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Culture numérique et spiritualité

Depuis plusieurs années, Pierre-Jean explore les technologies de la communication. Nous lui avons demandé comment il envisage la relation entre culture numérique et spiritualité.

 Des chercheurs nous présentent l’expansion d’internet et plus largement la culture numérique comme un changement de civilisation. Ainsi Milad Doueihi écrit : « le numérique est devenu une civilisation. En effet, le numérique modifie nos regards pour les objets, les relations et les valeurs ». Dans « Petite Poucette », Michel Serres nous invite à découvrir comment internet change nos représentations et nos comportements. Il nous parle d’un « âge doux » par référence au « software ». C’est dire comment nous pouvons nous interroger sur la manière dont la culture numérique interfère sur les représentations et les expressions du religieux et du spirituel.

 

1- Pierre Jean, peux-tu nous dire quelque chose de ton parcours et comment tu en es arrivé à te poser ces questions ?

Le privilège de chaque génération est de pouvoir écrire une page blanche. La nôtre est virtuelle. Et donc impossible de résister à l’envie de participer.

Le génie de notre époque ne se trouve plus dans la théologie des élites, la tête des mandarins, ni dans la culture subventionnée, mais bien dans la culture numérique. C’est aujourd’hui le plus puissant levier d’invention sociale et culturelle.

Plus que cela, le numérique aujourd’hui cristallise tous les enjeux de société et remet en cause notre rapport à la liberté, à l’autre, à l’information, à l’espace et au temps mais aussi aux biens matériels. Cela fait longtemps qu’internet a … dépassé internet. Et pour reprendre la prophétie de Marc Andresseen*, il dévore le monde.

Du fond de nos poches, les outils numériques ont pris une place incontournable dans nos vies. Les smartphones sont littéralement les écrins de nos intimités ; tout converge vers ce petit morceau de plastique : nos affects, nos émotions, ce qui nous relie aux autres, mais également ce qui nous permet de gérer notre vie pratique au quotidien.

Dans 20 ans, on se souviendra des deux premières décennies des années 2000 où tout était à inventer. Il sera alors temps de nous interroger sur ce que nous avons fait de cet inédit moment de liberté.

Pour la première fois dans l’histoire des hommes, la technique défie son imagination. Historiquement, c’est la nécessité qui poussait l’homme à inventer. Aujourd’hui, la diversité et l’accessibilité des outils technologiques mettent notre imagination en défi face à l’immensité des possibles.

La première révolution industrielle fut une révolution d’ingénieur. Le boom économique des années 80 fut celui du marketing. Le monde qui vient sera celui de la culture et du sens : de ceux qui auront la capacité à raconter des histoires.

2- Dans quel contexte culturel internet est-il apparu et s’est-il développé ? Quelles sont les caractéristiques originales de la culture numérique à ses débuts ?

Daniel Lallemand raconte cette aventure humaine dans un son passionnant livre L’Age du Faire. Le numérique est né de l’union contre nature du complexe militaro-industriel et d’une pensée libertaire issue de la contre-culture des années 60 en Californie : une profusion d’outils innovants se confrontait à la permission de penser différemment. De nombreux pays ont étudié le modèle de la Silicon Valley sans réussir à le reproduire. Sa spécificité est avant tout culturelle et… donc intérieure, impalpable et omniprésente.

Ce bouleversement inédit dans l’Histoire est avant tout une opportunité sociologique et non une opportunité technologique. Par exemple, les conditions technologiques pour l’apparition de facebook existaient depuis la fin des années 90. Son arrivée dans les années 2010 dans nos vies correspond à un moment bien particulier de nos sociétés.

La « valley » a réussi sa mission prométhéenne de démocratiser internet. Avec ses limites : notamment son transhumanisme nihiliste et son rapport compliqué à la culture, au sensible. La question la plus excitante du moment est où aura lieu la prochaine révolution. On peut se prendre à rêver qu’elle sera nourrie d’humanisme et de culture. Et pourquoi pas de la si vieille Europe riche d’histoire, de culture et de complexité. Il ne tient qu’à nous d’écrire le prochain chapitre.

3- Cette originalité s’exprime dans le livre : « la cathédrale et le bazar ». Dans quel contexte, ce livre a-t-il été publié ?

Il s’agit d’un texte écrit initialement sur un blog pour relater une expérience de développement collaborative d’un logiciel informatique. Contrairement à l’intuition initiale de l’auteur, l’ouverture et le partage à d’autres développeurs de son code et l’autorisation des utilisateurs à faire remonter leurs impressions lui a permis de mieux travailler et surtout de proposer un service parfaitement en phase avec ses utilisateurs. Il faut aussi lire en paratexte que cette liberté n’est possible que si un projet, un problème, est bien défini.

Ce modèle est aujourd’hui celui de l’Open Source, c’est à dire une technologique librement modifiable par tous, collaborative, bénévole, gratuite au service de ses utilisateurs. Il a notamment permis le développement de l’objet techniquement le plus avancé conçus par l’humanité : l’OS Linux, ce logiciel faisant tourner la grande majorité des serveurs permettant le fonctionnement d’internet.

4- En quoi ce livre : « la cathédrale et le bazar » nous ouvre de nouvelles perspectives dans notre manière d’envisager la vie sociale et politique ? Comment cette perspective peut-elle s’appliquer également à l’expression du religieux et du spirituel ?

Ce texte pose une question essentielle : est-il de possible de construire un projet commun, complexe et ambitieux sans une organisation structurée et hiérarchisée ? Et de manière contre-intuitive il répond qu’au contraire, la qualité de l’exécution, la dynamique, l’adhésion des participants et la qualité des idées qui en découlent sont bien meilleures.

Ce texte rejoint un corpus de textes qui partagent ce constat : nous pouvons citer le manifeste AGILE, le texte passionnant de David Marquet « Turn the Ship Around »… Le monde du numérique s’est dès son commencement posé la question de l’organisation d’équipes autour de projets complexes, regroupant de nombreuses inconnues dans son process et regroupant des gens conscients, informés et cultivés.

5- Philosophe, historien des religions et spécialiste du numérique, titulaire de la chaire sur les cultures numériques à l’Université Laval (Québec), Milad Doueihi plaide pour « un humanisme numérique ». Qu’entend-il par là ?

Comment devient-on un des plus pertinents penseurs du numérique en venant de l’histoire des religions ?

La conviction de Milad Doueihi est que le rôle de la religion, depuis toujours, est de gérer la communication et la médiation : c’est exactement le rôle du numérique aujourd’hui. L’étymologie du mot religion nous éclaire : relier ou relire. Selon ce chercheur, la caractéristique du numérique est de renouveler la manière de relier et relire de manière radicale.

Lui aussi affirme que : « L’humanisme numérique est l’affirmation que la technique actuelle, dans sa dimension globale, est une culture dans le sens où elle met en place un nouveau contexte à l’échelle mondiale, et parce que le numérique (…) est de devenue une culture qui se distingue par la manière dont elle modifie nos regards sur les objets, les relations et les valeurs, et qui se traduit par de nouvelles perspectives qu’elle introduit dans le champ de l’activité humaine ».

Selon lui, la conséquence majeure est une hybridation entre le virtuel et le réel. Un mélange entre les humanités anciennes et ce nouveau paradigme.

6- Mettant l’accent dans cette interview sur les aspects positifs, quelles valeurs la culture numérique porte-t-elle ?

Regarder 20 ans en arrière nous permet de constater à quel point beaucoup de nos usages et les valeurs qui en découlent ont été bouleversés.

  1. La confiance mutuelle : AirBnB, Drivy… proposent de mettre à disposition d’autrui ses biens contre rémunération. Cette économie collaborative qui porte mal son nom sous entend une grande confiance envers les autres. Ce mode de consommation était inimaginable il y a encore 10 ans.
  2. Le collaboratif : notamment via l’Open Source. Enormément d’applications qui façonnent nos vies ont été conçues de manière collaborative. Au-delà de la conception d’application, cette culture est devenue un mode de consommation, de financement de projet, de co-création… Cette culture du partage est née avec l’idée sous-jacente que pour recevoir, il faut avant tout partager. Et qu’il y aura toujours beaucoup plus d’intelligence en dehors des organisations qu’à l’intérieur.
  3. Le droit d’être soi-même : internet permet à toutes les micro-cultures d’exister. Personne n’est plus seul dans sa singularité.
  4. Le droit à l’information et à la culture : historiquement, le pouvoir et l’argent naissaient de l’accès à l’information. Lorsque celle-ci est instantanément et universellement disponible, où se trouve la légitimité de toute forme d’autorité ?
  5. La remise en cause de la verticalité : il y a encore 20 ans une entreprise pouvait distribuer de mauvais produits et les vendre grâce à un marketing efficace. Aujourd’hui, cela se sait instantanément. Cela est évidemment valable dans la politique, la culture,…

Sans promouvoir un techno-utopisme béat, et malgré les questions cruciales des données personnelles et de la neutralité du net, le numérique reste une immense avancée culturelle.

7- Philosophe, historien des sciences, penseur interdisciplinaire, à travers son livre : « Petite Poucette », Michel Serres met en évidence la nouveauté d’internet et de ses effets. A quoi es-tu particulièrement sensible dans cette pensée ?

Michel Serre dresse le portrait d’un habitant de ce nouveau monde numérique.

A l’opposé des lieux communs réactionnaires, il tente de décrire le nouveau monde dans lequel le numérique nous immerge et d’en comprendre les bouleversements qu’il implique dans la relation au savoir, à l’autre, à la politique, à l’histoire, à l’espace… Il rappelle notamment que l’invention de l’écriture et celle plus tardive de l’imprimerie bouleversèrent les collectifs plus que les outils. Il est vertigineux d’imaginer l’impact qu’a déjà le digital. Il renverse toutes les composantes de nos vies. Et il est évident que la manière de vivre sa foi sera impactée.

8- En quoi les représentations et les comportements issus de la culture numérique viennent-ils à la rencontre de ta perception des expressions nouvelles du spirituel et du religieux ?

Lors de la réforme protestante, Luther a promu la liberté de conscience et l’accès aux textes religieux. Cette revendication est née en partie grâce à l’invention de Gutenberg : l’imprimerie.

Au regard de cette révolution, impossible de ne pas se poser la question des conséquences spirituelles d’une révolution aussi globale et profonde qu’est l’arrivée du numérique dans nos vies.

9- Quelles leçons et quelles opportunités pouvons-nous tirer de l’arrivée rapide et indispensable du numérique dans nos vies ?

Plus qu’un outil, le numérique permet un autre rapport à l’autre, à l’action et à la liberté. Que nous apprend-t-il ?

Que la culture est essentielle dans la vie d’une organisation. 

Le coût pour mettre en place un service sur internet déclinant d’année en année et tendant vers 0 rend facile et accessible la concurrence. Pour se différencier et fidéliser ses talents, la culture est capitale pour une organisation. Elle est ce qui rend pérenne et résiliente une organisation autour d’un problème identifié.

Qu’il faut essayer ! Qu’il faut itérer !

L’autre conséquence de ce faible coût de mise ne place d’un service est qu’il devient très facile d’essayer. Et c’est dans cette suite d’essais que se trouve petit à petit la forme idéale d’une organisation.

Ne pas avoir d’à priori !

Plutôt qu’une forme préconçue en amont, le numérique invite à essayer de manière itérative et à trouver sa forme en écoutant les retours des utilisateurs. Cela implique d’avancer tout en n’ayant pas d’idées précises mais d’être à l’écoute de son environnement. Il faut avoir le courage d’avancer sans idées toutes faites en restant radicalement tourné vers l’extérieur.

Faire confiance…

Le numérique donne une forme à une intelligence dite collective. Et que cette intelligence fonctionne. Le meilleur exemple reste l’encyclopédie Wikipedia : elle comporte moins d’imprécisions et d’erreurs que ses concurrentes payantes. La somme des bonnes volontés sera toujours meilleure qu’une ambition isolée.

Donner la liberté

Donner la liberté de faire, de penser est toujours la bonne idée. Mais pas à n’importe quelle condition. Dans ce grand brouhaha qu’est internet aujourd’hui il faut souligner la contradiction suivante : sur un forum la pertinence des participations vient de la précision de la question posée. En découle la qualité et l’intelligence des réponses. Une liberté oui, mais avec un cadre défini… Et là, nous revenons à la culture.

La métaphore religieuse est omniprésente dans la sphère technologique. Il est notamment question d’évangélistes pour les promoteurs de solutions. Au religieux de s’approprier le numérique.

 

Sources :

Pour un humanisme numérique de Milad Doueihi

Le Seuil (10 février 2011)

Petite Poucette de Michel Serres (Le Pommier, 2012)

Marc Andressen est le créateur Mozaic, le premier navigateur de l’histoire d’internet qui deviendra Netscape. Il est aujourd’hui l’un des investisseur le plus avertit et plus actif de la Silicon Valley.

L’Âge du faire. Hacking, travail, anarchie de Michel Lallement

Le Seuil (22 janvier 2015) / Collection : COULEUR IDEES

The Cathedral & the Bazaar d’Eric Raymond et Bob Young

O’Reilly (2001)

Manifeste Agile : http://agilemanifesto.org/iso/fr/manifesto.html

Turn the Ship Around!: How to Create Leadership at Every Level de David Marquet

Portfolio Penguin (8 octobre 2015)

Sur ce site, voir aussi :

« Un nouvel univers social et culturel. La révolution internet et ses conséquences. Le regard de Michel Serres : « Petite Poucette » : http://www.temoins.com/un-nouvel-univers-social-et-culturel-la-revolution-internet-et-ses-consequences-le-regard-de-michel-serres-l-petite-poucette-r/

« Un guide pour entrer dans l’ère numérique. (Gilles Babinet. L’ère numérique. Un nouvel âge de l’humanité) » : http://www.temoins.com/un-guide-pour-entrer-dans-lere-numerique/

« Le pouvoir d’organiser sans organisation. Les structures hiérarchiques en question (« Here comes everybody. The power of organising without organization » (Clay Shirky) » : http://www.temoins.com/le-pouvoir-dorganiser-sans-organisation-les-structures-hierarchiques-en-question/

Cyberespace et théologie. Regard chrétien sur le net. Selon Antonio Spadaro, rédacteur en chef de la revue : Civilta Cattolica : http://www.temoins.com/cyberespace-et-theologie/