergent[41] ; les baptistes Baptimergent[42] ; les Assemblées de Dieu Emerging Pentacostal[43] ; les quakers Convergent Friends[44] ; les méthodistes EmergeUMC[45]. Une des difficultés d’établir une typologie des Eglises émergentes tient entre autre au fait que la conversation qui les unit ne consiste pas en une discussion prioritairement sur les fondements de la foi chrétienne. C’est ainsi que les catégorisations classiques qui ont donné les différentes confessions ne sont pas adaptées pour faire le tri. Il faut bien reconnaître que la majorité des innovations proposées par le courant de l’Eglise émergente se situe au niveau des pratiques plus qu’à un niveau épistémologique. C’est la raison pour laquelle il semble adéquat de se centrer sur les pratiques des Eglises émergentes comme critère clé pour réfléchir à une typologie des Eglises émergentes. Il ne s’agit pas seulement d’observer et de décrire ces pratiques et de les cataloguer, mais de prendre en compte le lien entre les objectifs prioritaires que se donnent ces nouvelles formes d’Eglises et les moyens de leurs intentions. On peut distinguer trois centres de gravité qui peuvent définir, même si les frontières ne sont pas étanches, trois types d’Eglises émergentes.

Des Églises centrées sur la mission

Pour de nombreux pionniers du courant de l’Eglise émergente, la dimension de la mission dans laquelle l’Eglise est invitée à s’engager est évidente. C’est la prise de conscience de cette responsabilité missionnelle qui a contribué à l’émergence d’Eglises qui ont repensé leur raison d’être en lien avec cet objectif prioritaire de l’Eglise.

C’est le cas des Eglises-cafés qui ont vu le jour afin de vivre la mission et s’adapter à la réticence croissante vis-à-vis des formats d’Eglises classiques. Dans certains cas, certaines Eglises existantes ou nouvellement créées ont aménagé leurs locaux d’une manière qui ressemble à un pub, ou un café, avec des tables multiples et des chaises mobiles qui permettent de créer de nombreux petits groupes dans le lieu de culte devenu non traditionnel. Cet aménagement physique va le plus souvent de pair avec un aménagement du programme d’Eglise, plus informel, plus interactif, favorisant le feed-back en petits groupes, accompagné par quelque chose à boire ou à manger. Dans d’autres cas, les choses sont plus radicales encore puisque l’Eglise se réunit dans un café public[46].

Une des manières privilégiées de vivre la mission dans le courant émergent est de le faire sous la forme d’Eglises avec une sous-culture spécifique. Il s’agit de permettre à des personnes souvent étanches à une vie d’Eglise classique de s’intégrer au travers notamment d’activités communes appréciées et donc de relations amicales dans un groupe qui cherche à vivre sa foi de manière adaptée et ouverte et qui propose donc à toute personne intéressée d’entrer dans un cheminement spirituel.

Une des variantes de ces Eglises avec une sous-culture spécifique est ce que l’on peut appeler les Eglises de jeunes, ou Eglises d’enfants. Certes, on peut récuser l’idée qu’une tranche d’âge soit considérée comme ayant une culture spécifique, mais l’esprit est précisément d’adapter l’Eglise à un groupe homogène. Face à la recrudescence de jeunes qui ne fréquentent plus les Eglises de leurs parents, nombreux sont ceux qui ont cherché à pallier à cette situation et ont donc proposé diverses initiatives.

Parmi les Eglises émergentes centrées sur la mission, on peut aussi trouver les Eglises dans les milieux professionnels. Celles-ci peuvent se réunir soit au sein d’une entreprise donnée, soit dans un lieu au cœur d’un milieu d’affaires, ou dans tout autre lieu propice et facile pour y accueillir un groupe. Ainsi de nombreux chrétiens se rencontrent avec des collègues pour prier, étudier la Bible, s’apporter un soutien mutuel ou discuter d’intérêts communs. Il ne s’agit pas de faire du prosélytisme sur le lieu de travail, mais de vivre sa foi naturellement et,tout aussi simplement, de témoigner et donc d’incarner la mission de Dieu[47].

On peut enfin évoquer les cyber-Eglises. Si de nombreuses tentatives sont faites pour importer la communauté ecclésiale hors des murs habituels des bâtiments d’église, une manière plus radicale encore de le faire est de la rendre virtuelle. Il existe, il est vrai, de nombreuses cyber-Eglises, mais la majorité de celles qui nous semblent atteindre leur mission sont en fait une extension d’une Eglise réelle, avec un certain nombre de ministères vécus au travers du Web, ce qui, il faut bien le dire, correspond à l’ère du temps.

Des Églises centrées sur le développement communautaire

Si l’ensemble des Eglises émergentes ont une dynamique missionnelle indéniable, toutes n’en font pas forcément leur centre de gravité. C’est ainsi que nombre d’Eglises émergentes mettent l’accent sur le développement communautaire. Le désir d’un vivre ensemble cohérent et pertinent avec notre époque, en tant que chrétiens, et parfois au-delà, peut générer de nouveaux modes de vécu ecclésial. Les Eglises centrées sur le développement communautaire cherchent donc à privilégier l’harmonie et la richesse des relations interpersonnelles. La quête d’authenticité, de fraternité et d’édification mutuelle sont des valeurs clés de ce type d’Eglises émergentes.

Parmi les Eglises émergentes centrées sur le développement communautaire, on trouve les Eglises de cellules. Ce sont des communautés de chrétiens pour qui l’essentiel de la vie spirituelle communautaire se vit dans des groupes de maison. Une des convictions communes à l’ensemble des Eglises de cellules est que le groupe de maison est pleinement Eglise. Il existe une grande variété d’Eglises de cellules qui peuvent parfois prendre d’autres noms, tels que les Eglises de maison[48], les Eglises organiques[49] ou les simple churches[50], mais s’il y a parfois des variantes, la dynamique commune est de favoriser le développement communautaire dans la simplicité et la proximité au travers de petits groupes.

Les Eglises post-Alpha constituent une autre forme d’Eglise où l’accent relationnel spécifique du cours Alpha qui a lieu à l’occasion d’un repas, met en évidence la priorité donnée à la convivialité et à l’échange[51]. Certains participants aux cours Alpha se joignent aux Eglises existantes, mais certains considèrent que l’expérience spirituelle et communautaire vécue à l’occasion du cours Alpha est en décalage trop grand avec le vécu ultérieur en Eglise d’où certaines initiatives qui ont abouti à des communautés spécifiques que l’on peut appeler des Eglises post-Alpha et qui sont donc des réponses à ce décalage[52].

Les Eglises de projets sont des communautés ecclésiales dont l’une des activités principales consiste en un ou plusieurs projets au service de la société. Pour certaines de ces communautés, le fait d’avoir un bâtiment d’église parfois utilisé un seul jour par semaine ou à peine plus a été un élément déclencheur. Les Eglises de projets peuvent alors devenir de véritables centres communautaires où une multitude d’activités ont lieu[53]. Cela peut aller d’une activité ponctuelle de type rencontre sociale à un véritable ministère particulier au service de la population, en passant par toutes sortes de cours [alphabétisation, informatique, langue, etc.] et de services divers [écrivain public, aide dans les démarches administratives, accueil de populations particulières, aides à domicile, aide aux devoirs, etc][54].

Les nouvelles communautés monastiques sont un autre type d’Eglises émergentes centrées sur le développement communautaire. Ce nouveau monachisme intègre une variété de mouvements et de groupes dont la plupart ont une communauté dispersée et non rassemblée en un lieu unique. Ces nouvelles communautés monastiques mettent également un accent fort sur la manière de vivre la relation à Dieu de manière communautaire[55], mais on peut aussi mentionner l’importance de la prière contemplative, l’hospitalité, le soin de la création, etc.

Des Églises centrées sur l’innovation liturgique

Un troisième type d’Eglises émergentes peut être mis en évidence en lien avec l’innovation liturgique. Cela ne signifie pas que ces Eglises n’intègrent pas des accents forts sur la notion de communauté ou la notion de mission, mais ce qui marque cette catégorie d’Eglises émergentes est le fait de considérer un culte renouvelé et repensé comme étant central dans son vécu et son développement. Dans la majorité des cas, on parlera alors d’Eglises émergentes avec des cultes alternatifs[56]. Elles cherchent à connecter l’Eglise avec des segments particuliers de la culture environnante. La créativité liturgique étant une clé pour combler le fossé entre l’expérience ecclésiale et le reste de la vie, on trouve des expériences très variées et des formes très différentes de communautés émergentes, même s’il y a cette constante autour d’un culte innovant qui est central. D’un point de vue concret, voici quelques-unes des pratiques mises en œuvre par ces Eglises émergentes centrées sur l’innovation liturgique : une attention particulière sur l’espace, l’environnement, l’ambiance et le contexte du culte ; un usage créatif des nouvelles technologies, du multimédia, des arts et du symbolisme ; une dynamique participative et une prudence vis-à-vis d’un leadership trop marqué ; une préférence pour les approches narratives et les témoignages par rapport aux sermons monologues ; un usage éclectique de toutes sortes de ressources liturgiques de différents lieux, de différentes traditions, de différentes époques ; une rétablissement de rites pour un vécu multi-sensoriel[57] ; une grande ouverture à l’expérimentation et un goût pour le caractère provisoire des choses.


Quelques caractéristiques clés des Eglises émergentes

 

Si les Eglises émergentes couvrent une réalité multi facettes, dans des lieux géographiques divers, touchant un large champ de traditions confessionnelles et avec des pratiques et des intentions qui peuvent prendre différents axes, ce n’est pas pour autant qu’elles n’ont pas de points communs. On peut ainsi mettre en évidence un certain nombre de caractéristiques qui décrivent la majorité des Eglises émergentes[58]. D’une manière globale, les Eglises émergentes sont des Eglises [1] centrées sur Christ, [2] adaptées à la culture, [3] missionnelles, [4] orthopraxiques, [5] connectées, [6] holistiques,  et [7] à la théologie narrative.

Des Eglises centrées sur Christ

Les Eglises émergentes n’ont pas à proprement parler une christologie spécifique. Simplement, ce qui les caractérise est ce désir de se centrer sur Jésus avec toute la radicalité que cela implique, y compris dans le regard critique que cela peut conduire à poser vis-à-vis du christianisme. Comme le dit Jonathan Campbell : « Connaître Jésus n’est pas un événement, un rituel, un credo ou une religion », et il ajoute : « Nous ne croyons plus en aucune religion – y compris le christianisme - mais nous croyons en l’importance de suivre Jésus »[59].

Des Eglises adaptées à la culture

Les Eglises émergentes ont porté leur attention sur la manière d’être et faire Eglise en contexte postmoderne et mettent l’accent sur l’importance d’inculturer le message de l’Evangile et le vécu de la foi. Lesslie Newbigin a affirmé : « Nous devons débuter avec le fait élémentaire qu’il n’existe pas un Evangile pur, c'est-à-dire qui ne soit pas lié à une culture. […] Toute interprétation de l’Evangile est liée à une forme culturelle »[60]. Dans la lignée de cet auteur très apprécié de nombreux leaders émergents, ces derniers mettent donc l’accent sur le fait que l’Evangile tel qu’il nous est parvenu était lui-même déjà marqué par une culture spécifique. Il s’agit maintenant de prendre en compte la culture environnante d’aujourd’hui pour y proposer et y vivre la foi de manière adaptée. Il est non seulement normal que l’Eglise évolue en fonction de la culture environnante, mais aussi qu’elle puisse prendre des formes variées en fonction de la pluralité des cultures qui cohabitent aujourd’hui.

Des Eglises missionnelles

Une autre caractéristique clé des Eglises émergentes est le fait qu’elles font de la mission un objectif prioritaire de leur raison d’être. Les Eglises émergentes insistent sur le fait que la mission est liée à la nature de l’Eglise. L’Eglise est le peuple de Dieu envoyé en mission. Si la mission est centrale pour l’Eglise, elle doit néanmoins être comprise comme étant d’abord le projet de Dieu. Les émergents en développant leur vision missionnelle de l’Eglise se situent pleinement dans la conception de la missio Dei mise en évidence par les grands missiologues du XXe siècle. Selon cette conception, Dieu n’a pas une mission pour son Eglise, mais plutôt une Eglise pour sa mission : réconcilier le monde avec lui. La mission est donc un mouvement de Dieu vers le monde et l’Eglise est un instrument de cette mission. L’Eglise émergente missionnelle cherche, du fait de cette compréhension, à renverser un certain nombre de valeurs en rapport avec la conception de la mission et notamment à abandonner une approche attractionnelle au bénéfice d’une approche incarnationnelle, comme Michael Frost et Alan Hirsch s’en font l’écho : « Si nos actions impliquent que Dieu n’est vraiment présent que lors des activités officielles de l’Eglise alors il s’ensuit que la mission et l’évangélisation impliquent simplement d’inviter les gens à ces rencontres ecclésiales. En fait, c’est un des principes de base qui fonde l’Eglise attractionnelle. […] L’approche incarnationnelle est à l’opposé de la conception attractionnelle. Au lieu de demander aux non-chrétiens de venir à nous, à nos services religieux, à nos rencontres, à nos programmes, l’Eglise incarnationnelle cherche à infiltrer la société pour représenter Christ dans le monde. […] L’Eglise missionnelle-incarnationnelle commence avec cette compréhension théologique de base : Dieu vient constamment vers ceux qui sont les plus improbables » [61]. 

Des Eglises orthopraxiques

Plutôt que de construire une ecclésiologie basée sur ce que l’on peut considérer comme des croyances justes, beaucoup d’Eglises émergentes se développent à partir de ce qu’elles considèrent comme étant des pratiques justes. En d’autres termes, il s’agit de valoriser non seulement l’orthodoxie mais également l’orthopraxie. Ce faisant, les Eglises émergentes cherchent à affirmer que l’Evangile ne peut être simplement connu et accepté, mais il est appelé à être vécu, expérimenté. La vérité est parfois autant relationnelle que rationnelle. Il ne s’agit donc pas simplement de valoriser l’agir chrétien comme conséquence d’un salut offert par grâce et accepté par la seule raison humaine, mais bien d’expérimenter la plénitude de la relation spirituelle initiée par Dieu. Le désir de nombre de nos contemporains est d’expérimenter Dieu et pas seulement qu’on leur parle de lui. Karen Ward explicite sa vision quand elle affirme : « Nous ne possédons pas la vérité ou ne cherchons pas à corriger les vérités des autres, mais nous cherchons à vivre fidèlement à la lumière de la vérité de Dieu en Jésus-Christ » [62]  . Finalement, les Eglises émergentes cherchent à ce que les enseignements bibliques ne restent pas théoriques mais se déclinent de manière tangible.

Des Eglises connectées

La notion de connectivité n’est évidemment pas une spécificité des Eglises émergentes, mais l’évocation de ce qui caractérise ces nouvelles formes d’Eglise ne pouvait faire l’économie d’une réalité vécue tant par ceux qui constituent ces communautés que pour décrire certains aspects du fonctionnement même de ces Eglises. Leonard Sweet, Brian McLaren et Jerry Haselmayer considèrent que la notion de connectivité signifie trois choses pour les Eglises émergentes : « Premièrement et avant tout, être branché à l’Esprit Saint, la source de puissance que Dieu a mise à notre disposition pour répondre à nos besoins. Deuxièmement, être en phase avec la culture numérique environnante, que ce soit en termes de ministère ou de mode de fonctionnement personnel. Troisièmement, être connecté socialement, c'est-à-dire être en lien avec autrui » [63]. Ils affirment donc qu’être connecté est une réalité multifacettes qui touche à la fois la spiritualité, les modes de communications et les relations sociales.

Des Eglises holistiques

La majorité des Eglises émergentes cherchent à faire tomber les barrières de séparation qui peuvent exister entre ce qui est sacré et ce qui est séculier. Considérant que cette dichotomie est le fruit de la modernité et du processus de sécularisation, il s’agit en postmodernité de sortir de cette vision dualiste pour pleinement apprécier la présence de Dieu potentiellement partout et tout le temps. Il n’y a donc plus, dans la pensée émergente, de lieux sacrés, de temps sacrés, ni de personnes sacrées. La notion de sacralisation est d’ailleurs à distinguer de la vision probablement plus biblique de la sainteté. Partout où Dieu est reconnu et célébré est un lieu saint. La parole psalmique « C'est au Seigneur qu'appartient la terre, avec tout ce qui s'y trouve, le monde avec tous ceux qui l'habitent »  [64]  est paradigmatique de cette approche ecclésiale holistique. Ce désir des Eglises émergentes de dépasser la traditionnelle distinction entre ce qui est sacré et séculier peut les amener à utiliser des musiques, de la littérature, des films non spécialement chrétiens jusque dans les cultes. Si les temps ou les lieux habituellement réservés à ce qui est spirituel se voient envahis par des références considérées comme séculières, l’inverse est également vrai. La vie quotidienne, quels que soient ses lieux, ses moments, les rencontres qu’elle suscite, deviennent des lieux d’Eglise pourvu que la présence de Dieu y soit incarnée et manifestée.

Des Eglises à la théologie narrative

Les postmodernes n’aiment peut-être pas les "grands récits" mais ils apprécient les récits. Ils font parfois fi de l’Histoire mais apprécient les histoires. Ceci est une manière de dire que les Eglises émergentes aiment à s’appuyer sur une approche narrative de la théologie. En effet, plusieurs penseurs de l’Eglise émergente considèrent qu’il est nécessaire de marquer une évolution et de passer d’une théologie de proposition à une théologie narrative. Se plaçant dans la lignée de la longue tradition qui remonte à Jésus et au-delà, la théologie narrative considère que la Bible est d’abord l’histoire de l’interaction entre Dieu et les hommes. Cela ne signifie pas que les Ecritures ne contiennent pas un certain nombre de vérités fondamentales, mais celles-ci doivent d’abord être entendues dans la dynamique d’une histoire en marche qui continue jusqu’à aujourd’hui dans la manière dont cette histoire peut se réaliser dans la vie des croyants, dans la vie des communautés. Laissant une place au mystère, l’approche narrative permet l’adhésion à des parcours de foi par identification avec des figures bibliques, ou avec des figures de chrétiens d’hier et d’aujourd’hui. Sans exclure une pensée conceptuelle à propos de la foi, il est donc aussi possible de distinguer les modes d’action de Dieu dans les histoires des uns et des autres.


Les Eglises émergentes en question[s]

 

Pour achever cet état des lieux, et après avoir tenté d’esquisser le contexte, les définitions, les types, puis les caractéristiques des Eglises émergentes, je propose de mettre en question ces nouvelles formes d’Eglise, et dans un double sens : soulever les questions que l’on peut soulever dans une démarche critiques vis-à-vis des Eglises émergentes, mais aussi écouter les critiques que, d’une certaine manière, les Eglises émergentes adressent à une ecclésiologie plus classique.

Critiques adressées aux Eglises émergentes

Si les Eglises émergentes apportent un renouveau fort intéressant au paysage ecclésial contemporain, ce vent de fraîcheur n’est donc pas non plus sans susciter certains questionnements légitimes.

La question des ministères est une des critiques majeures qui peut être adressée aux Eglises émergentes. D’une part, très peu est dit sur cette question importante, mais certains vécus peuvent poser questions. Que ce soit à propos de la reconnaissance des ministères, que ce soit par rapport à la formation, que ce soit par rapport à l’ordination, ou encore sur les modalités de nomination.  Certes, certains projets ecclésiaux émergents s’insèrent dans des structures ecclésiales qui trouvent des solutions d’adaptation en phase avec des pratiques fondées, mais il faut bien reconnaître qu’il y a aussi du tâtonnement dans beaucoup de cas. Toute la question de leadership ecclésial est posée. La fonction pastorale semble parfois s’être dissoute, et on peut s’interroger sur ce qu’il advient d’éléments importants que sont l’accompagnement pastoral et la relation d’aide, par exemple. De plus, les Eglises émergentes ne sont-elles pas trop dépendantes de leaders visionnaires et créatifs qui une fois qu’ils ont passé le relais peuvent laisser un vide ? Il y a certes un désir fort de démocratisation et d’invitation à des initiatives diverses et variées, mais quels sont les critères qui qualifient une personne à implanter ou diriger une Eglise locale, fut-elle innovante et émergente ?

Une autre critique qui découle de cette question des ministères concerne les sacrements ou les actes pastoraux. Quelles sont, par exemple, les conséquences ecclésiologiques d’un déplacement de la Sainte-Cène dans les maisons, ou dans des réunions informelles. Sans nier la pratique néotestamentaire, n’y a-t-il pas là une banalisation d’un acte fort porteur de sens. Sans parler de la question du baptême, très peu évoquée et dont on ne sait pas trop comment elle se vit.

Du reste, cela pose la question du statut de membre d’Eglise. La traditionnelle distinction entre professants et multitudinistes vole en éclat dans le courant de l’Eglise émergente. Puisque la question de l’appartenance se pose, quelles sont les modalités des liens qui se tissent au sein d’une communauté. Le baptême perd-il sa fonction d’être un signe d’entrée dans l’Eglise ?

Une des raisons du relatif silence à propos des modalités de reconnaissance des conversions n’est-il pas finalement dû au fait que les Eglises émergentes n’ont peut-être pas à ce jour démontré la croissance espérée. Certes, il n’est probablement pas inutile de remettre en question certains modèles de croissance ecclésiale, mais les nouvelles modalités d’Eglise proposées ont-elles été une réponse ou une solution à la chute de la fréquentation des Eglises ? Il semble, il est vrai, qu’en Angleterre, la courbe négative qui ne cessait d’augmenter a depuis inversé sa tendance : la baisse de fréquentation continue mais au lieu de s’accélérer, elle ralentit [65]. Ceci étant, et même s’il faut donner du temps aux Eglises émergentes de se développer et d’avoir un éventuel impact durable et bénéfique, force est de constater qu’à ce jour, les fruits de l’émergence de ces Eglises ne sont pas à la hauteur des espérances.

Par ailleurs, à trop vouloir innover et favoriser l’interaction, la prédication ne perd-elle pas dans certains cas sa dimension cultuelle et sa potentialité d’être parole de Dieu. Sans vouloir sanctuariser la parole de la prédication, comment envisager son statut spécifique afin qu’elle ne soit pas considérée comme une parole au milieu de tant d’autres, mais qu’elle conserve son impact salvateur et transformateur.

Dans la même direction d’une réflexion sur la possible confusion entre moyens de communication et le contenu de ce qui est communiqué, on peut porter un regard critique sur l’usage qui est parfois fait des nouvelles technologies au sein des Eglises émergentes. N’y a-t-il pas parfois confusion entre le média et ce que le média véhicule ou rend possible ? Il ne suffit de diffuser en live, d’être présent sur les réseaux sociaux, d’utiliser de la vidéo ou de la musique numérique, de twitter, etc., pour répondre aux besoins spirituels profonds des contemporains. Sans généraliser, il peut arriver que certaines Eglises émergentes fassent de tous ces moyens une fin.

Se pose également la question de la territorialité de l’Eglise. S’il y a une mutation d’une territorialité géographique à une territorialité probablement plus culturelle ou relationnelle, quelles en sont les conséquences ? Il n’est pas inintéressant de considérer son territoire comme un réseau de relations au sein d’une population dispersée avec laquelle des points de convergence existent. Mais ne perd-on pas l’idéal de faire Eglise avec son prochain, qui peut aussi être matériellement et géographiquement proche, avec la richesse des différences qui ne sont pas esquivées, mais accueillies et considérées comme stimulantes.

Enfin, on peut mentionner la question d’une certaine forme de relativisme chez certains émergents. A trop vouloir favoriser le cheminement spirituel propre à chacun, une vision narrative de la foi et de la Bible, une adaptation au pragmatisme ambiant, la prise en compte de l’émiettement des convictions, l’acceptation que nous ne pouvons avoir de réponses absolues à tout, cela ne suscite-t-il pas une subjectivité qui est propice au relativisme ? Ce sont là autant d’éléments qui sont probablement justes et bons s’ils sont vécus de manière équilibrée, mais leur exacerbation peut probablement amener à élargir tellement le cadre ecclésial que cela peut aussi être source d’un manque de repères. Le prophète Esaïe, comparant la stérilité du peuple d’Israël à celle d’une femme, s’est fait l’écho de la joie de l’annonce de fécondité qui passe par un double mouvement d’élargissement, mais aussi d’ancrage : « Elargis l'espace de ta tente, les toiles de tes demeures, qu'on les distende ! Ne ménage rien ! Allonge tes cordages et tes piquets, fais-les tenir » [66]. N’en est-il pas de même aujourd’hui face à une certaine forme de stérilité ecclésiale dans nos sociétés contemporaines : il est important d’élargir l’espace de l’Eglise, ce que font sans aucun doute les Eglises émergentes, mais cela n’est fructueux qu’en ancrant plus profondément ses piquets. A ce titre, les Eglises émergentes pourraient gagner à intégrer plus pleinement certains marqueurs identitaires d’une Eglise dont l’émergence ne date pas d’hier.

Critiques adressées par les Eglises émergentes

Si les Eglises émergentes sont évidemment critiquables, elles n’ont pas le monopole des reproches que l’on peut faire, ou des questions que l’on peut poser aux Eglises. Parce que la critique fait grandir, qu’elle permet de s’interroger sur son identité, ses croyances, ses pratiques, il n’est pas inutile de constamment poser un regard exigeant sur l’Eglise. D’une certaine façon, le courant de l’Eglise émergente apporte un regard critique sur les Eglises établies, et les interroge sur les manières dont elles vivent leurs raisons d’être.

L’interpellation probablement la plus forte que les Eglises émergentes adressent aux Eglises établies concerne la mission, tant dans son fondement inhérent à la nature de l’Eglise que dans les modalités de sa réalisation. Il est parfois plus rassurant pour les Eglises d’être centrées sur ceux qui la composent plutôt que d’envisager s’ouvrir à ceux qui ne font pas [encore] partie de la communauté de Jésus. Par leurs engagements parfois radicaux au service de la mission de Dieu, les Eglises émergentes interpellent non seulement les intentions parfois absentes mais aussi la cohérence entre les discours et les pratiques. Il est clair que la majorité des Eglises souhaitent conceptuellement être engagées dans des processus d’évangélisation. Le passage entre les intentions théoriques et les réalités pratiques ne sont néanmoins pas toujours au rendez-vous. Il est vrai que le contexte de laïcité et les résistances manifestées vis-à-vis des Eglises en général ne poussent pas à l’action ou à l’adaptation en vue de la priorité de la mission. Les Eglises émergentes par leurs engagements volontaires et créatifs dans ce domaine montrent le chemin.

En invitant à passer d’un modèle attractionnel à un modèle incarnationnel, les Eglises émergentes n’invitent pas seulement à un engagement missionnaire, mais proposent aussi un changement quant à la manière de vivre la mission. Ce faisant, les Eglises émergentes critiquent clairement une approche de l’évangélisation souvent ecclésio-centrée qui ne leur parait ni biblique, ni même fructueuse.

De manière assez liée, les Eglises émergentes agissent également comme un aiguillon en ce qui concerne la dimension institutionnalisée de l’Eglise et ses limites. Les émergents ne sont pas les premiers ni les derniers à montrer que si un certain niveau d’organisation est nécessaire, trop de structure étouffe l’Eglise dans une institution parfois sclérosante. Par leurs modèles ecclésiaux alternatifs, les émergents montrent que les formes instituées d’Eglise ne sont pas une fatalité. Si le modèle d’Eglise forteresse peut présenter certains avantages, il a également de nombreux inconvénients.

L’innovation liturgique de nombreuses Eglises émergentes est aussi porteuse d’un regard parfois sévère sur le sens de l’adoration de certaines Eglises plus établies. Les messes et les cultes offerts à Dieu favorisent-ils plus les traditions ou une adoration authentique ? La passion autour des questions liturgiques n’est pas nouvelle, mais la créativité émergente dans ce domaine n’est pas sans interpeller les schémas parfois répétitifs de bien des célébrations  [67] . 

L’insistance que les Eglises émergentes mettent sur la cohérence entre les croyances et le vécu chrétien en tant que disciple de Jésus peut être considérée comme une critique des Eglises qui accentuent une démarche cognitive de la foi. Si cette approche rationnelle de la foi n’est évidemment pas condamnable, le message émergent pourrait être une invitation à un plus grand équilibre. Certes on ne croit pas qu’avec la tête, et si les croyances peuvent susciter l’adhésion de l’être entier, corps, âme et esprit, les émergents montrent que suivre Jésus, donc faire partie de l’Eglise, n’est pas du seul ordre des croyances. Pour affirmer l’identité chrétienne, aux affirmations doctrinales peuvent se mêler la vie spirituelle, les relations, les questionnements, les pratiques.

Les Eglises émergentes apportent enfin une critique vis-à-vis d’une certaine forme de sacralisation des lieux, des temps, des personnes, des rencontres, des objets, des pratiques. La notion de sacralisation implique une dichotomie qui dépasse souvent la notion plus biblique de sainteté. Certes, il est utile de préserver des espaces ou des moments consacrés à des intentions spirituelles particulières, mais les Eglises émergentes critiquent une vision où l’Eglise ne serait qu’un moment de la semaine, en un lieu défini, dans lequel certaines personnes particulières ont des prérogatives spéciales. Même si ce n’est pas volontaire de la part d’Eglises établies, c’est néanmoins la perception qui en est faite. Il y a donc là une invitation à oser vivre une vie spirituelle intégrée à tous les aspects de la vie, où l’Eglise advient partout où l’Esprit de Dieu se manifeste.


Conclusion : Eglise[s] émergente[s] au singulier ou au pluriel

 

Je conclus cet état des lieux avec un clin d’œil sur la grammaire de l’Eglise. Comme dans toute grammaire, il y a des règles immuables, il y a des conjugaisons, il y a des exceptions, il y a recherche d’une harmonie entre sujet, verbe et complément, etc. Si nous sommes sujets de l’Eglise, le Christ en est le verbe ! Mais la phrase ne serait pas complète si elle n’avait pour complément d’objet l’étendue du royaume dans ce monde qu’est le nôtre ! Qu’elle soit émergente ou pas, une règle immuable de l’Eglise est que c’est Christ qui la définit : il en est la tête, le fondement, le lien vivant. Cela n’empêche pas l’Eglise d’être conjuguée différemment en fonction des temps : il est donc légitime que l’Eglise du passé diffère de l’Eglise d’aujourd’hui, mais aussi de celle de demain. La racine est la même, mais les terminaisons varient, et tant mieux ! Enfin, faut-il savoir s’il convient de conjuguer Eglise[s] émergente[s] au singulier ou au pluriel ?

Parler d’Eglises émergentes au pluriel permet de décrire la diversité des expériences ecclésiales innovantes en respectant leurs différences. Parce que les Eglises émergentes se créent et se développent sous des formes différentes, dans des contextes géographiques et culturels différents, dans le cadre ou hors du cadre de différentes dénominations et sensibilités chrétiennes, le pluriel permet précisément de mettre en avant la pluralité des Eglises émergentes. A l’inverse, parler de l’Eglise émergente au singulier tend à mettre en avant les liens et les caractéristiques communes qui existent entre les différentes communautés émergentes. Il y aurait donc l’Eglise émergente, se déclinant en une multiplicité de communautés ecclésiales. Choisir le singulier, c’est mettre en avant que l’Eglise est une, que quelles que soient ses formes et les structures que les différents groupes ecclésiaux peuvent se donner, l’Eglise est d’abord l’Eglise du Christ, une et indivisible. En regardant une bibliographie sur le sujet, on se rend compte que l’utilisation du pluriel et du singulier cohabitent, et que si elle est parfois et pour certains porteuse de sens, il est difficile de discerner un vrai clivage. Cette ambigüité peut être vue comme une richesse porteuse de sens pourvu d’en être conscient. Je ne veux donc pas trancher, car finalement je crois que les Eglises émergentes [au pluriel] sont comme des aiguillons avant-gardistes de l’émergence de l’Eglise [au singulier] dans ce monde nouveau qu’est le nôtre ! »

Gabriel Monet


NOTES.

[1] Millard Erickson, The Postmodern World. Discerning the Times and the Spirit of our Age, Wheaton, Crossway Books, 2002, p. 12.

[2] Stanley Grenz, A Primer on Postmodernism, Grand Rapids, Eerdmans, 1996, p. 161-174.

[3] Stanley Hauerwas, After Christendom?  How the Church is to Behave if Freedom, Justice, and a Christian Nation are Bad Ideas, Nashville, Abingdon, 1999, p. 8.

[4] Stuart Murray, Post-Christendom. Church and Mission in a Strange New World, Carlisle, Paternoster, 2004, p. 19.

[5] Ibid., p. 8.

[6] Ibid., p. 10.

[7] Michel Benoit, « Post-chrétienté : un espoir ? », [en ligne], disponible sur <www.michelbenoit17.over-blog.com/ article-27964345.html> [consulté le 17 octobre 2009].

[8] Dan Kimball, They Like Jesus but not the Church. Insights from Emerging Generations, Grand Rapids, Zondervan, 2009.

[9] Luc Ferry, Marcel Gauchet, Le religieux après la religion, Paris, Grasset, 2004.

[10] André Comte-Sponville, L’esprit de l’athéisme. Introduction à une spiritualité sans Dieu, Paris, Albin Michel, 2006. Voir à ce propos : Alain Houziaux [éd.], Peut-il y avoir une spiritualité sans Dieu ?, Paris, Editions de l’Atelier, 2006.

[11] Grace Davie, Europe: the Exceptional Case. Parameters of Faith in the Modern World, London, Darton, Longman and Todd, 2002.

[12] Danièle Hervieu-Léger, Le pèlerin et le converti. La religion en mouvement, Paris, Flammarion, 1999.

[13] Frédéric de Coninck, « Les Eglises face au défi d’une recherche spirituelle fluctuante », [en ligne], disponible sur <www.temoins.com/reflexions/les-eglises-face-au-defi-d-une-recherche-spirituelle-fluctuante.html> [consulté le 25 juin 2011].

[14] Nicholas Carr, The Big Switch. Rewiring the World, From Edison to Google, Londres/New York, Norton & Company, 2008.

[15] Henri Bacher, « Oralité électronique et Eglises émergentes », <http://www.temoins.com/article.php?rubrique=recherche&id=189>. [Consulté le 12 septembre 2008].

[16] Gérard Delteil, Paul Keller, L’Église disséminée. Itinérance et enracinement, Paris, Cerf, 1995, p. 7-8.

[17] Brian McLaren, Reinventing Your Church, Grand Rapids, Zondervan, 1998, p. 13-14.

[18] Scot McKnight, « Five Streams of the Emerging Church. Key Elements of the Most Controversial and Misunderstood Movement in the Church Today », Christianity Today 51 [2007/2], p. 34-39.

[19] Jean Hassenforder, « Le courant de l’Eglise émergente », Construire ensemble [mars 2007], p. 8-10.

[20] Bruce Sanguin, The Emerging Church. A Model for Change and a Map for Renewal, Kelowna, CopperHouse, 2008.

[21] Brian McLaren, « Conversations », Missiology 33 [2005/3], p. 341-343 ; Donald Carson, Becoming conversant with the emerging church. Understanding a movement and its implications, Grand Rapids, Zondervan, 2005.

[22] Michael Moynagh, Emergingchurch.intro, London, Monarch Books, 2004 ; Dan Kimball, The Emerging Church. Vintage Christianity for New Generations, Grand Rapids, Zondervan, 2003.

[23] Pete Ward, Liquid church. A Bold Vision of How to Be a God’s People in Worship and Mission, a Flexible, Fluid Way of Being Church, Peabody/Carlisle, Hendrickson Publishers/Paternoster Press, 2002.

[24] Neil Cole, Organic Church. Growing Faith Where Life Happens, San Francisco, Jossey-Bass, 2005 ; Bob Whitesel, Inside the OrganicCchurch. Learning from 12 Emerging Congregations, Nashville, Abingdon Press, 2006.

[25] Littéralement : « des expressions fraîches de l’Eglise ». C’est le cas des nouvelles formes d’Eglise encouragées par les Eglises anglicanes et méthodistes en Grande Bretagne. Rowan Williams [éd.], Mission-shaped church. Church Planting and Fresh Expressions of Church in a Changing Context, A Report from a Working Group of the Church of England’s Mission and Public Affairs Council, London, Church House Publishing, 2004 ; Ian Mosby, Emerging and Fresh Expressions of Church. How are they Authentically Church and Anglican?, Westminster, Moot Community Publishing, 2007.

[26] Eddie Gibbs, Ryan Bolger, Emerging churches. Creating Christian Community in Postmodern Cultures, Grand Rapids, Baker Publishing Group, 2006, p. 44.

[27] Ibid., p. 28.

[28] Ce terme d’Eglise « missionnelle », qui est un néologisme, évoque un concept important pour les Eglises émergentes. Il est précisé ci-après.

[29] Brian McLaughlin, « The Ecclesiology of the Emerging Church Movement », Reformed Review 61 [2008/3], p. 102.

[30] Henk De Roest, « Ecclesiologies at the Margins », in : Gerard Mannion, Lewis Mudge [éd.], The Routledge Companion to the Christian Church, New York, Routledge, 2008, p. 261.

[31] Bruce Sanguin, op. cit., 23.

[32] Jonny Baker est un des pionniers et promoteurs de l’Eglise émergente en Grande Bretagne. Voir son blog www.jonnybaker.blogs.com. Je cite ici son interview évoquée par Eddie Gibbs et Ryan Bolger, op. cit. p. 41.

[33], Westminster Theological Seminary, [en ligne], disponible sur <http://www.vanguard church.com/ mck_ec.pdf> [consulté le 03 novembre 2009], p. 3.

[34] Ibid., p. 4.

[35] Mark Driscoll, Confessions of a Reformission Rev. Hard Lessons from an Emerging Missional Church, Grand rapids, Zondervan, 2006.

[36] En Grande-Bretagne, tout en reconnaissant son lien avec le courant de l’Eglise émergente, celui-ci s’est développé sous le nom de Fresh Expression of Church. Nous évoquerons plus en détail l’impact du rapport Mission Shaped Church et le développement de ces nouvelles formes d’Eglise en Grande-Bretagne dans les chapitres à venir.

[37] Rowan Williams, « foreword », in : Mission-shaped church. Church planting and fresh expressions of church in a changing context, A report from a working group of the church of England’s mission and public affairs council, London, Church House, 2004, p. vii.

[38] www.cathlimergent.ning.com

[39] www.luthermergent.ning.com

[40] www.anglimergent.ning.com

[41] www.presbymergent.org

[42] www.baptimergent.ning.com

[43] www.agmergent.wordpress.com

[44] www.convergentfriends.org

[45] www.emergingumc.blogspot.com

[46] Cela ne se fait évidemment pas sans l’accord du propriétaire ou de celui ou celle qui tient l’établissement public. Il arrive souvent qu’une salle particulière, ou un étage, soit réservé pour la rencontre ecclésiale.

[47] La Maison d’Eglise de la Défense, dont l’équipe d’animation pastorale est dirigée par le Père Michel Anglarès va tout à fait dans ce sens. « La Maison d’Eglise fait partie de l’Eglise catholique et a reçu sa mission de l’évêque de Nanterre. Elle se veut une présence chrétienne et œcuménique au milieu du site de la Défense en se préoccupant prioritairement de ceux qui y travaillent. En cela elle se distingue tout à fait d’une paroisse. Nous ne cherchons pas à faire du prosélytisme mais à être un lieu d’accueil et de rencontre pour tous, à commencer par les plus éprouvés, un temps de respiration pour ceux qui en manquent à cause du rythme de la vie quotidienne, un moment de réflexion pour ceux qui cherchent à mettre l’homme au centre de l’entreprise et de la vie sociale, un espace où les événements de la vie puissent être relus à la lumière de l’Evangile, un témoin pour proposer la foi chrétienne et la célébrer avec ceux qui sont en quête de sens et de vérité » [cf. www.catholiques.aladefense.cef.fr].

[48] Voir par exemple : Pierre Goudreault, Faire Église autrement, Montréal, Novalis, 2006 ; Rad Zdero, The Global House Church Movement, Pasadena, William Carey, 2004 ; www.eglises-maisons.com.

[49] Neil Cole, Organic church. Growing Faith Where Life Happens, San Francisco, Jossey-Bass, 2005.

[50] Voir www.simplechurch.com ou Daniel Schaerer, L’Eglise en toute simplicité, Saint-Paul Trois Châteaux, Schaerer, 2008.

[51] « Les cours ou parcours Alpha sont des repas pour échanger sur Dieu et sur les questions du sens de la vie. En une série de repas, le parcours Alpha est une opportunité de découvrir ou redécouvrir les bases de la foi chrétienne » [cf. www.parcoursalpha.fr ; Marc de Leyritz, Devine qui vient dîner ce soir ? Découvrir Jésus-Christ avec le parcours Alpha, Paris, Presses de la Rennaissance, 2007]. Les cours Alpha qui présentent les « bases de la foi chrétienne » sont utilisés et parfois vécus de manière interconfessionnelle. Si l’origine est anglaise et anglicane [Charles Marnham puis Nicky Gumbel], Alpha est aujourd’hui présent dans quelques 165 pays et utilisé par de très nombreuses confessions. En France c’est l’Eglise catholique qui est la plus active à le mettre en œuvre.

[52] Des exemples d’Eglise post-Alpha sont donnés dans Michael Moynagh, op. cit., p. 114 et dans Rowan Williams [éd.], Mission-shaped church, op. cit., p. 155.

[53] Voir plusieurs exemples donnés par Jane Hinton, Changing Churches. Building Bridges in Local Mission, London, CTBI, 2002, p. 25-27, 45-47, 72-79. Ann Morisy souligne que de telles communautés peuvent s’essouffler à cause de l’énergie que demande la perpétuation de tels projets, que l’augmentation de la fréquentation des activités spirituelles n’est pas toujours évidente, et que si l’impact est souvent positif et apprécié, il peut parfois donner l’impression que ce n’est pas un signe de dynamisme de l’Eglise mais au contraire la preuve que l’Eglise est en situation d’échec par rapport à sa mission originelle [Ann Morisy, Journeying Out. A New Approach to Christian Mission, London, Morehouse, 2004, p. 185.

[54] Il est clair que de nombreuses Eglises établies sont engagées dans de telles activités. Parler d’Eglises émergentes n’est alors légitime que si le ou les projets en question deviennent une manière d’être Eglise, ou sont essentiels à la raison d’être de la communauté.

[55] Il est clair que ces nouvelles communautés monastiques incluent la plupart du temps une réflexion liturgique très poussée et à ce titre aurait pu être intégrées dans la catégorie des Eglises émergentes centrées sur l’innovation liturgique. Mais la dimension communautaire étant souvent mise en avant, il nous a semblé plus cohérent de les intégrer ici.

[56] L’expression culte alternatif est la traduction de alternative worship. Il est clair que ce n’est pas forcément la traduction la plus heureuse même si c’est la plus proche de l’original. Ce dernier élément a contribué à notre choix de garder cette expression, mais surtout, dans les milieux émergents francophones, l’évocation des cultes alternatifs est largement reprise et utilisée, et est même devenue quelque chose de commun dans le langage.

[57] Jonny Baker, « Ritual as Strategic Practice », in : Pete Ward [éd.], The Rite Stuff. Ritual in Contemporary Christian Worship and Mission, Oxford, Bible Reading Fellowship, 2004, p. 85-95.

[58] Il est clair que nous proposons ici en synthèse les lignes directrices majeures des Eglises émergentes en ayant conscience que la description ne concerne pas systématiquement toutes les Eglises du courant émergent, ou inversement que toutes les Eglises émergentes n’ont pas systématiquement l’intégralité de ces caractéristiques. Plusieurs tentatives de description des Eglises émergentes ou de certains aspects des Eglises émergentes existent parmi lesquels on peut mentionner Eddie Gibbs et Ryan Bolger qui ont identifié trois pratiques communes à toutes les Eglises émergentes et six de plus qui découlent des trois premières [Emerging Churches, op. cit., p. 43-45]. Ed Stedtzer liste dix caractéristiques des « Eglises postmodernes à succès » [Planting New Churches in a Postmodern Age, Nashville, Broadman & Holman, 2003, p. 137]. Dan Kimball met en évidence douze différences entre les cultes dans les Eglises traditionnelles et les cultes dans les Eglises émergentes [The Emerging Church, op. cit., p. 185]. Leonard Sweet évoque quatre traits distinctifs des Eglises émergentes [Postmodern Pilgrims. First Century Passion for the Twenty-first Century World, Nashville, Broadman & Holman, 2000]. Aaron Flores utilise douze critères pour identifier les Eglises émergentes [An Exploration of the Emerging Church in the United States. The Missiological Intent and Potential Implications for the Future, M.A. Thesis, Vanguard University of Southern California, 2005, p. 41-42]. Jim Wilson distingue sept pivots dans le ministère auprès des post-seekers [Future Church. Ministry in a Post-Seeker Age, Nashville, Broadman & Holman, 2004].

[59] Cité par Eddie Gibbs et Ryan Bolger, op. cit., p. 47. Voir aussi Jonathan Campbell, The Way of Jesus. A Journey of Freedom for Pilgrims and Wanderers, San Francisco, Jossey-Bass, 2005.

[60] Lesslie Newbigin, The Gospel in a Pluralist Society, Grand Rapids, Eerdmans, 1989, p. 144.

[61] Michael Frost, Alan Hirsch, The Shaping of Things to Come. Innovation and Mission for the 21st Century Church, Peabody, Hendrickson, 2003, p. 41-42.

[62] Karen Ward, « The Emerging Church and Communal Theology », in : Robert Webber [éd.], Listening to the Beliefs of Emerging Churches. Five Perspectives, Grand Rapids, Zondervan, 2007, p. 179.

[63] Leonard Sweet, Brian McLaren, Jerry Haselmayer, A is for Abductive. The Language of the Emerging Church, Grand Rapids, Zondervan, 2003, p. 74.

[64] Psaume 24.1.

[65] Jean Hassenforder, « Face à une chute libre, un début de redressement. La pratique dominicale en Grande-Bretagne », [en ligne], disponible sur <www.temoins.com/enqu-tes/face-a-une-chute-libre-un-debut-de-redressement.-la-pratique-dominicale-en-grande-bretagne.html > [consulté le 10 juin 2010]. Jean Hassenforder s’appuie notamment sur Peter Brierley, Pulling Out of the Nose Dive. A Contemporary Picture of Churchgoing : What the 2005 English Church Census Reveals, London, Christian Research, 2006. Le titre : « Pulling out of the nose dive » est emprunté au vocabulaire aéronautique et pourrait se traduire : En train de sortir de la descente en piqué. Après avoir, à de nombreuses reprises, sonné l’alarme, Peter Brierley constate une amélioration de la conjoncture.

[66] Esaïe 54.2.

[67] Le mot célébration est à ce titre interpellant. Les célébrations religieuses chrétiennes sont-elles toujours de l’ordre de la célébration ?

Mis à jour ( Lundi, 09 Janvier 2012 18:15 )

 

Eglise émergente et évolution culturelle. Jean Hassenforder

Eglise émergente et évolution culturelle. Jean Hassenforder

Gabriel Monet vient de nous présenter le courant de l’Eglise émergente dans le monde d’aujourd’hui. Et il a commencé par situer le développement de l’Eglise émergente dans le contexte d’une culture émergente. Je voudrais poursuivre ici cette analyse.  On peut envisager le changement culturel actuel dans des termes différents, mais complémentaires : post-chrétienté dans le long terme, post moderne ou ultra moderne dans le court terme. Mais, comme le remarque Michel Serres, nous sommes en présence d’une mutation inégalée. Une société, une culture nouvelle est en train d’apparaître, en train d’émerger. L’apparition d’une Eglise émergente accompagne ce phénomène. Nous voulons apporter ici une approche complémentaire qui nous permet de comprendre très concrètement les modalités de l’évolution en cours. Pour cela, nous utilisons une grille de lecture en terme de repérage des sous cultures  présente dans cette évolution. GMMM

Le sociologue américain Paul Ray vient de publier en 2008 les résultats d’une nouvelle enquête sur la répartition et l’évolution des sous cultures aux Etats-Unis (1) ** Lire le chapitre en .pdf **. La représentation de ces sous cultures est établie en terme de configurations de valeurs et de conceptions du monde. Valeurs et conceptions du monde orientent les choix et les comportements des personnes. Au cours des vingt dernières années, une transformation majeure de l’influence relative de ces sous cultures s’est opérée. Paul Ray montre également qu’une évolution analogue est intervenue dans l’ensemble des pays occidentaux.

Paul Ray distingue trois sous cultures : traditionnelle, moderne, transmoderne. Cette dernière correspond au groupe de ce qu’on a appelé les « créatifs culturels » où les valeurs écologiques associées aux valeurs psychologiques et spirituelles influencent les comportements.

La culture traditionnelle remonte au XIXè siècle, associe valeurs conservatrices et valeurs religieuses, et elle est influente dans les milieux ruraux. Cette sous culture était adoptée par 50% des américains dans les années 50. Il y a eu depuis une chute considérable puisqu’elle correspond aujourd’hui à 25% seulement de la population. Et encore, certains groupes commencent à s’en détacher. La base de la droite religieuse se réduit ainsi constamment.

Répandue dans les grandes villes et les grandes organisations, la culture moderne est associée à la réussite matérielle et à  la consommation. En 2000, elle couvre environ la moitié de la population américaine. Elle a commencé à reculer et touche aujourd’hui 40% des américains.

Le fait nouveau, le fait majeur est donc la montée ininterrompue de la culture des « créatifs culturels » au cours des 20 dernières années. Cette culture associe conscience écologique et de l’unité planétaire, attention aux conditions de vie des femmes et des enfants et plus généralement à l’éducation et à la santé, désir de reconstruire un tissu communautaire, conscience sociale, et un ensemble de valeurs : altruisme, réalisation de soi, développement personnel et spiritualité.

En 1950, cette culture transmoderne était pratiquement inexistante ; En 1999, elle rassemble 26% de la population, mais en 2008, elle en atteint 35%, sans compter un groupe de 10% qui évolue dans ce sens, car cette culture recompose également des traits cultuels appartenant aux autres cultures. La croissance annuelle est considérable de l’ordre de 3%.

Or cette évolution, on pourrait dire : cette révolution silencieuse ne se limite pas aux Etats-Unis. Un ensemble d’enquêtes montre que la culture transmoderne atteint environ 35% de la population dans les pays occidentaux. En France, nous disposons d’une enquête sur cette sous culture publiée en 2007. Nous en avons rendu compte (2) ** Lire l'article sur ce site **. On comptait à l’époque deux groupes voisins : les créatifs culturels (17%) et les altercréatifs (21%).

Par ailleurs, depuis 1981, une enquête internationale sur les valeurs (World values survey) est régulièrement réalisée à partir des Etats-Unis  dans le monde entier (3) ** Lire l'article sur ce site  ** . On y on constate des tendances analogues : déclin des valeurs traditionnelles, développement des valeurs d’expression et de réalisation personnelle (self expression). Ronald Inglehart, initiateur de cette recherche, met l’accent sur le développement d’une culture « postmatérialiste ». On peut voir sur une carte la répartition des différents pays. La France et la Belgique n’y sont pas loin des pays protestants de l’Europe du nord.. Elles participent donc elles aussi à cette évolution des mentalités.

La conjoncture économique joue un rôle à court terme. Les crises entraînent des replis conservateurs, mais à long terme, l’orientation va dans le sens indiqué.

A partir de ces données, on peut émettre un ensemble de propositions.

Première proposition. Les sociologues mettent aujourd’hui l’accent  sur de nouvelles manières de vivre et de sentir dans le domaine religieux : autonomie croyante  (Danièle Hervieu Léger), age de l’expérience et non plus de la croyance (Harvey Cox) (4)** Lire l'article sur ce site  ** , l’authenticité comme valeur (Charles Taylor) (5). Plus précisément, la nouvelle culture des créatifs culturels manifeste une transformation profonde des mentalités. Comment cette nouvelle culture, cette culture émergente est-elle accueillie dans les églises ? Paul Ray fait remarquer que des médias, dominés par la culture moderne, font peu de place à la culture des créatifs culturels. On peut émettre l’hypothèse que les églises sont très en retard dans la reconnaissance pratique de cette culture : dimension écologique et holistique, valeur de l’expérience, importance des rôles féminins etc.. L’Eglise émergente peut être considérée, entre autres et pour une part, comme une esquisse de réponse. On trouve en 2003 un   article en ce sens (Vermeulen) sur le site « emergingchurchinfo » (6) ** Lire l'article sur ce site  **.

Deuxième proposition. La culture émergente est encore minoritaire. Si l’Eglise émergente lui correspond, il est naturel qu’elle soit aussi minoritaire. Chaque culture requiert une réponse spécifique. Mais on peut noter également que la culture émergente se répand rapidement. Ainsi les églises seraient  bien avisées de tenir compte non seulement de la situation actuelle, mais de la prospective.

Troisième proposition. La culture émergente est internationale. Paul Ray écrit : « Les valeurs et les visions du monde émergentes convergent pour créer une culture planétaire transmoderne ». Certes la France a ses caractéristiques propres. En fonction de son histoire, on peut observer les traces d’un rationalisme de combat. Encore aujourd’hui, cet héritage réduit la place de la spiritualité dans la mouvance transmoderne. Cependant, quelque soit la spécificité française (7) ** Lire l'article sur ce site  ** , de nombreux exemples montrent que la France participe néanmoins aux évolutions culturelles du monde d’aujourd’hui. Ainsi il nous semble que le retard considérable de l’Eglise émergente en France ne peut être attribué en majeure partie à l’absence d’une sensibilité correspondante. La responsabilité de ce retard tient donc pour une large part à la fois aux attitudes institutionnelles, mais aussi à la culture des milieux religieux.

Quatrième proposition. La prise en compte de la culture émergente ne requiert pas seulement une nouvelle organisation de l’église, une nouvelle ecclésiologie.La nouvelle culture rompt  avec la culture patriarcale qui a dominé pendant des siècles jusqu’à maintenant. Elle rompt aussi avec la culture de la puissance qui s’est installée depuis plusieurs siècles. La nouvelle culture universaliste, holistique, relationnelle, participative requiert des avancées théologiques profondes comme celle, par exemple, que je trouve chez Jürgen Moltmann ** Voir le blog **.

Dans cette perspective, cette journée ne peut se contenter d’une réflexion sur les pratiques. Elle est appelée à s’inscrire dans une prise de conscience de cette grande mutation dans laquelle nous sommes engagés et qui appelle de notre part un regard  nouveau. Un regard éclairé par l’Esprit de Dieu à l’œuvre dans cette mutation, un Esprit qui nous précède et nous appelle en mission.

Jean Hassenforder

 

Notes

(1) The potential for a new changing culture in the US. Report on the American values survey by Paul H Ray. Chapter 2 The cultural creatives

(2) « Les créatifs culturels. Un courant émergent dans la société française »

(3) Ces enquêtes sont rapportées sur un site : World values survey. The world most comprehensive investigation of political and sociological change ** Voir ce site ** Cette recherche, initiée par Ronald Inglehart, met en évidence une transformation de la culture dont les importantes incidences sont commentées par Jérémie Rifkin dans son livre traduit en français sous le titre : « une nouvelle conscience pour un monde en crise ». Voir sur ce site : « Vers une civilisation de l’empathie. A propos du livre de Jérémie Rifkin. Apports, questionnements et enjeux ».

(4) Cox (Harvey). The future of faith. Harper one, 2009.  « Quel horizon pour la foi chrétienne ? « The future of faith » par Harvey Cox »

(5) Taylor (Charles). L’âge séculier. Seuil, 2007

(6) « Une nouvelle culture est à accueillir » 

(7) Sur ce site : « Une perspective comparative sur l’Eglise émergente. La Grande-Bretagne en mouvement. La France en attente ».

Mis à jour ( Lundi, 09 Janvier 2012 18:15 )

L’Eglise émergente, quelle mise en œuvre ? Gabriel Monet-3-

« Le lieu le plus sûr pour un bateau est le port. Mais il n’a pas été fait pour cela ». Appliqué à l’Eglise on pourrait traduire cette maxime en disant qu’il est urgent de ne rien faire, car c’est plus sécurisant ; pourtant l’Eglise a vocation à être un corps vivant, un mouvement de disciples en marche. D’où la nécessité de faire émerger un Eglise fidèle, tant à Christ et aux Ecritures, qu’à son lieu et son temps. Le Christ lui-même encourage à la nouveauté quand il affirme : « On ne met pas du vin nouveau dans de vieilles outres » [1]; il était donc prévu que pour accueillir le vin nouveau, de nouvelles outres soient utilisées. En d’autres termes, pour Jésus il est normal qu’il y ait renouvellement tant du contenu que tu contenant. Appliqué à l’Eglise, il est positif et important que de nouveaux croyants se joignent à une communauté ecclésiale, mais tout aussi cohérent que la manière de vivre l’Eglise évolue et se renouvelle. Par ailleurs, Jésus ne veut pas des outres neuves pour la seule convenance de la nouveauté. C’est vraiment pour atteindre des objectifs précis que Jésus envisage cette nouveauté. Enfin, ce qui est intéressant dans l’approche de Jésus c’est que la nouveauté ne se fait pas au détriment de ce qui est ancien. Il est bien que les vieilles outres soient là pour le vieux vin, comme il est normal qu’il y en ait des neuves pour le vin nouveau. Il n’y a donc pas de condamnation ni de jugement à propos de ce qui est existant, qui est légitime et à continuer. Ce sont là quelques éléments importants à garder à l’esprit alors que nous voulons envisager les modalités de mise en œuvre de l’Eglise émergente. GMMM

Mais que veut dire « mettre en œuvre » l’Eglise émergente ? Peut-on décréter cela ? Et qu’attend-on exactement ? L’Eglise émergente étant une notion finalement assez mouvante, aux frontières flexibles, et avec une telle variété que cette seule question peut faire débat. Pour les uns, il s’agira de faire exister de nouvelles formes d’Eglises à l’intérieur d’un mouvement confessionnel. Pour d’autres, il s’agira de créer de nouvelles communautés ecclésiales en dehors de toute dénomination. Pour certains, l’objectif sera de faire évoluer voire de faire changer radicalement des églises existantes. Pour d’autres encore, l’intention sera moins opérationnelle mais plus centrée sur l’importance de développer une conversation émergente, ou de faire exister un réseau entre ceux qui sont déjà engagés. C’est en gardant à l’esprit l’ensemble de ces potentialités et sans forcément trancher, que je veux réfléchir aux enjeux d’une mise en œuvre en lien avec l’Eglise émergente. Je le ferai en trois temps, d’abord en m’arrêtant sur une étude de cas, en l’occurrence le mouvement émergent Fresh expression de l’Eglise en Grande Bretagne, en évoquant notamment la notion d’économie mixte qui en est issue. J’interrogerai ensuite la situation française ; avant de proposer quelques thèses pour le développement de l’Eglise émergente.


Une étude de cas, la Grande Bretagne et son économie mixte

 

En contexte britannique, depuis plus d’une dizaine d’années, un nombre impressionnant de nouvelles formes d’Eglises ont vu le jour. Observer la manière dont cela s’est opéré peut sans aucun doute être significatif et instructif. Petit retour donc sur quelques jalons et quelques éléments clés de cet essor.

En février 2004, l’Eglise d’Angleterre a adopté et publié un document intitulé Mission Shaped Church [2]. Celui-ci décrit un nombre croissant de façons nouvelles ou différentes d’être Eglise [3] dans une culture en évolution ; il examine les raisons de cette évolution et il ouvre la porte dans une démarche prospective à ce qui pourrait se développer à l’avenir en encourageant les initiatives. Mais ce qu’il importe de souligner c’est que ce rapport ne s’est pas construit dans une dynamique du haut vers le bas, de la hiérarchie qui dirait quoi faire à la base. En effet, s’est vraiment développé une « approche ‘par le bas’ [qui] est le fruit d’une méthodologie de travail contextuelle : trois ans de réflexion, mais aussi trois ans d’écoute et d’observation »  [4]. Comme l’a affirmé l’évêque Graham Gray, le président du groupe de travail : « Nous n’avons pas cherché à écrire un rapport pour dire à l’Eglise d’Angleterre ce qu’il fallait faire, mais pour lui dire ce qu’elle était déjà en train de faire, ainsi que pour indiquer ce qui était possible »  [5]. On peut d’ores et déjà noter deux éléments essentiels ici qui sont la reconnaissance que l’initiative vient des praticiens, vient de la base, vient des Eglises qui expérimentent de nouvelles manières d’être, vient de pasteurs et de laïcs qui osent essayer de nouvelles choses ; mais il faut aussi noter la prise en considération et la valorisation de cela par les autorités ecclésiales ! Dans ce sens, il n’est pas inintéressant de noter que l’Eglise d’Angleterre a saisi les enjeux liés aux ministères en lien avec l’émergence de nouvelles Eglises, et c’est la raison pour laquelle ont été définies en 2006 un ensemble de directives à propos de « ministères pionniers ordonnés » reconnaissant ainsi que des pasteurs puissent consacrer leur ministère à la mise en place de nouvelles expressions d’Eglise. Plus encore, en 2007 il a été fait de même pour les laïcs avec l’adoption de directives concernant la reconnaissance, la formation et le soutien de ministères pionniers laïcs.

Il n’est pas anodin que le rapport Mission Shaped Chruch ait reçu un écho très favorable et qu’il ait dû être réimprimé six fois en quelques mois après sa sortie en 2004. Il a débouché sur une initiative de la part de l’archevêque de Cantorbery Rowan Williams, chef de l’Eglise anglicane, qui a fixé comme objectif de travailler à encourager de nouvelles expressions d’Eglise [6]. Or il a, pour ce faire, utilisé l’expression : « une Eglise d’économie mixte » souhaitant que cohabitent les Eglises « héritées » (inherited) et les « nouvelles expressions » d’Eglise (fresh expression). Or cette formulation et le concept qu’elle véhicule ont focalisé beaucoup d’intérêts, et de très nombreuses références sont faites à cette « économie mixte ». Elle a du reste été discutée et combattue de part et d’autre. Certains émergents l’ont critiquée pensant qu’une telle économie mixte allait finalement contribuer à l’intégration des nouvelles formes d’Eglises dans l’institution. De l’autre côté, le concept a été critiqué à cause du fait que cela suggère que l’énergie se trouve du côté des nouvelles expressions et tend à dévaloriser les Eglises héritées. Ceci étant, la réalité est en marche et les résultats suivent : des centaines de nouvelles expressions d’Eglise ont vu le jour et ont revitalisé l’Eglise d’Angleterre.

L’économie mixte n’est pas simplement un slogan mais une réalité qui marche [7] ; en tous cas en Grande Bretagne. Et même si cela implique une forme de « desserrement des structures », celle-ci est « prudente » et progressive [8]. D’ailleurs, c’est une économie mixte qui encourage la variété et non la compétition .[9] Michael Moynagh [10] défend même le concept d’économie mixte en lui donnant une base théologique. S’appuyant les travaux de Ray Anderson [11], il montre que les Eglises de Jérusalem et d’Antioche modélisent deux manières d’être Eglise qui peuvent correspondre aux réalités d’aujourd’hui entre les Eglises historiques et émergentes. Les deux Eglises de Jérusalem et d’Antioche étaient des Eglises vivantes, en croissance et engagées dans la mission même si leurs visions respectives étaient différentes, jusque dans certaines conceptions théologiques. Pourtant ces Eglises étaient respectueuses l’une de l’autre et ont vécu un soutien mutuel. Si l’Eglise de Jérusalem a été centrale pendant un temps, celle d’Antioche l’est devenue ensuite ; avant que ce ne soit plus tard celle d’Ephèse et ainsi de suite. « Il apparaît donc que cette dynamique d’allers-et-venues dans le livre des Actes contribue à faire émerger de nouveaux centres. On trouve donc là une base pour une économie mixte. Dans le cas de Jérusalem et d’Antioche, une Eglise plus traditionnelle et une nouvelle expression d’Eglise se sont affirmées l’une et l’autre, se sont complétées et se sont reconnues comme étant une en Christ. Par moment, elles ont aussi été en profond désaccord. Ne serait-ce pas cette combinaison de soutien mutuel et de désaccord périodique qui pourrait caractériser une économie mixte aujourd’hui ? »  [12]. Comme le dit Steven Croft qui associe l’épisode biblique de la pêche miraculeuse initiée par Jésus aux nouvelles expressions d’Eglises qui jettent leurs filets à des endroits inattendus : « L’Eglise entend de diverses manières l’appel de Jésus à avancer encore une fois en pleine eau pour jeter les filets. Les expressions nouvelles d’Eglise sont l’illustration même de ce qui se produit lorsque nous entendons cet appel et que nous y répondons »  [13].

A propos de la Grande Bretagne, Jonny Baker est conscient du cas particulier et du privilège de la manière dont l’Eglise émergente se développe dans une relative harmonie vis-à-vis des institutions ecclésiales. Il affirme : « Un coup d’œil dans d’autres contextes occidentaux où l’Eglise émergente se développe est un rappel du cas unique qu’est la situation britannique. Il y a une polarité bien plus grande aux Etats-Unis entre les "Emergents" et les dénominations principales par exemple, et de la frustration chez ceux qui essayent de promouvoir la conversation émergente dans des contextes ecclésiaux plus larges. En Australie, le ton anti-institutionnel d’Alan Hirsch et de Michael Frost n’a pas rendu les choses faciles pour ceux qui désiraient s’engager à l’intérieur de leur dénomination »  [14]. Et qu’en est-il de la France ?

 


 

La situation française

Pour envisager la situation française, on peut d’abord se demander si la conversation émergente s’y déploie et si le courant de l’Eglise émergente s’y développe. Or la réponse est clairement mitigée. Oui, il y a bien des choses qui existent, des Eglises qui bougent, des gens qui s’engagent, des initiatives qui voient le jour. Non, on ne peut pas dire qu’un véritable courant soit établi, qu’un réseau soit en place, qu’une dynamique soit à l’œuvre. Si elle n’est donc pas inexistante en France, la conversation émergente est restée et reste relativement embryonnaire en comparaison avec d’autres. Un de ses moteurs principaux est l’association interconfessionnelle Témoins [15] qui observe mais aussi encourage le mouvement de l’Eglise émergente. Il est par ailleurs intéressant de mentionner que parmi les moteurs de l’Eglise émergente de l’Europe francophone, ce sont parfois nos voisins belges et suisses qui alimentent la conversation émergente. C’est le cas de Matthias Radloff avec son blog intitulé Eglise de demain [16] et Henri Bacher avec son site Logoscom [17] du côté suisse, alors qu’Eric Zander [18] donne une tonalité belge. Au niveau des publications, Jean Hassenforder est prolixe sur le sujet et a écrit de nombreux articles sur l’Eglise émergente [19]. David Brown a aussi apporté sa part au débat [20]. Enfin, il faut signaler la traduction de trois livres anglophones : le premier de l’anglais Michael Moynagh en 2003 [21]; le deuxième de l’américain Brian McLaren en 2006 [22], tous deux en faveur de l’Eglise émergente. Ce dernier a suscité de vifs débats contribuant d’une certaine manière à la conversation francophone sur l’Eglise émergente, même si cela relate autant les élans que les freins qu’elle suscite [23]. D’ailleurs, la troisième traduction, qui est une initiative québécoise, est de Donald Carson, en 2008 ; un livre qui est nettement plus prudent et même critique vis-à-vis de l’Eglise émergente, ou en tous cas d’une frange de l’Eglise émergente [24]. Enfin, la thèse de doctorat de la présidente des Réseaux du Parvis, Cécile Lerebours Entremont, est une contribution importante à la conversation émergente francophone [25].

En lien, non plus seulement avec la conversation émergente mais avec les réalités du terrain, il importe justement de mentionner l’impact et l’apport des Réseaux du Parvis [26] qui rassemblent entre sept et dix mille chrétiens, principalement catholiques mais aussi protestants et unitariens, réseaux qui se présentent comme un courant de l’Eglise émergente :
« Comme dans d’autres courants de l’Eglise émergente, les associations du Parvis se constituent à partir d’une préoccupation, d’une motivation ou d’une recherche commune qui les rejoint dans leur quotidien et qui cimente leurs liens. […] Le Parvis est un passage ouvert, entre l’intérieur et le monde extérieur ; c’est un espace de rencontres, de débats, d’innovations. Un lieu de liberté et de créativité ! Sur le Parvis, ça circule, on rencontre encore d’autres groupes d’autres appartenances, croyants ou non. Et enfin, sur le Parvis, on est tous à la même hauteur ! Pas de piédestal, de chaire, de hiérarchie : le réseau est horizontal, souple, ouvert. Les "chercheurs de vérité" à la suite de Jésus qui se rassemblent au Parvis pratiquent une ecclésiologie nouvelle en partageant les diverses manières de concrétiser leurs valeurs communes : la fidélité au message de l’Evangile, la primauté de l’humain et des chemins d’humanisation, la nécessité du dialogue et du débat, la fraternité humaine et la solidarité face à toutes les exclusions, la liberté de recherche spirituelle et théologique »  [27].
C’est probablement ces Réseaux du Parvis qui sont finalement les expériences émergentes les plus structurées en France. Cela ne veut pas dire qu’il n’y ait pas ailleurs des expériences d’Eglises émergentes, mais ce sont soit des initiatives relativement isolées, soit le développement d’expériences assez spécifiques qui s’occupent d’un segment particulier de la nébuleuse émergente. On peut par exemple évoquer les mouvements d’Eglises de maison ou de cellules comme celui du réseau Luc 5 [28].

En synthèse, comme l’a écrit Jean Hassenforder, si certains pays comme la Grande Bretagne sont véritablement en marche, « la France reste en attente »  [29]. Cela est-il inéluctable ou cela peut-il changer ? Pour répondre à cette question, il serait intéressant d’utiliser un outil d’analyse bien connu sous le nom de SWOT [30], qui invite à envisager d’une part les facteurs d’origine externe que sont les menaces et les opportunités, et d’autre part les facteurs d’origine interne en considérant les forces et les faiblesses. Appliqué à la France, on peut donc s’interroger d’une part sur les spécificités françaises qui pourraient représenter soit des menaces ou des obstacles au développement de l’Eglise émergente, soit des atouts ou des opportunités (ce sont donc les facteurs externes). D’autre part, on peut s’interroger sur les forces et les faiblesses des milieux ecclésiaux qui pourraient contribuer à l’émergence de nouvelles formes d’Eglises (ce sont les facteurs internes). Ce n’est qu’une esquisse de cette analyse dont je dessine ici les contours et il conviendrait probablement que ceux qui auraient le désir de s’engager pour la mise en œuvre et le développement de l’Eglise émergente poursuivent cette réflexion en fonction de leur contexte particulier. Voici donc quelques pistes pour alimenter la discussion.

En ce qui concerne les facteurs externes, beaucoup a déjà été dit. Certaines menaces sont réelles parmi lesquelles on peut mentionner : une laïcité radicale ; une forme d’anticléricalisme ; une mentalité relativiste ; un scepticisme vis-à-vis de tout ce qui est religieux ; un esprit de consommation exacerbé, etc. Mais il y a aussi des opportunités réelles : la soif spirituelle de nos contemporains ; la quête de sens ; le besoin de fraternité et de solidarité ; le pragmatisme ambiant ; l’extinction de la chrétienté qui peut permettre à une véritable foi chrétienne de se développer, etc.

En ce qui concerne les facteurs internes, quelles sont les forces et les faiblesses de nos différentes dénominations ? Du point de vue des partisans de l’émergence de nouvelles formes d’Eglises, on peut considérer que dans le catholicisme la structure hiérarchique et le poids de l’institution notamment sont des faiblesses non négligeables. On pourrait aussi ajouter que la vision catholique des ministères est également un frein, et même si des femmes et des laïcs sont dans la réalité du terrain ecclésial des acteurs importants, leur statut n’aide pas. Enfin, certaines positions théologiques, en ce qui concerne l’ecclésiologique en particulier, mais également l’eucharistie, voire même la liturgie, ne sont pas des facteurs facilitants. Néanmoins, l’Eglise catholique n’est pas sans forces pour le développement de mouvements ecclésiaux émergents. On peut évoquer ses ressources humaines importantes qui certes ne tirent pas tous dans le même sens, mais dont un nombre non négligeable de personnes sont authentiquement engagées, y compris pour l’ouverture de l’Eglise. D’une certaine manière, la centralisation de l’Eglise catholique peut aussi se transformer en atout car en voulant garder dans un même cercle ecclésial tout un chacun, finalement cela permet d’avoir un cercle très large. La réalité montre que peuvent coexister des groupes et mouvements très divers à l’intérieur du catholicisme : des groupes intégristes aux Réseaux des Parvis, en passant par une frange charismatique et toutes sortes de communautés variées. Par ailleurs, sans en avoir l’air parfois, l’Eglise catholique a cette faculté de produire ou de reprendre à son compte de nombreuses initiatives. Sa capacité à utiliser des outils comme le cours Alpha en témoigne. Enfin, la nouvelle évangélisation prônée depuis quelques temps ouvre certains champs de possibilités [31].

En protestantisme, la situation est plus variée. A un niveau global, parmi ses faiblesses, on peut mentionner sa petitesse en contexte français, mais aussi sa scissiparité, et donc sa diversité. En même temps, sa vision souvent plus ouverte des ministères, sa souplesse ecclésiologique ou encore la perception moins institutionnalisée qu’en ont nos contemporains représentent des forces potentielles pour le développement de nouvelles expériences ecclésiales innovantes. Mais à l’intérieur du protestantisme les situations sont assez différentes.

Les luthéro-réformés, finalement les plus proches de la situation anglicane, auraient donc pour force leur ouverture théologique [32], leur désir de se réformer sans cesse [33] et une réflexion et un engagement sociétaux forts. Mais parmi les faiblesses, en vue du développement d’Eglises émergentes, on peut mentionner une approche souvent prioritairement rationnelle pas toujours propice à développer un pragmatisme propre au contexte actuel. Il peut aussi éventuellement être évoqué un attachement fort à l’histoire, un manque de créativité et une forme de timidité dans l’engagement missionnel. Toujours est-il que c’est probablement en contexte luthéro-réformé que la possibilité de faire émerger une économie mixte parait la plus adaptée et la plus pertinente.

Côté évangélique, parmi les faiblesses en vue du développement d’Eglises émergentes, on peut mentionner une réelle prudence vis-à-vis de la culture ambiante. Même si les milieux évangéliques manifestent une empathie culturelle dans certains domaines (pragmatisme, musique, utilisation des nouveaux médias, etc.), un fort accent contre-culturel y est développé. Cela est en lien avec un accent identitaire marqué où, en situation de minorité, il est important pour exister de se démarquer justement [34]. Par ailleurs, il est clair que certains fondements doctrinaux ne sont pas forcément en bonne résonnance avec ce qui pourra être considéré comme du relativisme. Enfin, une approche peut-être trop radicale et avec un ton trop libéral a pu catégoriser indûment le courant de l’Eglise émergente comme étant dangereux, ce qui n’a pas aidé au développement d’une conversation émergente encourageant à la proaction, mais plus à la réaction [35]. Les forces des milieux évangéliques sont néanmoins réelles, comme la fluidité, la capacité d’initiative, ou encore un fort accent sur l’évangélisation et la mission. La souplesse organisationnelle, dont témoigne l’approche congrégationaliste souvent à l’œuvre, ainsi que la dynamique d’implantation de nouvelles Eglises peuvent être un gage d’une ouverture indéniable à la mise en œuvre d’Eglises émergentes. Mais là encore, il pourrait ne pas être inutile d’aller plus loin dans l’analyse et de distinguer entre les différentes approches du monde évangélique. Il est clair que ce serait dans les champs ecclésiaux organisés en fédérations, comme chez les baptistes ou les adventistes par exemple, qu’une économie mixte pourrait le plus pertinemment se mettre en place.

Enfin, les milieux interconfessionnels peuvent-ils être une plateforme propice au développement de l’Eglise émergente ? Sans aucun doute pour le développement de la conversation émergente car leur polyvalence et leur ouverture favorise les échanges, les débats et le décloisonnement. Néanmoins, même si certaines initiatives ont pu ou pourront voir le jour, le peu de ressources humaines et l’absence d’un terreau opérationnel sont de réelles faiblesses. Peut-être que l’objectif le plus accessible et le plus approprié des milieux interconfessionnels serait de contribuer au développement de réseaux favorisant l’Eglise émergente.

Au final, la situation française comporte certes des freins mais pourrait voir se développer plus franchement des initiatives émergentes. Si une situation donnée peut être facilitatrice ou au contraire rendre les choses parfois plus difficiles, il n’en reste pas moins vrai que seul l’engagement de forces vives, mues par une vision, prêtes à dépasser les obstacles et ouvertes à la puissance créatrice de Dieu pourront contribuer à l’essor de l’Eglise de demain. C’est pourquoi, j’achèverai cette réflexion sur la mise en œuvre de nouvelles formes d’Eglises en proposant quelques thèses qui me semblent être autant d’éléments importants à prendre en compte pour le développement de l’Eglise émergente.


Quelques thèses pour le développement de l’Eglise émergente

 

1. Concevoir l’Eglise comme sel de la terre et lumière du monde

Un élément clé pour envisager le développement de l’Eglise émergente est le fait d’avoir la vision de l’Eglise qui soit à la fois conforme à l’esprit de l’Evangile et en phase avec la culture environnante. Les images bibliques de sel de la terre et de lumière du monde (Matthieu 5.13-16) semblent en ce sens particulièrement adaptées. En nous invitant à être sel de la terre, Jésus transmet cette vision d’une Eglise qui se mêle à son environnement et qui n’a de sens que si elle donne du goût là où il a vocation à servir. Quant à l’image de la lumière que l’on n’allume pas pour la mettre sous le boisseau, elle doit se voir et éclairer autour d’elle. Jésus précise même qu’elle devrait briller devant les hommes dans une dynamique évangélisatrice. Dans un contexte où la foi et l’engagement ecclésial ont le plus souvent quitté l’espace public et font partie de la vie privée, le risque existe de vouloir cantonner l’Eglise à ceux qui la fréquentent. Pourtant, il importe de développer la vision d’une Eglise ouverte, avec une dimension incarnationnelle et missionnelle prioritaire, une Eglise qui cherche à être socialement et culturellement pertinente.

2. Croire à la nécessité d’implanter de nouvelles Eglises

Certes il ne suffit pas d’implanter une nouvelle Eglise pour que ce soit une Eglise émergente qui voie le jour. Cependant, sans une ouverture à l’implantation de nouvelles Eglises, ne pourront pas émerger de nouvelles formes d’Eglises incarnationnelles, missionnelles et adaptées à la culture contemporaine. L’ensemble des études montre que là où l’Eglise grandit et où l’évangélisation porte des fruits, il y a de nouvelles implantations d’Eglises, et le plus souvent, ces nouvelles Eglises ne sont pas la conséquence de la croissance, mais bien la cause. Le désir des émergents de s’appuyer sur les pratiques néotestamentaires de l’Eglise primitive va tout à fait dans le sens d’essaimer et de favoriser l’implantation et la création de nouvelles Eglises. Certes il est possible et souhaitable que les Eglises existantes (en tant que communautés locales) se transforment et s’adaptent afin de vivre en phase leur temps, mais est-il toujours adapté, possible et profitable de vouloir changer certaines Eglises qui répondent toujours à des besoins et des aspirations ? Ne vaut-il pas mieux les laisser évoluer plus ou moins tranquillement et permettre ou encourager, en marge de l’existant, de nouvelles initiatives [36] ?

3. Favoriser l’émergence de leaders

L’observation de l’ensemble des projets ecclésiaux émergents met en évidence une constante : il y a systématiquement un leadership fort à l’initiative. Le fait de permettre et d’encourager des hommes et des femmes ayant un réel désir de se lancer dans un projet d’implantation d’une nouvelle forme d’Eglise est donc un élément de base en vue de son déploiement. Cependant, il s’agit probablement de développer une vision du ministère ouverte et large et qui prône un leadership de service. Une approche « ouverte et large » implique qu’il ne s’agit pas de se cantonner à confier ce travail de pionnier à des pasteurs ou des prêtres ordonnés (même s’il ne faut évidemment pas l’exclure), mais il s’agit d’envisager la possibilité que tout un chacun puisse être appelé à cela. Par ailleurs, le fait de travailler en équipe est sans nul doute déterminant. Enfin, un leadership « de service » signifie que l’état d’esprit des leaders gagnera à ne pas être tourné vers soi, vers une quête de pouvoir ou de reconnaissance, mais bien au service de Dieu, de l’Eglise dans son ensemble, de ceux qu’elle cherche à atteindre.

4. Conjuguer un ministère de l’autorisation de la part des dirigeants et un ministère de la douceur de la part des émergents

A moins d’initier un projet hors de tout contexte confessionnel, un des enjeux majeurs de la réussite des projets d’Eglises émergentes est lié aux relations que vont entretenir les planteurs innovateurs et les dirigeants, que ces derniers soient ceux d’une Eglise nationale ou régionale (organisée en fédération, en synode ou en diocèse, etc.) ou ceux d’une Eglise-mère (locale). Or dans la lignée de l’exemple britannique et de son économie mixte, il sera probablement important que se conjuguent les efforts des uns et des autres pour accepter et accompagner les différences dans le respect mutuel. Cela signifie qu’un ministère de l’autorisation sera essentiel de la part des dirigeants. Ils pourront et sauront alors encourager, accompagner, soutenir financièrement, former, valider. D’un autre côté, de la part des leaders émergents, souvent prompts à vouloir aller vite et parfois à critiquer, il ne sera pas inutile de développer un ministère de la douceur en ne jugeant pas, en acceptant un rythme plus lent qu’espéré, en prenant le temps d’expliquer et peut-être de rassurer. Cet accueil mutuel était la recommandation de Paul pour faire cohabiter harmonieusement les judéo-chrétiens et les pagano-chrétiens dans l’Eglise de Rome (Romains 14-15), or à n’en pas douter, ce conseil ne peut qu’être bon pour une cohabitation harmonieuse encore aujourd’hui.

5. Œuvrer en Eglise non pas pour, mais avec ou en tant que postmoderne

Il est possible d’exercer un ministère pour les postmodernes, avec les postmodernes, ou en tant que postmodernes. Ceux qui cherchent à avoir un ministère pour les postmodernes se donnent pour mission d’évangéliser les personnes en vue de les faire adhérer à la vérité de l’Evangile tel qu’ils la considèrent. La culture postmoderne est alors comprise comme une philosophie dont les personnes doivent être sauvées. Cette approche n’est pas celle de la majorité des Eglises émergentes qui se situent clairement dans l’axe des deux approches suivantes. Certains cherchent donc à avoir un ministère avec les postmodernes, ce qui implique de vivre, travailler, échanger, collaborer avec tout un chacun, y compris à propos de choses spirituelles. Si la foi chrétienne peut contenir des éléments de contre-culture, elle passe d’abord par l’embrassement de la culture environnante. Cette adéquation avec la postmodernité ambiante est poussée encore plus loin par ceux qui désirent exercer un ministère en tant que postmodernes, non seulement dans le vécu quotidien avec toutes les modalités communes au plus grand nombre, mais jusque dans une compréhension de l’Evangile qui accepte de « ne pas avoir de vérité absolue ou en tous cas à ne pas chercher à vouloir absolument connaître la vérité »  [37], mais en mettant l’accent sur le cheminement et la découverte progressive et collective des chemins de foi. En tous cas, une chose me parait essentielle pour que les projets émergents soient fructueux et puissent s’inscrire dans la durée, c’est qu’ils doivent être pensés et vécus non seulement entre chrétiens déjà engagés, mais en intégrant dès la conception d’un projet des sans-Eglises.

6. Repenser les modes d’adhésion et d’appartenance à l’Eglise pour favoriser la participation

Dans le contexte actuel où zapping et choix personnels prédominent, comment envisager les liens qui peuvent unir le croyant à l’Eglise et la manière dont ils se tissent ? Nous avons évoqué précédemment la possibilité que certains puissent croire sans appartenir ou inversement appartenir sans croire. S’il est clair que l’objectif est que tout un chacun puisse croire et grandir dans la foi tout en étant impliqué et épanoui dans une communauté de foi, il n’en est pas moins vrai que l’automaticité du rapport entre ces deux réalités n’est pas évidente. Quels peuvent être les processus mis en œuvre pour trouver un bon équilibre ? Dans ce sens, un regard sur le christianisme celtique peut être pertinent, avec la manière dont il a réussi à ré-évangéliser l’Europe de manière originale et fructueuse  à partir du IVe siècle, époque pourtant marquée par la présence majoritaire de barbares et qui à certains égards ressemble à la nôtre. Or on s’aperçoit que l’émergence des nombreuses nouvelles communautés chrétiennes celtiques, qui ont permis à bien des personnes de se joindre à l’Eglise, a été le fruit d’une approche que l’on peut distinguer d’un modèle romain. D’après le modèle romain, la première étape consiste d’abord à présenter le message chrétien, puis à inviter à la décision de devenir chrétien, pour enfin si la réponse est positive, intégrer les personnes dans la vie communautaire de l’Eglise. C’est un modèle qui fait écho à la majorité des Eglises aujourd’hui : présentation, décision, assimilation. Avec nos paradigmes occidentaux, cela semble logique : l’Evangile est expliqué, les personnes acceptent Christ, elles sont accueillies et intégrées à l’Eglise. Mais dans le modèle celtique, la première étape consiste à inviter et intégrer les personnes dans la communauté et dans la fraternité chrétienne ; puis dans un deuxième temps, dans le cadre de cette amitié, les conversations s’engagent sur des sujets spirituels, des invitations sont faites pour prier, assister au culte communautaire, et participer à des ministères que l’Eglise met en œuvre au service de la population environnante ; puis dans un troisième temps, une fois les relations de confiance développées et alors que les personnes découvrent qu’elles sont engagées dans une expérience de foi, l’invitation est faite à s’engager. Le modèle celtique reflète l’idée que le christianisme se transmet moins qu’il ne s’acquiert. C'est-à-dire qu’il invite à une démarche inductive favorisée par une spiritualité créative et authentique, une ecclésiologie adaptée à la structure sociale et une évangélisation contextualisée [38]. C’est finalement très émergent !

7. Au final c’est Dieu qui crée l’Eglise

Enfin, last but not least, et on ne peut conclure que par là : il est fondamental d’affirmer que l’Eglise n’est pas l’œuvre des humains, mais bien celle de Dieu, dans une vision trinitaire où le Père continue son œuvre créatrice dans nos vies et dans les communautés ; où le Fils Jésus-Christ est le fondement et la tête de l’Eglise, celui qui en est aussi le cœur ; où enfin le Saint-Esprit manifeste sa puissance qui anime et donne du souffle à l’Eglise. Nous pouvons peut-être planter ou arroser, mais c’est bel et bien Dieu qui fait croître (1 Corinthiens 3.6). Avoir l’humilité et considérer que l’Eglise est l’œuvre de Dieu est le premier pas pour créer l’espace et les modalités afin que Dieu puisse agir en faisant de nous ses partenaires, des collaborateurs libres et heureux de pouvoir contribuer à une œuvre qui les dépasse. Alors si tel est le cas, un jour sans doute, quelqu’un pourra écrire quelque chose de similaire à ce qui concernait l’émergence de la première Eglise : « Le Seigneur ajoutait chaque jour à l’Eglise ceux qui étaient sauvés » (Actes 2.47).

 


NOTES

 


[1] Marc 2.22.

[2] Comme l’affirme Andrew Buckler, « traduire le titre relève déjà du défi : "Mission shaped church" – une Eglise pour la mission, mais aussi une Eglise façonnée par la mission » (« "Mission shaped church" Le rapport de l’Eglise d’Angleterre sur les nouvelles expressions d’Eglise », Perspectives missionnaires 51 (2006/1), p. 8). La référence intégrale du rapport est la suivante : Rowan Williams (éd.), Mission-shaped church. Church planting and fresh expressions of church in a changing context, A report from a working group of the church of England’s mission and public affairs council, London, Church House Publishing, 2004.

[3] Le rapport énumère et évalue une douzaine de types de nouvelles expressions d’Eglise : communautés en réseaux, communautés de culte alternatif, Eglises-cafés, Eglise se rassemblant en semaine, implantations traditionnelles de nouvelles Eglises, Eglises de jeunes, Eglises en cellules, etc.).

[4] Andrew Buckler, op. cit., p. 8.

[5] Cité par Steven Croft, « Nouvelles expressions d’Eglise dans le contexte britannique », Perspectives missionnaires 51 (2006/1), p. 13.

[6] Steven Croft, op. cit., p. 12-19. Steven Croft, pasteur anglican, a été chargé de mission pour la coordination des nouvelles expressions d’Eglise. Il précise d’ailleurs : « Signe d’une évolution œcuménique importante, alors que le processus en était à ses débuts, l’Eglise méthodiste a pris contact avec l’archevêque en personne et a proposé de s’impliquer dans cette initiative. "Fresh expressions" est donc une équipe œcuménique, traduction concrète de l’accord entre Anglicans et Méthodistes, chargée de faire passer dans la réalité ce que Rowan Williams décrit comme "une Eglise d’économie mixte" : des Eglises traditionnelles côtoyant des expressions nouvelles de l’Eglise un peu partout » (p. 13).

[7] Robin Gamble, « Mixed economy: nice slogan or working reality », in : Louise Nelstrop, Martin Percy (éd.), Evaluating Fresh Expression. Exploration in emerging church, Norwich, Canterburry Press, 2008, p. 15-23.

[8] Steven Croft, « Fresh expressions in a mixed economy Church », in Steven Croft (éd.), Mission-shaped Questions. Defining issues for today’s Church, Londres, Church House Publishing, 2008, p. 6.

[9] Louise Nelstrop, « Mixed economy or ecclesial reciprocity: which does the Church of England really want to promote? », in : Louise Nelstrop, Martin Percy (éd.), Evaluating Fresh Expression. Exploration in emerging church, Norwich, Canterburry Press, 2008, p. 201.

[10] Michael Moynagh, « Do we need a mixed economy? », in : Louise Nelstrop, Martin Percy (éd.), Evaluating Fresh Expression. Exploration in emerging church, Norwich, Canterburry Press, 2008, p. 177-186.

[11] Ray Anderson, An emergent theology for emerging churches, Downers Grove, InterVarsity Press, 2006.

[12] Michael Moynagh, op. cit., p. 184.

[13] Steven Croft, « Nouvelles expressions d’Eglise dans le contexte britannique », op. cit., p. 19

[14] Jonny Baker, « Baby or Bathwater? Must we Ditch Traditional Church Structures to Do Mission Well? A Perspective from the Emerging Church in the UK », Encounters Mission Ezine 23 (2008/2), p. 5-6.

[15] « Témoins est connu aujourd’hui pour sa culture chrétienne interconfessionnelle, un christianisme de conviction et d’ouverture, son engagement en faveur d’un renouvellement des pratiques d’Eglise et du courant de l’Eglise émergente. Témoins est une organisation modeste quant à ses ressources et ses effectifs immédiats ; mais, par son positionnement, sa culture et ses réseaux, elle joue un rôle substantiel d’incitation et de stimulation pour un témoignage chrétien à la mesure de la mutation culturelle d’aujourd’hui » (www.temoins.com).

[16] Www.eglise-de-demain.hautetfort.com. Matthias Radloff est professeur d’ecclésiologie à l’Institut Biblique et Missionnaire Emmaüs.

[17] Www.logoscom.org

[18] Eric Zander est pasteur de la communauté émergente L’autre rive en Belgique qu’il a implantée en 2007. Après onze années comme directeur de la Mission Evangélique Belge, il est donc revenu à sa vocation première, l'implantation d'Eglises et l'évangélisation, et il expérimente différentes expressions de l’Eglise en réseau.

[19] Par exemple, Jean Hassenforder, « Faire Eglise en post-chrétienté », Hokhma 89 (2006), p. 54-74 ; « Le courant de l’Eglise émergente », Construire ensemble (mars 2007), p. 8-10 (Voir ci-après la description des promoteurs de l’Eglise émergente).

[20] David Brown, Une Église pour aujourd’hui. Expressions nouvelles sur un fondement immuable, Marne-la-Vallée, Farel, 2001 ; « Servir à nos français ». Le défi de l’Eglise émergente, Marne-la-Vallée, Farel, 2009.

[21] Michael Moynagh, L’Eglise autrement, les voies du changement, Paris, Empreinte Temps présent, 2003.

[22] Brian McLaren, Réinventer l’Eglise. Communiquer l’Evangile dans un contexte postmoderne, Valence, Ligue pour la lecture de la Bible, 2006.

[23] Plusieurs articles se font l’écho des discussions et journées d’étude qui ont eu lieu autour de ce livre et des réactions qu’il a engendrées en France : Jean-Pierre Civelli, reçoit très positivement cette production et conclut : « Qu’avons-nous vu là ? Rien d’extraordinaire, rien de nouveau ! Alors vient cette terrible question : pourquoi ne vivons-nous pas ce que nous savons ? McLaren, en résumé, détruit nos alibis et nos fausses excuses : il nous "agace" parce qu’il nous déshabille ! Il le fait fraternellement mais systématiquement » (« Réinventer l’Eglise », Les cahiers de l’école pastorale 61 (2006/3), p. 43). Alain Nisus est lui plus circonspect. Il pointe un certain manque de rigueur de l’auteur, notamment dans sa réception non critique de la postmodernité (« Réinventer l’Eglise, un regard théologique », Les cahiers de l’école pastorale 62 (2006/4), p. 24-38). Donald Cobb est mesuré : « D’un côté, [le livre] foisonne d’intuitions, de remarques perspicaces et laisse percevoir un authentique désir de voir l’Eglise accomplir sa mission dans un monde en mutation. Mais, de l’autre, la vision d’une Eglise qui se trouverait "de l’autre côté" de cette transformation de modernité en "modernité-post" est viciée, voire par endroit minée de l’intérieur, par des éléments qui risquent de porter atteinte au contenu de l’Evangile que cette Eglise sera appelée à y proclamer » (« Faut-il "réinventer l’Eglise" ? Réflexions autour du livre de B. McLaren », La Revue réformée 243 (2007/4), p. 30). Quand à Lydia Jaeger, elle considère que Mclaren « peut nous aider à adapter l’annonce de l’Evangile à un public influencé par le relativisme postmoderne », dont elle partage l’analyse, mais lui reproche par contre « l’absence de regard suffisamment critique sur la postmodernité même » (« Entre modernité et postmodernité : faut-il réinventer l’Eglise ? », La Revue réformée 243 (2007/4), p. 44).

[24] Donald Carson, L’Eglise émergente. Comprendre le mouvement et ses implications, Le Gardeur, Impact, 2008.

[25] Cécile Lerebours Entremont, Apprendre la fraternité ? De l'intériorité à l'alterité, évolution de petits groupes d'adultes aux frontières de l'Église entre 1995 et 2005, Thèses de doctorat, Faculté de théologie catholique, Université Marc Bloch, 2008. « Cette thèse en théologie pratique présente une recherche sur de nouvelles modalités du croire, à partir d’itinéraires personnels de quête d’identité et de sens, et sur de nouveaux modes possibles de regroupement, d’accompagnement et de transmission. Cette recherche s’ancre sur une expérience d’observation durant une dizaine d’années auprès de plusieurs types de groupes restreints d’adultes "en recherche" distancés des structures conventionnelles de l’Eglise catholique, principalement en France. Si nous pensions la dimension d’altérité nécessaire à ces chercheurs de sens, nous pouvions encore nous demander si ces groupes, dans la mesure où ils s’appuyaient à la fois sur l’expérience fraternelle et sur l’Evangile avaient une dimension d’Eglise et participaient aux nouvelles formes de communalisation de la foi » (début du résumé de la thèse de Cécile d’Entremont).

[26] « Les Réseaux du Parvis rassemblent aujourd'hui plus de 50 associations locales, régionales ou nationales, à la recherche d’autres visages d’Eglise. Les Réseaux du Parvis entendent promouvoir des pratiques démocratiques dans le respect des diversités et dans un partenariat égalitaire hommes femmes. Ils se veulent un lieu de rencontre et de reconnaissance mutuelle, une plate-forme d’action, de réflexion, d’échange d’expériences, au service du vivre ensemble dans la fraternité. […] La variété de leurs activités est une grande richesse : échanges sur un thème, conférences, colloques, tables rondes, activités de service, spectacles, fêtes, cafés, partages d’évangile, célébrations... » (www.reseaux-parvis.fr/chretiens-en-liberte).

[27] Cécile Lerebours Entremont, « Qui sommes-nous ? », [en ligne], disponible sur <www.reseaux-parvis.fr/chretiens-en-liberte/reseaux-du-parvis> (consulté le 10 mars 2010).

[28] Cf. www.eglises-maisons.com

[29] Jean Hassenforder, « Une perspective comparative sur l’Église émergente : la Grande Bretagne en mouvement, la France en attente », Perspectives missionnaires 51 (2006/1), p. 42-51.

[30] Il s’agit d’un acronyme anglais qui tient pour S-trengths (forces), W-eaknesses (faiblesses), O-pportunities (opportunités), T-hreats (menaces). On utilise parfois un équivalent français en parlant d’analyse MOFF « M-enaces O-pportunités F-orces F-aiblesses » ou d’analyse AFOM « A-touts, F-aiblesses, O-pportunités, M-enaces ».

[31] Deux ouvrages collectifs catholiques illustrent un certain désir d’ouverture et la soif de nouvelles formes d’Eglise : François Becker, Claude Bernard, Jean Combe et al., Du neuf chez les cathos. Des communautés se libèrent, Villeurbanne, Golias, 2010 ; Jean-Luc Moens (éd.), Paroisses et nouvelle évangélisation. L’apport des mouvements ecclésiaux et nouvelles communautés, Paris, Editions de l’Emmanuel, 2009, et dans ce livre voir en particulier Denis Biju-Duval, « De la paroisse de chrétienté à la paroisse missionnaire » (p. 169-192) ; et Pier Giorgio Perini, « Cellules paroissiales d’évangélisation » (p. 237-250).

[32] On peut penser notamment à l’ouverture précoce au pastorat féminin.

[33] Ecclesia semper reformanda est un des principes protestants, invitant donc l’Eglise à se réformer sans cesse car les institutions ecclésiastiques sont des réalités humaines, qui évoluent au rythme de l'humanité et qui ont donc vocation à sans cesse porter un regard critique sur leur propre fonctionnement.

[34] Les choses sont en voie de changement car si les évangéliques restent minoritaires en France, ils sont aujourd’hui reconnus comme une force à part entière au sein du protestantisme (voir à ce propos Sébastien Fath, Jean-Paul Willaime (éd.), La nouvelle France protestante. Essor et recomposition au XXIe siècle, Genève, Labor et Fides, 2011).

[35] Je pense ici aux réactions dans les milieux évangéliques français qui ont fait suite à la venue de Brian McLaren et à la traduction de son livre. S’il est indéniablement un moteur de l’Eglise émergente, il n’en représente néanmoins qu’un segment. Il est certes très écouté car prolixe mais pas représentatif de toute la nébuleuse de l’Eglise émergente. Son approche est par exemple assez différente de celle du mouvement fresh expressions en Grande-Bretagne. Sa radicalité est certainement à interpréter en lien avec le contexte américain où il apparaît comme réactionnaire d’un évangélisme probablement beaucoup plus fondamentaliste outre-Atlantique qu’il ne l’est en France. Ce serait dommage que la conversation émergente dans les milieux évangéliques français reste focalisée sur cette vision partielle et partiale de l’Eglise émergente.

[36] En lien avec l’implantation de nouvelles Eglises, voir notamment Stuart Murray, Church Planting. Laying Foundations, Carlisle, Paternoster, 1998 ; Ron Gladden, Planter l’avenir. Il y a tant d’Eglises ! Pourquoi en implanter plus ?, Dammarie-lès-Lys, Union Franco-Belge des Eglises adventistes, 2002.

[37] Paraphrase assez libre autour d’un jeu de mot proposé par Scot McKnight (« What is the Emerging Church », Fall Contemporary Issues Conference, Westminster Theological Seminary, [en ligne], disponible sur <http://www.vanguard church.com/ mck_ec.pdf> (consulté le 03 novembre 2009), p. 13).

[38] Voir Ian Bradley, The Celtic Way, Londres, Darton, Longman and Todd, 1993 ; George Hunter, The Celtic way of Evangelism. How Christianity can Reach the West Again, Nashville, Abingdon, 2000.

Mis à jour ( Lundi, 09 Janvier 2012 18:17 )

Les enjeux théologiques de l’Eglise émergente. Gabriel Monet-2-

« Quelle est la conception de l’Eglise dans le courant émergent ? Si indéniablement l’ecclésiologie est au cœur de la conversation émergente, il est difficile de mettre en évidence une vision théologique de l’Eglise précise et aux frontières claires. Du reste, le débat sur l’ecclésiologie : la nature, le rôle, la fonction de l’Eglise, est animé depuis 2000 ans et le restera encore longtemps. Si aborder les enjeux théologiques de l’Eglise émergente ne peut donc se faire qu’en lien avec une réflexion sur l’Eglise, je voudrais le faire en mettant en évidence plusieurs thèmes émergents qui me semblent être porteurs de tensions. Il ne s’agira donc pas d’être affirmatif mais plus de poser des questions, susciter des débats, justement parce que le courant de l’Eglise émergente se conçoit plus comme une conversation que comme une destination. Ainsi, ce n’est pas un problème que cohabitent des opinions différentes... Toujours est-il que l’Eglise émergente met en question une ecclésiologie que l’on pourrait qualifier de plus classique. Ce n’est pas qu’il y ait des oppositions absolues et des incompatibilités radicales, mais on peut simplement mettre en évidence des points de frottements qui sont finalement des occasions de s’interroger sur les pratiques des Eglises, sur les conceptions dont elles sont porteuses, et plus largement sur l’ecclésiologie. Notre intention ici n’est pas de résoudre ces tensions, qui ne sont pas forcément appelées à l’être d’ailleurs, mais juste de se laisser interpeler. GMMM


Attachement à la culture / Attachement au Christ ou à la Bible

Comme le fait remarquer John Hammett, « l’Eglise fait toujours face au double danger de la dépendance culturelle et de l’inadéquation culturelle »[1]. Il poursuit sa réflexion en évoquant le fait que les Eglises émergentes reprochent aux Eglises traditionnelles d’être dépendantes de la culture moderne et inadéquates à la culture postmoderne. Or si cette accusation n’est pas sans pertinence, l’Eglise émergente elle-même court aussi le risque d’être dépendante de la seule culture postmoderne. « L’alternative la plus désirable est que toutes les Eglises acceptent d’être en lien avec la culture, avec le désir de comprendre ses questions et son langage, mais aussi avec une fidélité prioritaire et préalable à l’Ecriture, considérer jusqu’où il est possible d’aller dans l’adéquation avec la culture »[2]. Il est vrai qu’en mettant l’accent sur l’importance d’être culturellement pertinentes, les Eglises émergentes doivent faire face à cette tension entre la culture environnante et une éventuelle contre-culture de l’Evangile. Le rapport d’adhésion à des formes culturelles contemporaines spécifiques peut-il être en adéquation avec le cœur intemporel du message de Jésus et ce qu’il a vécu ?

Plusieurs auteurs émergents ont conscience de cette nécessité de trouver un équilibre et de développer un regard à la fois empathique, mais aussi critique de la culture environnante. Mark Driscoll consacre un chapitre de son livre à identifier sept « démons postmodernes » qui pourraient remplacer les « démons modernes » que l’Eglise émergente veut chasser si elle ne prend pas soin de remplacer les démons modernes par le Saint-Esprit[3]. De son côté, Jason Clark synthétise assez bien ce double défi : « Nous qui sommes dans l’Eglise émergente devons être critiques de la postmodernité autant que nous devrions tendre vers elle »[4].

S’il apparaît donc clairement une tension entre dépendance culturelle et inadéquation culturelle, celle-ci peut être élargie et vue sous l’angle d’une tension entre le désir d’être en phase avec la culture et celui d’être fidèle à Christ ou à la Bible. Les auteurs et acteurs émergents Michael Frost et Alan Hirsch ont une claire vision de la nécessité de cette conjugaison parfois délicate : « L’Eglise émergente missionnelle doit se considérer comme étant capable d’interagir de manière significative avec la culture sans pour autant se laisser séduire par elle. C’est la tâche classique d’un travail missionnaire interculturel : être en phase avec la culture sans compromettre l’Evangile »[5].

Un des nœuds de cette tension entre Evangile et culture se situe dans l’analyse du rapport que Jésus a eu vis-à-vis de la culture de son temps. Dans ce sens, une réflexion sur l’incarnation de Jésus est centrale pour la foi chrétienne, mais a aussi une portée non négligeable pour l’identité de l’Eglise. Si Jésus s’est incarné et qu’il s’est incarné dans une culture donnée, il modélise le rôle de l’Eglise qui après lui et en s’appuyant sur lui joue ce rôle d’invitation à une vie connectée avec Dieu. L’incarnation signifie entre autre que le Christ a pris part à une culture et qu’il ne peut être pleinement compris sans une prise en compte de la culture dans laquelle il a vécu. Le modèle d’incarnation que le Christ nous propose nous montre en tous cas que si une contre-culture doit advenir, elle doit être précédée par un embrassement de la condition de l’autre, qui permettra l’interaction. Voilà un des défis que les Eglises émergentes essayent de vivre : être immergées dans la culture d’aujourd’hui, non pour en épouser tous les styles, mais pour contribuer à la transformer, et accompagner les personnes dans un itinéraire de vie qui les amènera à réfléchir et à voir les choses sous d’autres angles. Pour partager avec nos contemporains, il est nécessaire de les rejoindre dans leur mode de pensée, donner et recevoir, et accepter que l’on puisse aller ensemble vers une transformation mutuelle. « Il est nécessaire de maintenir une pertinence culturelle afin que l’Eglise puisse être véritablement incarnée, mais il est aussi important d’être sensible à la nécessité de développer une approche contre-culturelle qui soit fidèle à la Parole de Dieu et de réaliser que la souffrance pour Christ et en son nom est aussi une part de l’Evangile »[6].


Orthodoxie / Orthopraxie

Une autre tension découle de la conversation et des pratiques des Eglises émergentes : celle qui met en miroir l’orthodoxie et l’orthopraxie. Dans le contexte enclin au pragmatisme qui caractérise notre époque, il ne suffit plus d’être convaincu d’une vérité d’un point de vue rationnel pour y adhérer, mais il faut y adjoindre du désir, une expérience, un vécu, des raisons d’utilité. La question que les contemporains se posent n’est plus seulement « Est-ce que c’est vrai ? », mais en même temps « Est-ce que ça marche ? ». Cela trouve un écho dans beaucoup d’Eglises émergentes qui cherchent non seulement à proposer des croyances justes, mais aussi des pratiques justes. Il est bien sûr envisageable et idéal d’allier croyances justes et pratiques justes, mais ce qui peut générer une tension entre ces deux approches est la question de savoir ce qui devient le moteur ecclésial. Au cours de l’histoire de l’Eglise, il a souvent été mis l’accent sur l’importance des affirmations doctrinales. L’époque de la modernité, avec la rationalité qui l’a caractérisée, a probablement offert une apogée à cette priorité à l’orthodoxie. Les Eglises émergentes, à l’ère postmoderne d’aujourd’hui et peut-être en réaction, tendent à relativiser la place centrale de convictions doctrinales affirmées et figées au bénéfice d’une foi vécue comme un cheminement et dans une vision holistique ; les pratiques justes, l’orthopraxie, pouvant prendre le pas sur l’orthodoxie, appelée à être « généreuse » [7]! La tension se focalise finalement autour d’une possible prééminence entre orthodoxie et orthopraxie[8].

Hal Knight, en mettant en miroir les Eglises émergentes avec la pensée de John Wesley[9], apporte à cette tension entre orthodoxie et orthopraxie une réflexion intéressante. « En langage théologique, [les Eglises émergentes] disent que l’orthodoxie ne suffit pas ; l’orthopraxie est également nécessaire. Elles ont bien sûr raison. Mais il existe un troisième terme que les Wesleyiens ont ajouté aux deux autres et qui est tout aussi important : l’orthopathie. Il signifie : avoir un cœur juste » [10]. Ainsi, pour Hal Knight, nous n’avons pas seulement besoin de croyances et de pratiques justes, mais aussi d’un cœur juste, ou dit autrement, d’intentions justes. En tant que chrétien, nous n’avons pas seulement à penser et à agir fidèlement, nous sommes invités à être fidèles ! Hal Knight souligne que le but n’est pas simplement d’ajouter un troisième terme à la liste, mais de mettre en évidence l’interrelation organique des trois. Orthodoxie, orthopraxie et orthopathie produisent chacune un impact positif sur les autres, permettant de vivre une spiritualité holistique si elles sont mises en œuvre. « Wesley était conscient des dangers de considérer ces termes séparément les uns des autres. L’orthodoxie seule peut être une "orthodoxie morte" ; l’orthopraxie seule peut être un "formalisme mort" ; l’orthopathie seule peut mener à un "enthousiasme" qui peut mener à une confusion entre le fait d’être chrétiens et le fait de vivre des expériences religieuses. Mais prises ensemble ces notions sont plus que la somme de leurs parties » [11].


Unité / Diversité

L’Eglise est une, tout en étant diverse. Cette tension a traversé les siècles de l’histoire de l’Eglise depuis l’élargissement des premières communautés chrétiennes aux non-juifs. Cette tension entre unité et diversité reste d’actualité aujourd’hui à l’intérieur de chaque Eglise et entre les Eglises. Cette question n’est donc pas l’apanage lié à l’essor des Eglises émergentes. Ceci étant, la tension entre unité et diversité concerne aussi le courant de l’Eglise émergente autant dans les rapports qui peuvent exister entre Eglises émergentes que dans les rapports que les Eglises émergentes peuvent développer avec les Eglises établies.

Est-il légitime, utile et biblique que toute une diversité d’Eglises différentes voie le jour ? Est-il bon et nécessaire que différentes communautés soient marquées culturellement à un tel point qu’elles ne touchent finalement qu’une population très ciblée ? Ne trouve-t-on pas dans la définition même de l’Eglise le principe d’un accueil de tout un chacun, quelles que soient les différences, afin de faire communauté, faire corps ? Si l’on considère qu’il peut être pertinent de créer des Eglises plus spécifiques afin d’être en phase avec un groupe donné, jusqu’où peut-on aller dans la distinction et la démarcation vis-à-vis des autres Eglises ? Quels sont les liens qui contribuent à faire que, malgré une certaine diversité, une communauté ecclésiale locale puisse néanmoins être intégrée dans une communion d’Eglises ? L’essor des Eglises émergentes rend tout à fait actuel l’ensemble de ces questionnements. A n’en pas douter, il y a là une tension, probablement fructueuse, mais néanmoins interpellante, afin de savoir comment se situer entre ces deux pôles que sont l’unité et la diversité, comment les conjuguer harmonieusement.

Trois des axes prioritaires évoqués dans notre typologie des Eglises émergentes reprenaient les fonctions kerygmatiques[12], communautaires[13] et cultuelles[14] comme centres de gravité de ces Eglises. Du reste, les différentes fonctions de l’Eglise peuvent être découpées de différentes manières[15], mais dans la conversation émergente, une fonction de l’Eglise est pour ainsi dire absente, c’est la fonction œcuménique. On peut donc se demander comment les Eglises émergentes envisagent et vivent la fonction œcuménique de l’Eglise. Quel est par ailleurs leur potentiel œcuménique ?

Il faut d’abord reconnaître que les priorités de ces nouveaux mouvements ecclésiaux ne sont pas d’abord œcuméniques. Si certaines Eglises émergentes sont attachées à une dénomination et ne renient en rien les dialogues œcuméniques qui engagent leurs Eglises, bon nombre d’Eglises émergentes ne sont simplement pas préoccupées par ces questions. En tout cas d’un point de vue institutionnel. Le rapport des Eglises émergentes à l’œcuménisme est limité par l’absence ou le peu d’importance des structures. Ce mouvement expérimental voit naître des Eglises − en tant que communautés locales − comme il en voit mourir aussi un bon nombre. Pour mieux répondre aux aspirations des contemporains, les Eglises émergentes ne s’érigent que rarement en communautés très organisées, préférant essaimer plutôt que de grandir et de se structurer. Les leaders de ces mouvements ecclésiaux sont aussi très mobiles et peu enclins à engager temps et énergie à dialoguer avec d’autres chrétiens puisque l’objectif affiché est d’être missionnel, c'est-à-dire de proposer une démarche de foi aux sans-Eglises. De plus, les Eglises émergentes se veulent autant que possible en phase avec la postmodernité, or ce qui caractérise la postmodernité est non seulement l’absence d’une vision du monde généraliste et uniforme, mais aussi le déploiement d’une multitude de légitimités qui s’appuient d’abord sur l’autonomie du sujet, que celui-ci soit une personne ou le groupe auquel on s’identifie. Ainsi le vivre ensemble est d’abord affaire d’expérience et donc très relatif et très changeant.

Si nous pouvons donc voir là de réelles limites pour les Eglises émergentes par rapport à l’œcuménisme, il n’empêche qu’elles ont également quelques atouts à faire valoir. Le mouvement de l’Eglise émergente se construit comme un réseau avec toute la fluidité que cela induit en termes d’organisation. Du coup, on peut voir dans cette toile d’expériences ecclésiales innovantes en dialogue les unes avec les autres une opportunité très intéressante de relations entre Eglises, qui se présente comme une alternative au mode habituel du projet œcuménique. Finalement, on sort du modèle d’accords œcuméniques signés par les leaders des Eglises, accords qui vivent ensuite leur chemin de réception à la base. De plus, si l’importance toute relative de la majorité des Eglises émergentes quant à un attachement à une confession donnée peut être vue comme limitant la démarche œcuménique, c’est aussi un atout dans la mesure où les points de ruptures ou de blocages seront moindres dans la réalité de terrain du vivre ensemble chrétien. Pour les leaders comme pour les membres des Eglises émergentes, s’ouvrir à une démarche commune avec d’autres chrétiens est naturelle et positive dans la mesure où elle contribue à donner du sens à un engagement de foi qui réponde à des besoins personnels et communautaires.

Enfin, dans le courant de l’Eglise émergente, unité et diversité ne sont pas vues comme contradictoires, au contraire. C’est d’une certaine manière par la diversité que l’unité est rendue possible[16]. C’est dans l’acceptation d’une certaine diversité et dans le désir d’une certaine unité que l’une et l’autre pourront coexister. L’unité qui en découlera pourra tout à fait se décliner en terme de communion, se construire dans le respect d’identités variées et s’articuler autour d’une finalité partagée : celle d’être présence du Christ au cœur du monde contemporain.


Confessionnalité / Post-confessionnalité

S’il existe de nombreuses Eglises émergentes dans les différentes confessions chrétiennes, un certain nombre d’Eglises émergentes se disent post-confessionnelles, et ne sont reliées à aucune structure d’Eglise instituée liée à une dénomination chrétienne. Ce n’est d’ailleurs pas seulement ce lien organisationnel qui n’existe pas, mais il peut y avoir chez certains une conception tout à fait réfléchie de volontairement s’annoncer comme étant post-confessionnels. Par ailleurs, certaines Eglises émergentes ayant eu leur origine à l’intérieur d’une confession ont, du fait de leurs parcours, soit désiré s’en détacher, soit les instances confessionnelles l’ont souhaité. Si ces dernières situations sont assez rares, cette question globale de se présenter comme anglican, luthérien, baptiste, adventiste, catholique, etc., ou au contraire de volontairement refuser toute étiquette, révèle cette tension qui existe entre confessionnalité et post-confessionnalité. On pourrait d’ailleurs même aller plus loin et distinguer dans le champ qui s’oppose à la confessionnalité ceux qui sont post-confessionnels et ceux qui sont a-confessionnels. Les a-confessionnels seraient ceux qui refusent l’idée d’être marqués confessionnellement, se contentant de se référer au Symbole des Apôtres, par exemple. Ils n’ont pas d’hostilité de principe vis-à-vis des confessions. Ces Eglises sont pour la majorité des Eglises congrégationalistes, cherchant simplement à éliminer la barrière que peut représenter l’étiquette dénominationnelle pour mieux accueillir ceux qui aujourd’hui peuvent être freinés par l’idée d’une Eglise instituée. Les post-confessionnels seraient par contre ceux qui, par principe, réfuteraient toute idée d’avoir ne serait-ce qu’une affirmation doctrinale. Il faut bien dire que rares sont les Eglises émergentes qui vont jusque là, et s’il y a quelques épiphénomènes qui vont dans ce sens, la majorité a une vision plus modérée. Il n’empêche que la question est posée de la pertinence d’avoir une étiquette confessionelle[17].

Il est vrai que la culture postmoderne ou postchrétienne regarde d’un œil mitigé ce qui est associé à l’idée d’Eglises instituées et, en ce sens, il peut être tentant de vouloir se présenter comme a-confessionnel ou post-confessionnel. D’un autre côté, toute communauté ecclésiale, aussi centrée sur Jésus soit-elle, est bien obligée à un moment donné de se positionner, de répondre à des questions de foi, de baser des pratiques ecclésiales, et donc de défendre des convictions que l’on pourrait qualifier de doctrinales. Le type d’interprétation biblique qui sera mis en œuvre pour ce faire sera, quel qu’il soit, déjà aussi l’affirmation d’une approche. Le plus souvent, même les Eglises non confessionnelles pourraient en fait être situées dans le spectre des positionnements doctrinaux. Cette tension met donc en évidence d’un côté un désir compréhensible et en même temps une réalité qui en a parfois plus le nom que la réalité.

D’une certaine manière, cela rejoint le désir de Luther au moment de la Réforme de ne pas créer une nouvelle dénomination. La majorité des émergents aujourd’hui sont clairement dans cette lignée. Soit les Eglises implantées sont partie liée à une Eglise donnée et cela ne leur pose pas de problème, soit elles se positionnent en dehors des confessions reconnues et se satisfont de cette situation. Aucun réseau ou aucune association ne souhaitent créer ce qui pourrait s’apparenter à une dénomination appelée par exemple « émergente ». En même temps, comme le fait remarquer Steve Griffiths, il n’y a qu’un temps avant que les nouvelles idées s’institutionnalisent[18]. Après avoir comparé le mouvement de l’Eglise émergente avec la Réforme protestante du XVIe siècle et montré combien les deux mouvements partagent des valeurs communes, Steve Griffiths s’interroge pour savoir si le courant de l’Eglise émergente est un nouveau Protestantisme. Or il affirme : « Nous ne suggérons pas que l’Eglise émergente soit un idéal protestant − encore moins exclusivement luthérien − dans la compréhension traditionnelle du mot protestant. Nous suivons plutôt l’idée de McLaren qui évoque le mot protestant comme signifiant : pro-testifiant » [19]. A n’en pas douter, il y a une part de protestation au sein des Eglises émergentes, mais en effet, on peut légitimement décrire la majorité de ses acteurs comme préférant construire plutôt que s’opposer, affirmer plutôt que dénigrer, défendre des idées et les mettre en œuvre plutôt que vouloir changer celles des autres.


Eglise instituée / Eglise déstructurée

Une autre tension révélée par la conversation émergente est liée à la précédente. Elle concerne la conception qu’une Eglise peut se faire de sa propre organisation, de sa structure. On peut ajouter que cela touche aux enjeux liés à l’institutionnalisation. Les acteurs des Eglises émergentes sont loin d’être les seuls à en appeler à une Eglise qui ne tombe pas dans les travers de l’institution. Ils ne sont néanmoins pas les derniers. En effet, beaucoup d’Eglises émergentes rêvent de ne jamais être assimilées à une structure instituée. Cela peut être tout à fait légitime si l’on considère que l’institution s’oppose à la communion, à la fraternité, à la créativité, à la spontanéité. Les choses ne sont néanmoins pas aussi simples que cela. Max Weber a clairement montré l’importance de structures pour la continuité de n’importe quel mouvement[20]. Même s’il est vrai que l’on peut trouver que certaines Eglises subissent le poids d’une institutionnalisation trop forte, une Eglise déstructurée ou non organisée aura du mal à vivre sa raison d’être et à se développer.

Avery Dulles a proposé une réflexion au retentissement important sur les différents modèles d’Eglise, et parmi les cinq modèles qu’il considère, existe celui de l’Eglise comme institution [21]. Dans cette optique, l’Eglise est considérée « premièrement en fonction de ses structures visibles, notamment les droits et pouvoirs de ses dirigeants » [22]. Le gouvernement de l’Eglise n’est pas d’abord démocratique ou représentatif, mais souvent hiérarchique. Le pouvoir est concentré dans la classe dirigeante dont la juridiction est souvent calquée sur les institutions séculaires. Contrairement aux modèles suivants, l’appartenance à l’Eglise est claire et visible. Cependant, les faiblesses de ce modèle sont nombreuses. Le modèle d’Eglise institutionnel tend à développer un mode de fonctionnement de maintenance. Avery Dulles considère d’ailleurs ce modèle comme étant le seul à n’être pas primordial. En effet, ce « modèle institutionnel tend par lui-même à devenir rigide, doctrinaire et conformiste » [23]. Cela ne signifie pas pour autant que l’Eglise institution n’a pas de valeurs, mais cela prouve simplement que l’institution doit servir d’autres objectifs que sa seule préservation. D’une certaine manière, les Eglises émergentes, par leurs pratiques, essayent de mettre en œuvre une approche alternative. Mais jusqu’où cela est-il possible ? Une certaine structure permet de rendre plus efficaces certaines visions. De plus, l’histoire montre que toute initiative, aussi fluide soit-elle, finit par s’institutionnaliser, au moins dans une certaine mesure. Que ce soit dans une Eglise locale ou un réseau, une forme d’organisation peut être au service des valeurs prônées par la communauté.

Le courant de l’Eglise émergente est donc globalement très réticent à toute idée de s’organiser de manière institutionnelle. Le modèle institutionnel est hiérarchique ou vertical alors que la majorité des Eglises émergentes prônent une approche plate ou apostolique. Pour Alan Hirsch [24] par exemple, les raisons de la croissance de l’Eglise primitive, de même que l’extraordinaire croissance de l’Eglise de Chine au XXe siècle, s’expliquent notamment par cette non-institutionnalisation. C’est en développant des systèmes organiques et non des institutions centralisées que l’Eglise vivra dans sa pleine dimension. Comme le montre Jane Maire[25], les émergents encouragent un processus de formation de disciples dans les réseaux. Ils visent la multiplication et non l’addition. Ceux qui viennent à la foi sont formés comme des disciples pour que, du milieu d’eux, émergent d’autres leaders qui deviendront responsables de nouveaux groupes. C’est un mouvement plus qu’une structure, qui stimule le développement de capacités et non la dépendance, qui délègue au lieu de tout garder entre les mains des mêmes personnes.

Peut-être plus que la question de savoir s’il est bon ou non qu’une Eglise s’institutionnalise, il importe de réfléchir en termes de priorité ou de fonctionnalité. Paul Davies notamment, discute du rapport de priorité entre les structures (l’institution] et les personnes : « Une réflexion théologique ouverte et constante a besoin d’être faite afin d’éviter que la structure institutionnelle ne prenne pas le pas sur les personnes » [26]. Finalement, plus que le rejet absolu de toute organisation, les émergents tendent en tous cas de manière assez générale à n’en faire ni un point de départ, ni un point d’arrivée. Marc Scandrette par exemple, impliqué dans l’Eglise Re-Imagine[27] à San Francisco, en lien avec la question des formes ou des structures d’Eglise, a dit ceci : « Au début, nous nous sommes trompés de question. Nous avons commencé à réfléchir sur la forme que pourrait prendre l’Eglise que nous voulions implanter, au lieu de nous interroger sur ce que la vie de Jésus signifie pour notre lieu et notre temps. Maintenant, au lieu d’être préoccupés avec de nouvelles formes d’Eglise, nous nous concentrons sur la recherche du Royaume en tant que peuple de Dieu » [28]. Comment s’organise humainement et de manière inspirée le Royaume de Dieu ici et maintenant, là est toute la question que cette tension met en évidence.


Précarité / Permanence

Beaucoup d’Eglises émergentes voient le jour depuis une dizaine d’années. Certaines se développent, quelques-unes se transforment, d’autres meurent. Dans cette dynamique d’expérimentation, les acteurs de projets ecclésiaux émergents trouvent souvent normal les aléas qui peuvent advenir, les réussites comme les échecs. Il y a comme une précarité assumée.  Selon eux, la vie des Eglises ressemble à la vie tout court : il y a des naissances, des croissances, des maturités, des handicaps, des morts, des renaissances, etc. Ceci étant, n’y a-t-il pas là une tension entre la précarité de l’Eglise et l’importance d’une certaine permanence ? L’Eglise n’a-t-elle pas ce rôle de continuation et de transmission ? N’est-elle pas censée être une forteresse et un point de repère sûr et solide dans ce monde où tout varie ? Une question qui se pose est de savoir si cette permanence ecclésiale est appelée à se manifester au travers de l’Eglise universelle et/ou aussi en partie au travers des Eglises locales. L’émergence de projets ecclésiaux nouveaux peut redynamiser une Eglise à un niveau plus large, mais peut donner une impression d’inconstance liée à une forme de zapping ecclésial en fonction des idées et des convictions des uns et des autres.

Cependant, assumer une certaine précarité de l’Eglise, n’est-ce pas aussi renforcer l’affirmation confiante que les humains, aussi spirituels et convaincus soient-ils, ne sont pas ceux qui dirigent l’Eglise, mais c’est Dieu qui la dirige. Accepter une certaine décentration du leadership humain contribue à l’acte de foi qui affirme et vit l’Eglise comme la famille dont Dieu a la charge, dont la tête est Christ et dont les acteurs humains agissent poussés par l’Esprit.

Un autre aspect de cette tension entre précarité et permanence est lié à la question de l’innovation. On peut définir l’innovation comme un changement introduit délibérément en vue de répondre à la prise de conscience d’un besoin et dans le but de susciter une amélioration. La mise en œuvre de l’innovation en contexte ecclésial n’est pas chose aisée et suscite de nombreuses questions. L’innovation touche-t-elle les formes de la vie de l’Eglise ou ses fondements ? D’où part l’innovation, de la base ou de la hiérarchie ? L’innovation se fait-elle (ou doit-elle se faire) à l’intérieur des structures ecclésiastiques ou en dehors de celles-ci ? L’innovation est-elle le fruit d’initiatives personnelles ou de projets collectifs et communautaires ? Les micro-changements sont-ils plus adaptés que les changements radicaux ou inversement ? Qui sont les personnes les mieux à même d’initier et d’accompagner l’innovation ? Avec humour, Alan Nelson et Gene Appel se proposent d’aider ceux qui le souhaitent, à changer leur Eglise sans la tuer[29] ! Car en effet, la tâche est souvent ardue. D’autres sont plus radicaux, et considèrent qu’ « il est plus facile d’avoir des enfants que de ressusciter des morts » [30] ! En d’autres termes, l’implantation de nouvelles Eglises sera plus efficace pour permettre à nos contemporains de rencontrer Dieu, que de dépenser de l’énergie à réformer les Eglises traditionnelles. Il est en tous cas évident que si l’innovation dans l’Eglise est un sujet sensible et un défi[31], celui-ci ne peut être esquivé. C’est du reste une réalité biblique que Jésus aborde par exemple dans les deux paraboles sur le vieux et le neuf[32]. Toute la question est de savoir quand changer, quoi changer, jusqu’où changer.


Mission de Dieu / Mission de l’Eglise

On parle souvent de la mission de l’Eglise, mais cette activité missionnaire dont l’Eglise a souvent historiquement été au centre, est à la fois remise en question et reprise à frais nouveaux dans la conversion et les expériences émergentes. Cette évolution de la conception de la mission s’est construite à partir d’un néologisme ; le mot missionnel. Ce terme a émergé en 1998[33] avec plusieurs intentions. D’abord, il reflète une sorte d’embarras à propos du terme missionnaire tellement connoté et pas toujours positivement. Ensuite, il s’est voulu porteur d’une troisième voie entre libéraux et conservateurs. Mais surtout ce terme est porteur d’une vision de la missiologie. En effet, on voit le plus souvent la missiologie comme étant une branche de la théologie. Or des auteurs comme David Bosch, Leslie Newbigin ou Vincent Donovan ont défendu l’idée inverse : que la théologie, et notamment l’ecclésiologie, est une sous-partie de la missiologie.

Cette conception a émergé dans les années 1930 où on commence à se poser des questions sur la nature de la mission, sur ses buts. Karl Barth fut l’un des premiers théologiens à présenter la mission comme activité de Dieu. Il écrivit un livre : La mission comme problème théologique en 1933. Barth se demandait alors si les motifs missionnaires évoqués depuis ce temps ne constituaient pas une autojustification de la mission, plus arbitraire qu’obéissante à la volonté de Dieu. Aussi suggérait-il que l’on envisage à nouveau la mission sous l’angle théologique comme envoi du Fils et de l’Esprit dans le monde. La théologie barthienne eut une influence considérable sur la pensée missionnaire contemporaine. Lors de la conférence du Conseil International des Missions (CIM) à Tambaran en 1938, une délégation allemande professa : « Seul un acte créateur de Dieu accomplira l’achèvement de son Royaume et l’établissement définitif d’un ciel nouveau et d’une terre nouvelle. Nous sommes convaincus que seule cette attitude eschatologique peut empêcher la sécularisation de l’Eglise ». Et c’est lors de la conférence du CIM, à Willingen en 1952, que l’on voit apparaitre le terme de missio Dei (Mission de Dieu) qui veut que la mission découle de la nature même de Dieu. Ce qui apporte un changement important, car elle n’est plus uniquement au cœur de l’ecclésiologie et de la sotériologie, mais la mission est placée au cœur de la Trinité. La doctrine classique de la missio Dei, comme envoi du Fils par le Père et envoi de l’Esprit par le Père et le Fils, était élargie de façon à inclure un autre « mouvement » : l’envoi de l’Eglise dans le monde par le Père, le Fils et l’Esprit. Depuis Willingen, l’ensemble des confessions chrétiennes ont adoptés ce point de vue.

Cette double perspective théocentrique et ecclésiocentrique est bibliquement fondée à partir de la notion d’envoi (apostolat) qui est au cœur du Nouveau Testament. Il y a une double mise en mouvement : mouvement dont Dieu lui-même est la source quand il envoie son Fils et son Esprit dans le monde, et mouvement de l’Eglise qui envoie à son tour des hommes dans le monde pour témoigner au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit. L’envoi de Dieu, la missio Dei, signifie à la fois que la mission dépend de Dieu et lui appartient, de son origine à son terme, et que Dieu lui-même en est l’agent, lui qui, comme Père, envoie son Fils et son Esprit, selon la perspective des chapitres 16 et 17 de l’Evangile de Jean. Dieu est un Dieu missionnaire. La mission est donc un mouvement de Dieu vers le monde et l’Eglise est instrument de cette mission. Il y a Eglise parce qu’il y a mission. Bosch décrit de belle façon : « Prendre part à la mission, c’est prendre part au mouvement d’amour de Dieu pour les hommes, car Dieu est une source d’amour qui envoie » [34].

Cela nous amène à repenser les rapports entre Royaume de Dieu, Eglise de Dieu et la Mission de Dieu. On parle toujours de la mission de l’Eglise, mais ne serait-il pas plus juste de parler de la mission de Dieu, dans laquelle l’Eglise est un agent. On sort du schéma : « Venez à nous » pour entrer dans un schéma : « Va », expression si présente dans la Bible. Le but de la mission de Dieu, c’est l’irruption du royaume de Dieu (dans une double dimension du déjà et du pas encore). L’Eglise ne devient qu’un moyen (parmi d’autres) pour que dans le cadre de la mission de Dieu, le royaume puisse émerger. La mission n’est pas accomplie lorsque des églises existent, mais tant mieux si de nouvelles formes d’église voient le jour et contribuent à faire émerger le royaume de Dieu, c'est-à-dire à faire grandir par le Saint-Esprit la présence de Christ en chacun, mais aussi dans la société, les relations et les valeurs qui la sous-tendent.


Conclusion

 

Ces sept tensions évoquées n’épuisent évidemment pas les enjeux théologiques liés aux Eglises émergentes, et on pourrait approfondir d’autres aspects. Néanmoins, la réflexion autour des sujets évoqués montre la complexité des réponses que l’on peut apporter à des questions importantes. Changer l’Eglise ou innover n’est pas une fin en soi. Il ne s’agit pas de nier ou renier l’Eglise du passé dans ses différentes formes. A n’en pas douter, beaucoup de ce qui s’est passé dans l’Eglise depuis 2000 ans est positif, comme beaucoup de choses ont été à la dérive. L’histoire de l’Eglise témoigne du reste d’incessants recentrages.

En désirant faire émerger une nouvelle génération d’Eglises, il ne s’agit pas de réinventer la roue, ni même l’Eglise[35], parce que précisément ce n’est pas nous qui créons, inventons ou formons l’Eglise. L’Eglise est l’œuvre de Dieu le Père avec sa puissance créatrice, du Fils Jésus-Christ qui en est la tête, et du Saint-Esprit qui en est le souffle et le lien spirituel. C’est ici la base de toute réflexion théo-logique, ou justement on laisse sa juste place au Seigneur de l’Eglise. Cela ne signifie pas que notre rôle n’a pas lieu d’être, au contraire, mais notre tâche est appelée à s’inscrire dans cette logique divine qui doit nous faire sans cesse nous décentrer de nous-même, nous décentrer de nos conceptions humaines de l’Eglise, pour nous centrer sur Dieu. Cela implique de simultanément lâcher prise (c'est-à-dire faire confiance, et c’est cela la foi), être engagé et laisser l’Esprit agir ! »

 


NOTES

 

[1] John Hammett, « An Ecclesiological Assessment of the Emerging Church », Criswell Theological Review 3 (2006/2), p. 46.

[2] Ibid., p. 47.

[3] Mark Driscsoll, The Radical Reformission. Reaching Out without Selling Out, Grand Rapids, Zondervan, 2004, p. 159-177.

[4] Jason Clark, « The Missional Church in Practice. An Overview and Assessment », [en ligne], disponible sur <www.jasonclark.ws> (consulté le 14 novembre 2010).

[5] Michael Frost, Alan Hirsch, The Shaping of Things to Come. Innovation and Mission for the 21st Century Church, Peabody, Hendrickson, 2003, p. 16.

[6] Wilbert Shenk, David Parker et al., « The Realities of the Changing Expressions of the Church », Lausanne Occasional Paper N°43, op. cit., p. 46.

[7] Brian McLaren, A Generous Orthodoxy. Why I am a missional, evangelical, post/protestant, liberal/conservative, mystical/poetic, biblical, charismatic/contemplative, fundamentalist/calvinist, anabaptist/anglican, methodist, catholic, green, incarnational, depressed-yet-hopeful, emergent, unfinished Christian, Grand Rapids, Zondervan, 2004.

[8] Il ne s’agit pas de se placer ici à un niveau sotériologique en lien avec lequel il est clair que c’est la grâce divine en Jésus Christ qui offre le salut, et que les œuvres ne sont que les conséquences d’une cause reçue comme un cadeau.

[9] Hal Knight, « John Wesley and the Emerging Church », Preacher’s Magazine (Advent/Christmas 2007-2008), [en ligne], disponible sur <http://www.nph.com/nphweb/html/pmol/pastissues/ 2007Advent/emerging.htm> (consulté le 3 mars 2010).

[10] Ibid.

[11] Ibid.

[12] Les Eglises centrées sur la mission.

[13] Les Eglises centrées sur le développement communautaire.

[14] Les Eglises centrées sur l’innovation liturgique.

[15] Par exemple, Gérard Delteil et Paul Keller mettent en évidence quatre fonctions de l’Eglise que sont les fonctions cultuelle, kérygmatique, éthique et œcuménique (L’Église disséminée. Itinérance et enracinement, Paris, Cerf/Labor et Fides/Lumen Vitae/Novalis, 1995) ; voir aussi Marcel Viau qui présente quatre verbes d’action pour mettre en évidence la dynamique des pratiques ecclésiales : proclamer, célébrer, édifier et soutenir, (« Les actes fondateurs de la théologie pratique », in : Gilles Routhier, Marcel Viau (éd.), Précis de théologie pratique, Montréal/Bruxelles, Novalis/Lumen Vitae, 2004, p. 237-249).

[16] C’est déjà ce que le non-émergent Oscar Cullmann esquissait dans son livre L'Unité par la diversité. Son fondement et le problème de sa réalisation, Paris, Cerf, 1986.

[17] Voir par exemple : James Thwaites, The Church Beyond The Congregation. The Strategic Role of the Church in the Postmodern Era, Londres, Paternoster, 2002.

[18] Steve Griffiths, « The Emerging Church. Completing the Reformation? », Journal of Youth and Theology 7 (2008/2), p. 61. Il affirme : « Le défi auquel fait face le mouvement de l’Eglise émergente est de peindre un nouveau paysage ecclésiologique en ne créant ni schisme ni dé-spiritualisation institutionnalisée qui a caractérisé l’ère de la Réformation dans la décennie qui a suivi 1525. La dernière chose dont notre famille chrétienne globale a besoin à notre époque est une nouvelle dénomination » (p. 74).

[19] Ibid., p. 73. L’idée de Brian McLaren évoquée ici se trouve dans A Generous Orthodoxy, op. cit., p. 140.

[20] Max Weber, The Theory of Social and Economic Organization, New York, Simon & Schuster, 1947.

[21] Avery Dulles, Models of the church, New York, Doubleday, 1974. Les cinq modèles qu’il évoque sont l’Eglise comme institution, comme communion mystique, en tant que sacrement, comme hérault, et comme servante. (Cf. Gabriel Monet, « Les Eglises émergentes, des Eglises en marge ? », in Isabelle Grellier, Alain Roy (éd.), Eglise aux marges, Eglise en marche. Vers de nouvelles modalités d’Eglise, Strasbourg, Association des Publications de la Faculté de Théologie Protestante, 2011, p. 49-77. Cet article fait dialoguer ces différents modèles d’Eglises avec les Eglises émergentes).

[22] Avery Dulles, op. cit., p. 34.

[23] Ibid., p. 194.

[24] Alan Hirsch, The forgotten ways, op. cit.

[25] Jane Maire, « A la découverte du "génie apostolique" des Eglises missionelles » [en ligne], disponible sur <www.lafree.ch/details.php/fr/chercher.html?idelement=567> (consulté le 03 novembre 2009).

[26] Paul Davies, « "Ecclesiogenesis". Base Ecclesial Communities in Contemporary Perspective », Encounters Mission Ezine 23 (2008/2), p. 7-10.

[27] www.reimagine.org.

[28] Cité par Richard Tiplady, « Emerging Church? New Thinking about the Church in Europe in the 21st century », Encounters Mission Journal 22 (2008), p. 4.

[29] Alan Nelson, Gene Appel, How to Change your Church (Without Killing it), Nashville, W Publishing Group, 2000.

[30] Ron Gladden, Plant the Future. So many Churches! Why Plant more?, Nampa, Pacific Press, 2000, p. 40.

[31] Phil Potter, The Challenge of Change. A Guide to Shaping Change and Changing the Shape of Church, Abingdon, Bible Reading Fellowship, 2009.

[32] Luc 5.36-40. La première parabole évoque l’inadaptation de coudre un morceau de vêtement neuf pour le coudre sur un vieux. La deuxième met en évidence la nécessité d’avoir des outres neuves pour le vin nouveau. Luc est le seul à rajouter que « Quiconque boit du vin vieux n’en désire pas du nouveau car il dit : "le vieux est meilleur" » (Luc 5.39). Alors que Jésus vient d’inciter à avoir des outres neuves et donc à l’innovation, il est intéressant que par cette dernière phrase, il ait conscience d’un des enjeux majeur lié au changement, à savoir que beaucoup considèrent que « le vieux c’est mieux ». Ce qui n’est pas faux. Il y a là une base biblique intéressante pour réfléchir à cette tension entre les bienfaits de l’innovation et l’agrément de ce qui est ancien.

[33] Le premier à avoir développé ce terme est Daniel Guder dans un ouvrage intitulé The missional church paru en 1998. Voir aussi plus récemment, Craig Van Gelder (éd.), The missional church in context, Grand Rapids, Eerdmans, 2007.

[34] David Bosch, Dynamique de la mission chrétienne. Histoire et avenir des modèles missionnaires, Lomé/Paris/Genève, Haho/Karthala/Labor et Fides, 1995, p. 527.

[35] N’en déplaise à Brian McLaren dont le premier livre important reprenait cette idée dans le titre : Brian McLaren, Réinventer l’Eglise. Communiquer l’Evangile dans un contexte postmoderne, Valence, Ligue pour la lecture de la Bible, 2006. C’est la traduction du premier livre important de Mclaren (Reinventing Your Church, Grand Rapids, Zondervan, 1998). Il est intéressant de noter que ce livre dans sa version anglaise a été réédité en 2000 sous un autre titre : The Church on the Other Side. Doing Ministry in the Postmodern Matrix (Grand Rapids, Zondervan, 2000). L’auteur explique dans une préface de cette nouvelle édition que le titre Réinventer votre Eglise donnait d’une part un accent trop mécanistique et moderne (et non postmoderne) avec la notion de réinvention, et une dynamique trop locale voire possessive avec le « votre Eglise ». L’éditeur français, bien que ne publiant la traduction que six ans après la deuxième édition, a fait le choix de garder l’esprit du premier titre, tout en éliminant le pronom possessif « votre » et en ajoutant le sous-titre de la deuxième édition.

Mis à jour ( Lundi, 09 Janvier 2012 18:17 )

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